Photo de Martin Wilhelm
Cela s’est fait dans l’indifférence générale. Le 10 juillet 2023, le Tribunal Judiciaire de Strasbourg a décrété la fin du journal Hebdi qui paraissait depuis près de 10 ans, sous une forme hebdomadaire, puis mensuelle, imprimé sur papier, puis ces derniers mois par une édition exclusivement numérique.
Depuis 2010, ce journal a été un acteur du débat démocratique dans notre région et une partie essentielle du pluralisme de la presse. L’impertinence et l’humour étaient ses caractéristiques principales.
Son équipe, comme le raconte un de ses cofondateurs Veesse, dans l’entretien que nous diffusons ci-dessous, ne voulait pas se prendre au sérieux, tout en publiant de l’information sérieuse.

Tout était une question de ton : se voulant sans concessions, il pouvait, tout en légèreté, sortir les informations sur les turpitudes de quelques élus ou sur quelque scandale public.
On se souvient d’un des hauts faits d’Hebdi, quand il dénonça la survenue du décès de Naomi Musenga, dont un appel de détresse avait été négligé par le SAMU de Strasbourg. Il fut l’un des premiers organes de presse à mettre ainsi en évidence les conditions désastreuses dans lesquelles évoluaient notre système de santé.
Le retentissement national et international de cette information n’a cependant pas permis à Hebdi de gagner un lectorat suffisant pour assurer son assise économique.
Sa disparition signifie donc un recul démocratique et une perte substantielle du pluralisme de l’information en Alsace.
On pouvait, bien sûr, ne pas partager la ligne éditoriale de Hebdi, mais la disparition d’un organe de presse, quelle que soit sa ligne éditoriale, reste une mauvaise nouvelles pour tous les acteurs de la presse indépendante.
Dans son dernier éditorial, Maxime Gruber, le rédacteur en chef, débutait ainsi :
« Il n’y a rien de plus triste que de voir un journal se déliter, partir en morceaux pendant des mois. La rédaction essaya par tous les moyens de trouver une échappatoire à la place de Grève et au couperet, mais rien ne fit. Sans aucun code d’accès aux abonnements, aux newsletters, ne sachant rien des finances du journal… autant demander à Lindberg de traverser l’Atlantique les yeux bandés. »
LA PRESSE, UNE « AFFAIRE » COMME LES AUTRES…
La logique libérale est simple et claire : ne subsistent que les entreprises qui répondent aux critères de la rentabilité capitaliste. De fait, celles qui, pour x raisons, ne correspondent pas à ces standards sont vouées à disparaître. Hors du drame social que ces disparitions d’entreprise entraînent, leur production est immédiatement remplacée par celle des concurrents plus chanceux, les consommateurs se contenteront des petits pois Daucy si Cassegrain n’existe plus !
Rien de tel dans la presse : le système des médias n’a de sens que si l’information est pluraliste et plurielle. La question se pose donc : faudrait-il que seuls les journaux ou les médias rassemblant un nombre conséquent de lecteurs puissent exister ? Et donc, une opinion, une analyse qui ne concernerait qu’une minorité de personnes ne pourraient-elle pas s’exprimer publiquement ?
Si on appliquait cela au monde politique, seuls les partis recueillant une majorité de voix auraient voix au chapitre ? Si tel était le cas, on crierait, à juste raison, à la dictature !
Et pour les médias alors ? Appliquer les seules règles libérales capitalistes, conduiraient d’abord à une concentration des entreprises de presse (écrite, radiophonique, télévisuelle) lesquelles cesseraient d’exister quand un grand consortium monopolistique sera constitué.
Inimaginable, bien évidemment ! C’est bien pourquoi, à la libération de 1945, le Conseil national de la Résistance (CNR) a élaboré les ordonnances sur la presse, et ce dès 1944. Ce fut pour la première des Ordonnances que les partis et syndicats de la Résistance ont promulgué : la presse ne peut dépendre des puissances d’argent, pour cela il faut que l’État mette en place une série de mesures pour aider la presse à réaliser son équilibre économique.
Cette reconnaissance que l’information n’était pas un produit comme un autre, s’est délité tout au longs des années, entre autres sous les coups de boutoirs des gouvernements libéraux de droite et de gauche qui se sont succédés.
Il faut, rapidement, que de nouvelles mesures soient imaginées, car le paysage de la presse française est dans une tourmente mortifère.
L’ALSACE, TERRE DE PRESSE, AUJOURD’HUI SINISTREE
Notre région donne, sur ce point, une image saisissante. L’Alsace est une terre de presse depuis l’invention de l’imprimerie. On ne sait pas toujours que le premier journal paru en France n’est pas La Gazette de Théophraste Renaudot en 1631, mais bien les « Ordinarii Avisen » de Johann Carolus qui sort ce périodique dès 1605 à Strasbourg.
L’âge d’or de la presse dans notre région se situe au tournant des 19e et 20e siècle : entre 1918 et 1940, notre région comptait 40 quotidiens et 70 magazines. Et en 1945, il existait en Alsace encore 17 quotidiens et 11 hebdomadaires avec des lignes éditoriales très différentes, assurant ainsi un pluralisme dans le débat public que nous ne connaissons plus !
Les nazis font table rase pendant la seconde guerre mondiale : ils suppriment toute la presse et ne laisse subsister que trois quotidiens : un à Strasbourg, l’autre à Colmar et le dernier à Mulhouse.
Mais que penser de la situation d’aujourd’hui : il ne reste plus qu’un seul quotidien contrôlé par le Crédit Mutuel, qui détient toute la presse du Vaucluse aux Ardennes au travers du groupe EBRA !
L’ESPOIR VIENT DE LA PRESSE ALTERNATIVE
De nombreux démocrates n’ont pas attendu la situation sinistrée actuelle pour essayer de donner plus de sens au pluralisme de la presse. De nombreux journaux alternatifs ont été créés, puis ont disparu faute de moyens : il faut noter que ce n’est jamais par manque de lecteurs que ces journaux ont disparu, mais par manque de moyens financiers !
Nous refusons d’être pessimistes même si la disparition d’Hebdi nous affecte beaucoup. Nous ne partagions pas la même ligne éditoriale, mais nous nous respections, et avons essayé de trouver des synergies sur le plan technique entre autres…

La presse alternative alsacienne est riche d’un passé honorable. Aujourd’hui, des blogs fort intéressants (Le Saute Rhin, la Feuille de Chou…) accompagnent des journaux rédigés par des équipes rédactionnelles comme Rue 89 à Strasbourg et L’Alterpresse68 à Mulhouse. La presse radiophonique alternative fait montre également d’une vitalité incontestable comme Radio Quetsch à Altkirch.
Mais tout cela reste fragile et les freins économiques sont nombreux. Nous empêchant de faire une information plus riche encore : car faire de l’information, la vraie, vérifiée et commentée, coûte des efforts humains et de l’argent : l’enthousiasme permet de faire des miracles, comme l’équipe d’Hebdi l’a démontré.
Mais il n’est pas, et de loin, suffisant pour faire vivre des médias qui croient que l’information n’est pas que la reprise des éléments de langage des gouvernants et des puissants.
A la fin, ce sont bien les lecteurs qui doivent choisir l’information qu’ils souhaitent : si tel avait été le cas, il y a fort à parier qu’Hebdi vivrait encore…
Prise de son et mixage : Max-Emilien Silva












