Photographies de Martin Wilhelm
Le commerce est un sujet peu exploré dans nos colonnes. Non pas que la question nous paraisse négligeable, mais l’on continue de s’interroger sur l’impact que celui-ci peut réellement avoir sur la physionomie des villes, à commencer par les centres urbains, tel celui de Mulhouse.
Les transformations urbaines soutenues dans le cadre des politiques de la ville, les évolutions démographiques et les dynamiques socioculturelles semblent les marqueurs de changements plus prégnants, à notre sens.
D’autant que les logiques marchandes sont généralement orientées vers le court-termisme, la surabondance, et l’épuisement de ressources naturelles précieuses, quand de tels paradigmes paraissent aujourd’hui désavoués, tant les défis substantiels auxquels fait face l’humanité, dans ses conditions matérielles, sociales et politiques, prennent l’allure de menaces sur le long terme…
Pour autant, les dynamiques commerciales emportent également des problèmes plus larges qu’il n’y parait. Les désordres économiques génèrent toujours des tempêtes sociales, et une ville comme Mulhouse a traversé de nombreux cycles de crises économiques et sociales, dont le commerce a été tout à la fois le témoin, et la victime collatérale.
A cet égard, il paraissait intéressant de faire le point sur l’état du commerce à Mulhouse, en sollicitant l’assistance de son plus fin connaisseur actuel, et principal animateur.
Natif de Mulhouse, et formé à l’École supérieure des sciences commerciales d’Angers, Frédéric Marquet est, selon son titre, manager du commerce et de la dynamique économique. Il a pour lui l’art de n’évoquer jamais sa ville par la négative lorsqu’il s’agit de la comparer à quelques autres.
Si Mulhouse est certes différente de Strasbourg ou de Bâle, ce n’est en rien une tare, mais plutôt une marque de distinction !
Membre de l’association « Mulhouse j’y crois », l’homme semble se fondre sincèrement avec sa mission : redonner des lettres de noblesse à une ville singulière dans le paysage alsacien, à laquelle il se dit très attaché, aussi bien dans son patrimoine historique (qu’il défend activement) que dans son incroyable cosmopolitisme.
A tel point qu’il se porta également candidat, en 2022, à la reprise d’un club sportif en situation moribonde (il évolue actuellement en « régional 1 ») : le FCM.
Dans le cadre de ses missions, il y anime notamment des « ateliers du commerce », où sont invité les commerçants, élus et habitants, pour 1h30 d’échanges, le premier mardi de chaque mois (nous aurons l’occasion d’y revenir dans nos colonnes).
Une ville aussi bien marquée par la désindustrialisation tout le long des années 70-80, que par l’autodénigrement (une fraction des habitants cultivant un rapport masochiste à cet égard), quand, symétriquement, les habitants de l’agglomération étalent sans la moindre vergogne leurs préjugés de classe et/ou ethniques à son sujet, imputant à la cité une essentialité intrinsèquement violente.
Un « Mulhouse-bashing » que Marquet conspue, tout en admettant que la ville reste confrontée à de nombreux problèmes.
C’est que, si Mulhouse reste une ville pauvre (mais pas exclusivement !), et ouvrière, elle se trouve happée par une agglomération agissant à ses dépens comme à la manière d’une centrifugeuse sociale. Les riches (plus exactement la classe moyenne), la fuient en effet, autant que faire se peut. Comme si faire d’une périphérie un centre relevait d’un projet politique articulé…
Fréderic Marquet veut quant à lui se tenir loin des disputes liées à l’intercommunalité, soucieux d’y préserver de bonnes relations informelles, y compris lorsqu’elles cherchent à lui tailler des croupières.
L’essentiel étant de continuer à marquer des points. Dernier exploit à son actif : l’installation de Primark à Mulhouse. Ce n’est pas une moindre satisfaction pour le manager de Mulhouse.
Sachant que la chaine de magasin irlandaise a dû examiner très attentivement l’ensemble des offres qui lui étaient faites, en particulier dans l’agglomération, avant de jeter son dévolu sur le centre commercial Porte jeune, lequel menaçait de péricliter en l’absence de vraie locomotive.
La venue d’un tel mammouth commercial (l’ouverture mulhousienne a provoqué un afflux considérable dès le premier jour) serait-il une menace sur le commerce indépendant, dont il aime à répéter qu’il constitue 75% des ouvertures sur la ville ? Il ne le croit pas.
La dynamique commerciale induite (des Suisses et des Allemands viennent en nombre depuis l’ouverture), profitera selon ses dires à l’ensemble des enseignes.

Mulhouse est un carrefour de commerce, et cela depuis fort longtemps, se veut-il rassurant. Au demeurant, le principal frein à l’installation commerciale en centre-ville reste le manque de locaux, puisque la demande resterait soutenue dans la ville.
Fréderic Marquet aime à répéter ses principaux faits d’armes au cœur de la guerre commerciale entre le centre-ville et la conurbation mulhousienne : depuis 2011 (année de sa prise de service) on compte plus de 600 ouvertures de commerces au centre-ville, soit 2 ouvertures pour 1 fermeture. Un chiffre singulièrement dynamique dans un contexte national où le commerce de centre-ville est à la peine.
Pour lui, une enseigne de premier plan, quelle que soit la qualité de ce qu’elle propose ou les conditions de fabrication des produits, c’est d’abord un facteur d’attractivité, et un motif de fierté ou d’appartenance identitaire.
Des friches commerciales existent toujours. Et il sait la difficulté qu’il y a à les réinvestir. A commencer par les espaces (dont certains toujours vides, feraient de vastes logements), qui ont été constitués par les anciens grands magasins de la rue du Sauvage : le Globe et les Nouvelles galeries.
Pour autant, les logiques commerciales demeurent obscures, et socialement contre-productives : des logements sont ainsi délibérément maintenus inoccupés en centre-ville par de grandes enseignes, lesquelles continuent à verser des loyers, tant les quelques milliers d’euros versés chaque mois ne sont rien au regard de leur chiffre d’affaires.
Les propriétaires, de lointains investisseurs, ont un modèle économique qui ne les oblige en rien à proposer de l’offre d’habitation, ou même à investir en vue de réaménager à cette fin.
Par ailleurs, l’opportunisme fiscal reste pour lui également une problématique qui dessert l’utilité économique et sociale. Citons notamment le cas du Parc des collines, où des professions libérales et des entreprises servicielles se sont installées en nombre, profitant d’un statut de « zone franche » supposément voué à servir l’emploi au sein du quartier…
Sa casquette de manager du commerce mise à part, le citoyen Marquet verrait bien des liens se tisser entre les projets artistiques menés sur la friche DMC (à Motoco mais pas seulement) et par la myriade de start-up installée à la Fonderie, notamment à KM0.
La friche de DMC étant, selon sa formule, « une ville dans la ville », dans laquelle des implantations commerciales seraient envisageables. Le chantier est toujours en cours…
L’accessibilité et l’offre de transports publics, une problématique essentielle à laquelle il faudrait répondre de manière ambitieuse, a été abordé au cours de l’échange. Il y propose la gratuité pour les jeunes, notamment les étudiants, après 19 heures…
L’essentiel de nos échanges avec Frédéric Marquet sont disponibles dans l’audio ci-dessous (prise de son et mixage de Max-Emilien Silva) :












