La liste des 441 bureaux que La Poste envisage de transformer d’ici fin 2027, révélée par Mediapart, compte neuf sites haut-rhinois : les bureaux mulhousiens des Coteaux, du Drouot et de Vauban, et six guichets de communes, de Bergheim à Village-Neuf. La direction parle d’« une base de discussion » ; syndicats et élus dénoncent un nouvel « abandon des territoires ».
La colère gronde au pied du bureau de poste des Coteaux, un quartier mulhousien de près de 15 000 habitants où le guichet postal fait aussi office d’agence bancaire. Même climat dans deux autres quartiers, Drouot et Vauban. Tous trois figurent sur une liste que La Poste n’aurait sans doute jamais souhaité voir rendue publique.
Selon des documents internes obtenus par Mediapart, et publiés le 23 septembre, l’opérateur a transmis à ses élus du personnel les noms de 441 bureaux de « plein exercice » appelés à disparaître d’ici à la fin 2027, pour être convertis en agences postales communales, soit des guichets gérés par les mairies, ou même en « relais » hébergés chez des commerçants.
Vingt-cinq sont alsaciens, dont seize dans le Bas-Rhin et neuf dans le Haut-Rhin : Bergheim, Burnhaupt-le-Haut, Masevaux-Niederbruck, Morschwiller-le-Bas, Village-Neuf, Wihr-au-Val et les trois bureaux mulhousiens. Du vignoble au Pays des Trois Frontières, en passant par les vallées de la Doller, de la Thur et de Munster, aucun secteur du département n’est épargné.
« En aucun cas une liste de fermetures »
Confrontée à la publication, La Poste se défend d’« une liste de discussion et de travail avec les élus locaux afin d’identifier les solutions les mieux adaptées aux besoins des territoires ». « Il ne s’agit en aucun cas d’une liste de fermetures de bureaux », insiste le groupe, qui rappelle qu’il « reste dans les territoires avec ses 17 000 points de contact ».
En Alsace, la direction parle d’une « base de discussion », à passer au crible commune par commune dans le cadre de la convention qui lie l’entreprise à l’État et aux maires de France.
De quoi nourrir le doute, juge le SUD PTT, qui tient sa propre comptabilité : 471 bureaux concernés sur l’« année glissante » allant de décembre 2025 à décembre 2026, voire jusqu’au premier semestre 2027, selon son secrétaire fédéral Nicolas Galepides.
Celui-ci regrette surtout que l’entreprise ne différencie pas ses bureaux de leurs « ersatzs » (relais et agences communales), aux « services plus limités, notamment en matière d’opérations bancaires ».
« Tout le monde n’a pas son permis ! »
Aux Coteaux, l’inquiétude est très concrète. « Nous déposons tout notre courrier ici. C’est très pratique. Et puis tout le monde n’a pas son permis ! Ce bureau est nécessaire pour les gens qui n’ont pas leur permis ou qui ne peuvent plus conduire », témoignait début octobre au micro de France 3 Alsace une salariée du centre socioculturel voisin.
À une trentaine de kilomètres, à Masevaux-Niederbruck (3 500 habitants, mais un bassin de vie de 15 000), le maire (LR) Maxime Beltzung connaît la musique. « Il y a trois ou quatre ans déjà, la Poste avait parlé d’une fermeture. Nous avions réussi à négocier une ouverture uniquement le matin, par demi-journée. Nous avions trouvé un compromis », raconte-t-il à France 3.
Sa mairie a depuis ouvert un guichet France Services. « Je suis bien conscient qu’il y a une baisse de l’activité du bureau, mais j’attends un compromis, une rencontre avec La Poste. Qu’on puisse en parler. » Sa voisine commerçante, Florence Vaillant, y voit surtout « un lieu de rencontre » : « Dans cette rue, les commerces ferment les uns après les autres. »
Un volume de courrier divisé par trois en quinze ans
Derrière cette liste, une équation arithmétique sans pitié. Les volumes de courrier sont passés de 18 milliards de plis en 2008 à environ 5 milliards en 2025 (-70 %), et devraient tomber à 3 milliards en 2030, soit « environ deux courriers par an et par habitant », chiffre La Poste.
Plus de 80 % des virements s’effectuent désormais en ligne, et le trafic quotidien des bureaux a été divisé par près de trois entre 2008 et 2024, de 2 millions à 741 000 clients par jour. L’activité courrier, qui pesait 52 % du chiffre d’affaires du groupe en 2010, n’en représente plus que 15,8 %.
Assurée de son bon droit, La Poste fait donc évoluer son modèle de présence territoriale depuis vingt ans, « afin de concilier qualité de service, proximité et soutenabilité économique », explique l’entreprise. Lorsque la fréquentation d’un bureau devient durablement insuffisante, elle recherche une mutualisation avec les collectivités territoriales ou encore les relais commerçants.
S’y ajoute le désengagement de l’État, dénoncé cet été dans un rapport parlementaire qui fustige des « manquements multiples » aux « lourdes conséquences financières pour La Poste », que syndicats et élus évaluent à près d’un milliard d’euros de manque à gagner.
Le projet de loi de finances pour 2026 prévoyait en outre 44 millions d’euros de coupes sur le financement des missions de service public postal : une décision que l’Association des maires de France, cosignataire du contrat de présence postale, dit avoir découverte dans le texte. Pendant ce temps, le groupe reste bénéficiaire : 1,16 milliard d’euros de résultat net en 2025 (-17,7 %), porté par la banque et l’assurance.
Strasbourg, laboratoire du nouveau modèle
L’Alsace connaît déjà la méthode. À Strasbourg, les bureaux des Halles et de la Porte-Blanche ont définitivement baissé le rideau fin juin 2025, remplacés par des relais en commerces : la ville ne compte plus que 18 bureaux, épaulés par 17 relais, dont 7 ouverts dans la seule année 2025.
À l’échelle nationale, selon des chiffres consultés par la CGT, il ne resterait que 6 624 bureaux de plein exercice (mai 2026), contre 7 308 agences postales communales et 1 783 « points partenaires » ; des commerces « commissionnés à l’opération », sans indemnité. « Un commerce dans lequel sont principalement remis des colis ne peut pas être mis sur le même plan qu’un bureau de poste permettant d’effectuer tous les types d’opérations », rétorque la CGT FAPT.
« La suppression des bureaux va s’accélérer »
Dans un communiqué du 22 septembre au titre explicite : « la casse du réseau et l’abandon des territoires », la CGT FAPT décrit une méthode de « fragilisation » : « dégradation des locaux, travaux différés, fermetures répétées et réduction des horaires contribuent à éloigner les usagers, avant de pouvoir ensuite justifier la fermeture par la baisse de fréquentation qu’elle a elle-même provoquée ».
« La suppression des bureaux de poste va s’accélérer. C’est ce que nous voulons éviter, mais c’est la stratégie de l’entreprise », prévient Laurent Lecomte, délégué syndical central adjoint.
Dans le Bas-Rhin, Patrick Leroy, secrétaire général de la CGT PTT, y voit « un abandon des territoires et une disparition d’un service public de proximité, notamment pour les personnes âgées ou en situation de handicap, qui n’ont peut-être pas de moyen de transport ou sont éloignées du numérique », et « surtout une baisse de personnel et de qualité de service ».
Il rappelle que « 50 % des bureaux de poste en France ont été supprimés depuis la loi de 1995 d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire ». Les organisations syndicales ont appelé à la grève le 29 septembre, dans le cadre de la journée interprofessionnelle pour les salaires et les services publics, et exigent le maintien des bureaux de plein exercice, l’arrêt des « mutualisations imposées » et leur participation à la négociation du prochain contrat de présence postale.
Moins de bureaux, mais plus de colis
À moyen terme, l’horizon est écrit dans le plan stratégique « Réussir ensemble – Ambitions 2031 », dévoilé en juillet : 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2031, davantage de colis et d’assurances, mais « moins de courriers, voire de bureaux ».
Au Parlement, les députés Jacques Oberti (PS) et Jean-René Cazeneuve ont formulé cet été une quarantaine de propositions « en vue d’une nouvelle loi postale » : distribution du courrier à J+4, hausse des tarifs, pour préserver les quatre missions de service public confiées à La Poste depuis 1990 : service universel postal, distribution de la presse, aménagement du territoire, accessibilité bancaire.
Deux échéances décideront de la suite : la renégociation du contrat de présence postale entre l’État, La Poste et les maires de France, un cadre qui permet encore aux élus de s’opposer aux transformations, des garanties que la CGT accuse l’entreprise de vouloir « lever », et, localement, les discussions annoncées avec les mairies.
À Masevaux, le maire Maxime Beltzung attend toujours sa rencontre. Aux Coteaux, au Drouot et à Vauban, l’échéance court jusqu’à fin 2027. « Un territoire sans bureau de poste est un territoire qui perd un lieu de service public », résume la CGT FAPT. Et, au pied des guichets mulhousiens, comme des six autres communes impactées, la question des habitants reste entière : « Je vais aller où, moi ? »










