On ne le soulignera jamais assez, Laurent Bodin, éditorialiste de L’Alsace (groupe EBRA), constitue une sous-espèce précieuse du journalisme de préfecture.
Il n’est en effet pas suffisamment reconnu pour son art consommé de la translation politique.
Confondre à ce point cause et conséquence politique avec la meilleure assurance du monde, et une altitude morale de chanteur à la croix de bois, cela force le respect.
L’héritier mulhousien d’Albert Londres relate dans son dernier billet le voyage en pays alsacien du président de la République. Son journal publiant par ailleurs un article pleine page, intitulé « On est à marche forcée« , dans lequel Macron s’épanche complaisamment, avouant même « toujours dire la vérité aux français » !
Notre Bodin du jour soupira alors, songeant au bienfondé de l’aveu, sans doute inspirée par la pureté démocratique de l’impétrant républicain. Une merveille de puissance évocatrice, puisée à la marge d’un Charles Péguy : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste ».
Mais exposons plus avant la façon dont le reporter du choeur entretient, en véritable pythie de l’investigation politique, la flamme de Véritas, divinité romaine de la Vérité, sur l’autel de laquelle est juchée notre président.
Après avoir rappelé que « le chef de l’État se savait à portée de voix de la colère des Français » (du fait de sa réforme sur les retraites) en venant visiter le pays de Hansi, il fut donc chahuté en posant le pied dans le village de Muttersholtz et à Sélestat « soudainement dépourvue de son titre de cité des Humanistes ».
Car au pays de Bodin, Sélestat est à l’humanisme ce que la France est aux droits de l’Homme : une vérité solidement établie par l’Histoire.
Ceci bien qu’un certain Robert Badinter, eut pour fâcheuse habitude de distinguer « pays de la Déclaration des droits de l’Homme », et « pays des droits de l’Homme », dont la France n’est certainement pas fondée à s’approprier exclusivement le terme, bien au contraire, ainsi que l’ancien garde des sceaux de François Mitterrand le démontre à travers cet article tiré de La libre Belgique.
Mais peu lui chaut. Notre auguste chroniqueur est bien davantage frappé par la « détermination de ces gens ordinaires », (des gens de rien ?) venus nourrir le « climat de détestation grandissante de la personne du président de la République ».
Et nos institutions, et notre démocratie de « pays des Droits de l’Homme », vous y pensez un peu, vous « les gens ordinaires » ? Car en vérité, il vous le dit : « c’est la fonction présidentielle qui est abimée », c’est-à-dire ce à quoi d’ailleurs se résume la démocratie française…
Certes, et le Bodin qui est au ciel macronien, le confesse : « Emmanuel Macron n’est pas étranger à cette ambiance ». Pour autant, comme disaient les Guignols, ce serait surtout « en dépit de son plein gré« . Car s’il apparait ainsi, « c’est malgré lui », décrète l’éditorialiste, et du fait d’un « exercice du pouvoir toujours aussi vertical ».
Ainsi donc, une force obscure habite notre président, qui n’est pas sienne. Et s’il « verticalise », c’est à la manière de Monsieur Jourdain, qui pour sa part « prosodise ». Mais préfèrerait de loin jouer les ménestrels du bonheur populaire.
Molière, sors du corps d’Emmanuel Macron ! Toi qui fais de notre vie démocratique pour Bourgeois Gentilhomme une comédie-ballet d’extrémistes de gauche !
Ce faisant, le Monsieur Véritas de Haute Alsace le prophétise dans son journal : le président est désormais « inaudible », et son savant « discours sur la réindustrialisation du pays » a laissé les statues (ordinaires) de marbre.
En revanche, une accusation « sans preuve » de « gouvernement corrompu » a été lancée « à la face du président de la République », et ces vilainies ont « tourné en boucle pour alimenter la chaine de désinformation concourant à saper les fondements démocratiques ».
Le Figaro, par exemple, est-il lui aussi un journal alimentant la « chaine de désinformation concourant à saper les fondements démocratiques » ? Difficile de donner raison au phénix Sud-alsacien du journalisme, en lisant un tel papier dans cet illustre quotidien, réputé si modéré…
Et les « fondements démocratiques », c’est peu de dire qu’ils sont bouchés par le « climat politique haineux […] entretenu par des oppositions, particulièrement l’extrême-gauche ».
Merdre, comme disait le père Ubu ! Quelle est donc l’identité politique de ces « factieux » enrégimentés par un ancien sénateur socialiste ? C’est « La France insoumise », bien évidemment. Quelle sagacité ce Bodin !
Oui, c’est dit, l’hydre mélenchoniste et son étoile de la mort parlementaire « souffle sur les braises, tentant d’entretenir une ambiance insurrectionnelle à travers un procès permanent en légitimité ».
Tout cela perçant évidemment des boulevards politiques au profit de la bougresse de Montretout.
La preuve ? « Emmanuel Macron en fait le constat dans l’interview qu’il a accordée aux journaux du groupe Ebra auquel appartient [fièrement !] L’Alsace ». Concluant : « Sur ce point, il est difficile de lui donner tort ».
C’est que le Grand Satrape de l’éditocratie bancaire pratique le psittacisme à l’instar d’une discipline olympique. Ainsi, la meilleure preuve au soutien des accusations qu’il tient sur « l’extrême gauche » insurrectionnelle, mais néanmoins parlementaire, est la parole même de Maître Macron.
Le caquetage préfectoral a décidément bon train. Dans l’univers bodinesque, seule parait légitime la France des soumis-ordinaires-qui-consentent-a-tout-en-ravalant-leur-dignité.
Or, si comme Macron « la foule n’a pas de légitimité » pour Bodin, l’historien Patrick Boucheron paraphrasant Machiavel, expose que « les dominés ont la science de leur domination, que ceux qui sont dominés par les grands en savent bien plus long que les princes et leurs conseillers ».
Diablerie pour l’office bodinesque ! Dans ce catéchisme, il s’agit d’extirper les prétentions populaire en procédant à la disqualification de l’ensemble des opposants à un régime délibérément sourd et autoritaire.
On a pourtant envie de saisir le paradigme idéologique de notre Lolo mulhousien. Certes, un peu paumé derrière un gargarisme républicaniste vidé de tout signifié objectif.
Si timoré, si pusillanime, si démocrate-chrétien en diable, si précautionneux, si prévisible surtout… Le Bodin a-t-il été enfant de chœur, ou scout ? Sa cécité est-elle apparue progressivement, ou la fréquentation assidue du catéchisme républicain l’a-t-il privé de la capacité à examiner la sécularité du réel social dans toutes ses composantes hétérodoxes ?
Un mystère aussi incoercible qu’un bourgeois désargenté, que ce Bodin. Les motifs du niveau d’exaspération populaire, la décrédibilisation massive dont souffrent les institutions et le personnel politique dans son ensemble, un modèle économique épuisé dans son modèle et ses perspectives, l’hypocrisie érigée en pratique ordinale d’un pouvoir politique aux abois, l’exclusion des corps intermédiaires et de la démocratie sociale ?
Rien à déclarer, sinon que c’est la démocratie légale ! Pierre Rosanvallon, sociologue et historien, traduit pour sa part ainsi cette idée.
« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir », disait encore Montesquieu dans L’esprit des lois.
Bodin, toi qui évolue dans une exosphère politique et sociale, tu devrais savoir au moins ceci :
En l’absence de contre-pouvoirs, et de revitalisation démocratique réelle, il n’y aura aucune sortie de crise. Et tes déplorations sur le sort fait à ta vision rabougrie et caricaturale de la démocratie, n’ont pas fini de jalonner tes éditoriaux, se bornant à prononcer l’excommunication d’opposants élus qui interrogent le contenu même de nos biens communs.
Macron l’énonce d’ailleurs éhontément dans son entrevue : ses opposants auraient « une histoire politique qui n’est pas républicaine« …
Les principes démocratiques dont tu te rengorges, en parfait ventriloque, ne sont pas plus déclamatifs que performatifs.
La démocratie est pareille à l’amour : elle n’existe pas in abstracto. Tout comme les preuves d’amour, seules les preuves manifestes du plein exercice de la souveraineté populaire la rendent tangible, opérante et vivante.
De sorte qu’entre la volonté d’une large majorité, et l’isolé du château de l’Élysée, le plus extrémiste n’est pas celui que tu crois. Et selon toute vraisemblance, les « gens normaux » sont résolus à le lui rappeler.
Bienvenue dans « l’enfer » démocratique, camarade Bodin ! Une contrée largement méconnue de ton espèce, où l’on nourrit beaucoup d’espoirs collectifs, ainsi que le sens de l’essentiel. Serait-ce « difficile de [nous] donner tort » ?












