Le SPIIL (syndicat de la presse Indépendante d’Information en ligne) auquel L’Alterpresse68 est adhérent, vient de publier un appel à destination des décideurs publics, afin de mieux encadrer la communication territoriale, en particulier municipale, de sorte à la distinguer nettement du vrai travail de la presse locale indépendante. 


L’audience de la com­mu­ni­ca­tion ter­ri­to­riale (maga­zines muni­ci­paux, lettres d’information par cour­riel des col­lec­ti­vi­tés…) dépasse depuis une dizaine d’années celle de la presse indé­pen­dante locale. L’écart se creuse : les médias ins­ti­tu­tion­nels se déve­loppent et la presse locale indé­pen­dante s’étiole.

Ce dés­équi­libre met en péril la démo­cra­tie locale, qui ne peut exis­ter sans une infor­ma­tion indé­pen­dante et plu­rielle. En effet, les médias ins­ti­tu­tion­nels ne sont pas indé­pen­dants. Leur ligne édi­to­riale reflète celle de l’exécutif de la col­lec­ti­vi­té dont ils dépendent. 

Face à ce dan­ger, le Spiil émet quatre pro­po­si­tions, qui visent à mieux dis­tin­guer la com­mu­ni­ca­tion de l’information, à favo­ri­ser la trans­pa­rence et à évi­ter les dis­tor­sions de concurrence.

1. La com’ territoriale a aujourd’hui plus de moyens et d’impact que la presse locale indépendante

Ces der­nières décen­nies, le poids de la com­mu­ni­ca­tion a dépas­sé celui de l’information locale. À mesure que les jour­naux fusion­naient ou dis­pa­rais­saient, les col­lec­ti­vi­tés ont déve­lop­pé un arse­nal de médias qui pèse aujourd’hui beau­coup plus que celui de la presse indé­pen­dante. Les chiffres régu­liè­re­ment publiés par Cap’Com, asso­cia­tion qui fédère les pro­fes­sion­nels de la com­mu­ni­ca­tion publique et locale, sont édi­fiants. Selon leur der­nière étude sur la presse ter­ri­to­riale (2017), 150 mil­lions d’exemplaires de maga­zines des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales sont impri­més chaque année, repré­sen­tant 10% de la presse maga­zine et 50% de la presse news­ma­ga­zine. En moyenne, un foyer reçoit 16 jour­naux ter­ri­to­riaux par an. 95% des com­munes de plus de 5 000 habi­tants éditent un jour­nal, 84% éditent un site, 46% éditent plu­sieurs sup­ports. 97 % des col­lec­ti­vi­tés qui éditent une publi­ca­tion dis­posent aus­si d’outils numé­riques pour infor­mer leurs habitants. 

Selon les baro­mètres réa­li­sés par Cap’Com depuis 2009, la “presse” ter­ri­to­riale est deve­nue la pre­mière source d’information locale et l’écart se creuse avec la presse d’information indépendante. 

Cette domi­na­tion s’explique par les moyens dont dis­posent les col­lec­ti­vi­tés pour déployer leurs médias, sans com­mune mesure avec ceux de la presse d’information indé­pen­dante. Même contraints, les bud­gets muni­ci­paux se chiffrent en dizaines de mil­lions d’euros dès qu’une ville passe les 5 000 habi­tants et si le poids de la com­mu­ni­ca­tion ne pèse qu’environ 1 % de ce bud­get total, cela reste très éle­vé par com­pa­rai­son aux chiffres d’affaires de nom­breux jour­naux locaux indé­pen­dants. Selon la der­nière étude de Cap’Com, 8 000 per­sonnes tra­vaillent dans la presse ter­ri­to­riale. Dans le même temps, le nombre de jour­na­listes tra­vaillant pour la presse quo­ti­dienne régio­nale (PQR) est pas­sée de 6400 à 5 800 entre 2007 et 2017, selon le baro­mètre social réa­li­sé pour les Assises du jour­na­lisme 2019 par le socio­logue des médias Jean-Marie Charon.

2. Ce déséquilibre pose un problème démocratique

La com­mu­ni­ca­tion ter­ri­to­riale est légi­time pour faire connaître l’action d’une col­lec­ti­vi­té, com­mu­ni­quer les infor­ma­tions pra­tiques aux habi­tants, pro­mou­voir les ini­tia­tives et acteurs locaux, la vie d’un ter­ri­toire, rendre compte des déci­sions prises par le Conseil muni­ci­pal… Elle ne peut rem­pla­cer une infor­ma­tion indé­pen­dante effec­tuée sur la base d’un tra­vail jour­na­lis­tique car il s’agit par défi­ni­tion d’un outil de com­mu­ni­ca­tion direc­te­ment lié à l’exécutif de la col­lec­ti­vi­té. Au fil des pages, s’y déroule une pré­sen­ta­tion posi­tive et orien­tée de l’action de la majo­ri­té sans plu­ra­lisme des points des vue hor­mis des mini-tri­bunes de l’opposition relé­guées en fin de jour­nal sur un espace res­treint. Sur des sujets qui font débat, comme par exemple un pro­jet urbain, la mise en place d’une délé­ga­tion de ser­vice public ou n’importe quelle déci­sion qui touche au fonc­tion­ne­ment ou aux finances de la col­lec­ti­vi­té, le citoyen est en droit de béné­fi­cier d’une infor­ma­tion plu­ra­liste. Cette infor­ma­tion doit por­ter à sa connais­sance non seule­ment les moti­va­tions du chef de l’exécutif mais aus­si les réserves éven­tuelles d’associations ou de l’opposition ; elle doit resi­tuer le pro­jet dans son contexte et per­mettre à cha­cun de se for­ger une opi­nion. Il importe donc de bien dis­tin­guer la com­mu­ni­ca­tion ter­ri­to­riale de l’information indé­pen­dante et de veiller à ce que l’une n’étouffe pas l’autre.

3. Cette communication cache de l’opacité

La démo­cra­tie locale gagne­rait à ce que les don­nées publiques rela­tives aux déci­sions de l’exécutif soient mise à dis­po­si­tion en toute trans­pa­rence. Ceci n’est pas la règle aujourd’hui. Très peu de com­munes mettent en ligne les déli­bé­ra­tions votées en Conseil muni­ci­pal et il est même sou­vent dif­fi­cile de trou­ver la date et l’ordre du jour du Conseil muni­ci­pal. Un bud­get devrait être acces­sible faci­le­ment et inté­gra­le­ment, et pas seule­ment sous la forme d’un résu­mé enjo­li­vé et orien­té. Alors que les séances de l’Assemblée natio­nale et du Sénat sont fil­mées en direct, et que la majo­ri­té des conseils muni­ci­paux sont enre­gis­trés pour effec­tuer le compte-ren­du, la dif­fu­sion – a mini­ma audio – des conseils pour­rait être mise à dis­po­si­tion. Beau­coup de col­lec­ti­vi­tés qui se dotent de web TV auraient même lar­ge­ment les moyens de fil­mer leurs séances. Cer­taines le font, mais elles sont encore très minoritaires. 

4. Propositions

Pro­po­si­tion 1 : deman­der une trans­pa­rence des dépenses de communication

Deman­der aux col­lec­ti­vi­tés de pro­duire un rap­port annuel détaillant les dépenses de com­mu­ni­ca­tion, pré­ci­sant notam­ment les dépenses rela­tives aux dif­fé­rents médias (maga­zines, site Inter­net, appli­ca­tion, web TV…) ain­si que le bud­get publi­ci­té alloué à chaque média local. 

Pro­po­si­tion 2 : enca­drer les dépenses de communication

Ces dépenses pour­raient être limi­tées à un cer­tain mon­tant annuel par habitant.

Pro­po­si­tion 3 : inter­dire le recours à la publi­ci­té commerciale

Inter­dire aux col­lec­ti­vi­tés de recou­rir à la publi­ci­té pour finan­cer leurs médias afin d’éviter des dis­tor­sions de concur­rence avec les médias indé­pen­dants locaux dont le modèle repose en par­tie sur la publi­ci­té, mais aus­si les risques de favo­ri­tisme ou de conflits d’intérêts entre annon­ceurs et exé­cu­tifs locaux. Cette mesure figu­rait déjà dans le rap­port du dépu­té Giran en 2012.

Pro­po­si­tion 4 : infor­mer avant de communiquer

Deman­der aux col­lec­ti­vi­tés de publier les don­nées brutes rela­tives aux déci­sions locales (ordre du jour des conseils muni­ci­paux, déli­bé­ra­tions, compte-ren­du com­plet des séances, arrê­tés…) dans le cadre de rele­vé des actes mis en ligne dans les 7 jours sui­vant la déci­sion. Recom­man­der la retrans­mis­sion fil­mée ou au moins audio des assem­blées déli­bé­ra­tives publiques.

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