Les hangars sont en haut à gauche. Le hangar interne possède un toit bruni par la rouille. Sur les façades avant de grands panneaux ouvrables (Photo aérienne de Boréalis)

Il y a moins de 15 jours de cela, la société pétrochimique Borealis-PEC Rhin, située à Ottmarsheim (et classée Seveso), a connu un incident, provoquant un arrêt partiel de production.

Les habitants de la commune jouxtant la frontière allemande, ont en reçu l’information via la messagerie électronique de la mairie :

Il semblerait toutefois que l’arrêt n’ait été qu’épisodique, et localisé sur la seule production d’ammoniaque.

Cependant, impossible de savoir ce qu’il s’est passé dans le détail, l’industriel évoquant un « incident technique ».

Le fait survient alors que le collectif du 26 septembre Sud Alsace (C26S), nommé en mémoire du premier anniversaire de l’incendie de Lubrizol, réclame avec force rappel l’élaboration d’une étude de dangers (EDD) complète à propos du site (voisin) de la coopérative agricole (CAC). Cette dernière stocke 3600 tonnes d’ammonitrate, un engrais azoté, que fabrique précisément l’usine Boréalis, à raison d’au moins 320 000 tonnes par an depuis 2013, et en stockerait elle-même 80 000 tonnes sur place.

Cet engrais azoté massivement utilisé en agriculture, présente l’autre caractéristique redoutable de pouvoir servir de comburant, c’est à dire constituer un agent explosif puissant, si certaines conditions sont réunies.

Il suffit d’évoquer les précédents, dont l’attentat d’Oklahoma City en avril 1995, AZF à Toulouse en 2001, le port de Tianjin en Chine (août 2015) ou l’incendie du port de Beyrouth en 2020, pour se faire une idée assez précise de la capacité potentielle de nuisance provoquée par le granulat blanc.

Le collectif C26S redoute notamment un « effet domino » dans le secteur d’Ottmarsheim, où diverses entreprises travaillent des matières susceptibles d’amplifier une éventuelle détonation liée à l’ammonitrate.

La coopérative agricole d’Ottmarsheim (CAC), située à quelques encablures de l’usine Boréalis, concentre à elle seule de nombreuses craintes, comme on l’a vu dans nos précédents articles.

Mais il n’y a pas que deux entrepôts sensibles : dans la zone se trouvent (notamment) le site chimique de Solvay ainsi que de celui de Butachimie (premier consommateur en France de gaz naturel, selon notre confrère Reporterre). Puis l’usine chimique de Chalampé à 150 mètres, un stockage d’hydrocarbures à 250 mètres, un lieu de dépotage des barges de butadiènes à près de 400mètres…

Armbruster-Ottmarsheim, situé à quelques dizaines de mètres du canal d’Alsace, stocke 450 tonnes d’ammonitrates à 1 kilomètre du barrage d’Ottmarsheim. L’usine Boréalis est située dans la zone d’effet domino des autres lieux de stockage.

Raison pour laquelle 6 élus communautaires M2A porteront la revendication d’une étude de dangers complète (EDD), portant sur la coopérative agricole, dans le cadre d’une motion proposée par Joseph Simeoni (élu de la liste Mulhouse cause commune), qui sera discutée au conseil de Mulhouse agglomération le 15 mars 2021.

A cet effet, la motion souhaite que soit pris « enfin en compte le risque d’effet domino résultant d’une explosion d’ammonitrates ».

Ce faisant, l’auteur souhaite « que cette EDD [étude de dangers] se déroule dans la plus grande transparence, en restant accessible, tout au long de son élaboration, aux regards critiques d’élus, de citoyens vigilants, de journalistes, de spécialistes en risques industriels qui ont étudié la dangerosité des ammonitrates, de lanceurs d’alerte, etc. Sans tutelle ni contrainte, la plupart d’entre eux seraient même en situation d’élargir et d’enrichir la réflexion en proposant des engrais alternatifs, voire un autre modèle agricole ».

Yves Schmitt, un élu d’opposition à Ottmarsheim, réussit à faire examiner sa propre motion durant le conseil municipal du 16 février 2021. Elle a été rejetée par le maire et 12 de ses colistiers (13 contre, 1 abstention et 5 pour).

Le maire d’Ottmarsheim est également délégué communautaire M2A aux risques industriels. Et lui ne voit pas du tout l’intérêt d’ajouter ce problème à l’anxiété générale de ses administrés.

Il exprimera son sentiment de manière assez grossière lors du conseil municipal de la commune. Une retranscription partielle est disponible ci-dessous :

A l’en croire donc, les circonstances sanitaires ne justifieraient pas une telle étude, puisque « les gens » sont « enfermés avec le COVID » et qu’en conséquence ils ont « la tête à l’envers avec ça ». Et « on vient encore leur faire peur avec ça ».

En une phrase involontairement éloquente, il se résume : « c’est extrêmement dangereux […] plus dangereux que l’explosion que ça va produire ». Faudrait-il alors transiger entre une explosion de peur et l’occultation d’une possible détonation physicochimique ?

En lançant qu’il fallait « faire confiance à la réglementation » et ne pas « tirer sur les industriels », se rend-il compte que c’est d’abord la réglementation qui est ici bafouée ?

Par ailleurs, l’étouffoir serait-il devenu une modalité de la gestion municipale ? Toujours est-il que le compte-rendu du conseil municipal vient à peine d’être publié et « tamisé » par L’Alsace/DNA.

En effet, alors que le visionnage de la vidéo du conseil municipal permet de certifier les propos du maire indiqués plus haut, le langage adopté par l’édile dans le quotidien unique alsacien est soudainement devenu poétique ! Jugez-en plutôt :

[…] « le maire, Jean-Marie Behe, préfère faire rimer vigilance avec confiance et transparence plutôt qu’avec méfiance et défiance ».

Que de rimes fertiles, et sans doute enrichies à l’engrais azoté ! Ce à quoi doit carburer (ou plutôt comburer) le service communication du Président de M2A ?

Borealis : fabricant d’engrais explosifs… et pollueur en chef de la région Grand Est visé par un arrêté préfectoral en 2017 !

Fait peu connu du grand public, la société Boréalis (à capitaux austro-émirati) a fait l’objet d’un arrêté préfectoral, en août 2017 réglementant la réduction de ses émissions atmosphériques en cas d’épisodes de pollution de l’air ambiant.

Dans les considérants de l’arrêté, le Préfet signale, en passant, que « les émissions de poussières totales déclarées par la société BOREALIS PEC-RHIN pour ses installations d’Ottmarsheim font partie des plus importantes de la région Grand-Est ».

Allégation aisément vérifiable sur un site géré par la DREAL Alsace, au tableau « particules », ou l’on voit qu’entre 2009 et 2014 (pas de dates ultérieures), les émissions de l’usine Boréalis ont même augmenté entre les deux intervalles calendaires :

Nous ne disposons pas des chiffres actuels, mais avons appris qu’un système de filtres a été mis en œuvre depuis lors. Pour quelle efficacité ? Nous espérons le savoir bientôt.

Quoi qu’il en soit, le document préfectoral rappelle « les effets négatifs sur la sante des particules », et, ce faisant, considère « nécessaire de prévoir et mettre en oeuvre des mesures de réduction des émissions atmosphériques de poussières, en cas de dépassement ou de risque de dépassement du seuil d’alerte pour les particules PM10 ».

PM signifie « particulate matter » autrement dit, particule fine. De la famille de celles qui pénètrent en profondeur dans les poumons. Et « 10 », parce que son diamètre est inférieur à 10 micromètres.

Elles peuvent être d‘origine naturelle (volcanisme par exemple), ou anthropiques, comme ici, puisque le produit de combustions diverses. Plus les particules sont fines et plus elles sont dangereuses pour la santé.

Les PM10, particules dites « respirables », incluent les particules fines, très fines et ultrafines. Elles peuvent pénétrer dans les bronches.

Elles sont subdivisées en catégories de particules plus petites : les PM 2,5 (particules fines inférieures à 2,5 microns) ; les PM 1 (particules très fines inférieures à 1 micron) ; et les PM 0,1 (particules ultrafines inférieures à 0,1 micron), plus connues sous le vocable de nanoparticules.

Particules potentiellement cancérogènes, elles peuvent être à l’origine d’inflammations, et de l’aggravation de l’état de santé des personnes atteintes de maladies cardiaques et pulmonaires, et peuvent transporter les composés cancérigènes absorbés sur leur surface jusque dans les poumons.

Étonnamment, dans les mesures à prendre en cas de seuil de pollution, l’arrêté préfectoral enjoint Boréalis de « favoriser la production d’engrais ammonitrate AN 33,5 % qui est la formule dont le procédé est le moins émetteur de poussières et éviter la production de l’engrais ammonitrate CAN 27 % ».

Un ammonitrate à 33% d’azote qui serait moins producteur de particules fines, mais bien plus explosif que le moins polluant !

Et avec ceci, vous prendrez la peste, ou le choléra ?

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