Nico­las Thé­ry, un émule de Didier Lombard ?

Les deux jour­naux alsa­ciens ne sont pas parus le 6 décembre. En effet, la veille, un sala­rié s’est jeté du 4e étage de l’immeuble des Der­nières Nou­velles d’Alsace à Stras­bourg. Les sala­riés des deux jour­naux alsa­ciens, condam­nés à la fusion coûte que coûte, se sont mis immé­dia­te­ment en grève pour hono­rer la mémoire de leur collègue.

Ignoble super­che­rie : la direc­tion de L’Alsace-Dernières Nou­velles (à pré­sent dési­gné sous l’acronyme ADN) a pré­sen­té cette non-paru­tion comme la suite de sa volon­té « d’autoriser les sala­riés qui le sou­hai­taient à quit­ter leur poste de tra­vail afin qu’ils puissent se recueillir » (L’Alsace du 7/12, page 46). L’hypocrisie por­tée à ce niveau n’est pas uni­que­ment indé­cente, elle est scandaleuse.

Une situa­tion sociale désastreuse

Nous l’avons écrit dans ces colonnes : les burn-out se mul­ti­plient dans les deux entre­prises de presse, l’inspection du tra­vail et un rap­port de l’expert du CHSCT alertent sur des risques psy­cho­lo­giques que la poli­tique de la direc­tion fait subir aux sala­riés de toute l’entreprise.

La restruc­tu­ra­tion à marche for­cée qu’impose le « cost-killer » embau­ché par la direc­tion du Cré­dit Mutuel fait des dégâts consi­dé­rables. Déjà viré du groupe Le Pari­sien pour avoir impo­sé un plan de restruc­tu­ra­tion désas­treux pour l’entreprise de presse pari­sienne, il vient avec les mêmes méthodes et M. Thé­ry, le PDG du CIC-CM le sou­tient dans cette entre­prise de démo­li­tion. Car jamais dans toute son his­toire, la presse alsa­cienne a été mal­me­née comme elle l’est aujourd’hui.

Depuis la fer­me­ture de l’imprimerie de L’Alsace mal­gré la lutte achar­née des seuls per­son­nels tech­niques avec la FILPAC-CGT, la direc­tion consi­dère qu’elle a bat­tu les syn­di­cats et qu’elle a à pré­sent les mains libres pour avan­cer à marche for­cée. Elle pen­sait avoir suf­fi­sam­ment affai­bli les syn­di­cats pour impo­ser une orga­ni­sa­tion de l’entreprise et du tra­vail bou­le­ver­sant les femmes et les hommes qui depuis des décen­nies (bien avant l’arrivée de MM. Thé­ry et Car­li) fabri­quaient des jour­naux qui étaient par­mi les meilleurs de la presse régionale.

Dans une réunion extra­or­di­naire du CSE (Comi­té social et éco­no­mique, ex. délé­gués du per­son­nel et du comi­té d’entreprise), les syn­di­ca­listes ont lais­sé par­ler leur colère : « Notre col­lègue a fait son geste sur son lieu de tra­vail. Si on ne le voit pas, on ne voit rien ! Je ne vous entends pas remettre en ques­tion la manière de faire. Il y a une mul­ti­pli­ca­tion des arrêts mala­die. Vous allez trop vite. Vous avez une doxa qui dit qu’en 3 ans vous allez redres­ser le groupe. Peut-être qu’il faut s’arrêter, peut-être que ça va prendre 6 ans (…) Il faut que le tra­vail ait un sens. On ne redresse pas une boîte en met­tant tous ses sala­riés en dépres­sion ner­veuse.  » (Syn­di­cat natio­nal des journalistes)

« Il y a des pro­blèmes de mana­ge­ment, d’organisation, d’effectifs, et un mille-feuille de trans­for­ma­tions. Tout ça, vous le trou­vez dans les rap­ports (audits deman­dés par le CHSCT sur Digi­tal First, les risques psy­cho­so­ciaux…) dont vous ne tenez pas compte. On vous a aler­tés à tous les niveaux. Un mana­ge­ment ne doit pas être bru­tal. Nous sommes en sidé­ra­tion, en colère et rem­plis d’émotions. » (Syn­di­cat natio­nal des jour­na­listes CGT)

« Les pro­blèmes d’effectifs à la main­te­nance n’ont jamais été pris en compte. Vous êtes res­pon­sables du sui­cide de Régis, vous tous à la direc­tion ain­si que le Cré­dit Mutuel ! » (Fil­pac-CGT)

Sans aucune décence, le PDG Phi­lippe Car­li ose pré­tendre qu’on ne sait pas les rai­sons de ce sui­cide et qu’on ne connait pas la situa­tion per­son­nelle de la vic­time » ! Manière d’essayer, à chaud, en pleine émo­tion et dou­leur des élus du per­son­nel, à la manière du ser­pent à sang froid, le PDG sous-entend qu’il n’y ait peut être pour rien.

Sur ce le repré­sen­tant de la CFE-CGC, s’est levé. « Je ne peux pas sup­por­ter d’entendre ça ! C’en est trop ! » Et il a cla­qué la porte de la réunion. 

Que valent des décla­ra­tions de regret, de com­pré­hen­sion de la part d’une direc­tion qui veut impo­ser  un nou­veau plan de la direc­tion qui envi­sage d’externaliser toutes les acti­vi­tés hors rédac­tion (com­po­si­tion, main­te­nance, publi­ci­té, vente…) sup­pri­mant près de 400 emplois et pro­po­sant de dis­sé­mi­ner le reste des sala­riés dans d’autres lieux par­fois à des cen­taines de kilo­mètres de leur lieu d’habitation. Et la DRH, Valé­rie Noël assène aux délé­gués du per­son­nel en dis­cus­sion que ce plan se fera avec ou sans accord, pour faire pres­sion et obli­ger les élus syn­di­caux à signer un plan social insupportable.

Ce cli­mat anxio­gène Mme Noël l’a déjà connu : sor­tie de Sciences Po (donc elle sait tout !), elle a œuvré comme tueuse d’emplois dans toutes les entre­prises où elle est pas­sée comme Direc­trice des Res­sources humaines. Ce qui lui per­met de dire sur le site https://diplomes-iepg.fr/gre/portrait_noel.php# « Ces expé­riences m’ont per­mis de déployer une exper­tise en matière de rela­tions sociales « mus­clées » dans des situa­tions de « change mana­ge­ment ». Ceci donne une cer­taine patine à ma car­rière puisque fina­le­ment, on me sol­li­cite pour déployer et bou­cler des dos­siers sociaux « chauds ».

M. Thé­ry l’a donc embau­ché pour faire un tra­vail qu’il savait « chaud » dans ses entre­prises de presse et que le pro­fil de Mme Noël était adé­quat pour faire le sale bou­lot sans trop de formalisme.

Le pré­cé­dent de France Télécom

Mme Noël aurait été par­faite à France Télé­com si l’ex-entreprise publique n’avait pas déjà été four­nie en « Killer » et pas seule­ment de « Costs ». 

Du 6 mai au 12 juillet 2019 s’est dérou­lé le pre­mier pro­cès d’un PDG du CAC 40 pour har­cè­le­ment moral des sala­riés ayant conduit à une dizaine de sui­cides. M. Didier Lom­bard le PDG avait eu cette phrase à l’annonce de la restruc­tu­ra­tion à marche là éga­le­ment for­cée de France Télé­com pour deve­nir Orange : « En 2007, je ferai les départs d’une façon ou d’une autre par la fenêtre ou par la porte », avait-il décla­ré le 20 octobre 2006, devant l’association des cadres supé­rieurs et diri­geants de France Télé­com (ACSED).

L’acte d’accusation rap­pelle que les diri­geants de France Télé­com ont « recher­ché la désta­bi­li­sa­tion des sala­riés », gui­dés par « une obses­sion » : obte­nir le départ en trois ans de 22 000 sala­riés et la mobi­li­té de 10 000 personnes.

Lors du pro­cès, Mme Bene­zech, pro­cu­reure de la Répu­blique, a décrit ain­si l’attitude de MM. Bom­bard, son N° 2 et le DRH : « Il est incon­tes­table qu’en pro­gram­mant la restruc­tu­ra­tion avec des sup­pres­sions mas­sives d’emplois et des mobi­li­tés (…) les diri­geants ont conscience qu’ils désta­bi­lisent les sala­riés ». « Cela ne peut que (les) fra­gi­li­ser. (…) Vous avez conscience que vos méthodes vont dégra­der les condi­tions de tra­vail », a mar­te­lé la repré­sen­tante de l’ac­cu­sa­tion. « En réa­li­té, vous la recher­chez cette désta­bi­li­sa­tion », c’é­tait « déli­bé­ré ».

On attend le ver­dict du pro­cès le 20 décembre pro­chain. Mais l’accusation a consi­dé­ré que les diri­geants de l’entreprise étaient res­pon­sables et avaient requis 75 000 euros d’a­mende contre France Télé­com ain­si qu’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’a­mende contre l’an­cien dirigeant.

Là où ce pro­cès fait date, bien au-delà du ver­dict que pro­non­ce­ra le tri­bu­nal, car comme le pré­cise Mme la pro­cu­reure Bene­zech, « Le but de ce pro­cès est de démon­trer que l’in­frac­tion pénale de har­cè­le­ment moral peut être consti­tuée par une poli­tique d’en­tre­prise, par l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail et qua­li­fier ce que l’on appelle le har­cè­le­ment mana­gé­rial »

C’est exac­te­ment la situa­tion aux Der­nières Nou­velles d’Alsace, le même chef d’accusation peut être oppo­sé à MM. Thé­ry et Car­li et à l’exécutrice des basses œuvres Mme Noël, DRH. Il serait logique que ces trois per­sonnes répondent de leurs actes devant les tri­bu­naux, comme on dut le faire L’ex-PDG Didier Lom­bard, l’ex-numé­ro 2 Louis-Pierre Wenès et l’ex-DRH Oli­vier Barberot.

Et que dès main­te­nant, il serait logique et digne de la mémoire du sala­rié sui­ci­dé, que toute la restruc­tu­ra­tion en cours cesse et qu’un bilan soit fait de la pre­mière phase de l’opération bull­do­zer de M. Car­li et sa DRH pour en ana­ly­ser les consé­quences tant qu’ils sont encore en place.

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