Penseur prolifique et protéiforme, « l’un des penseurs les plus originaux de notre temps, le plus grand des Italiens de notre temps, pour la trace indélébile qui a pensé et avec l’action qu’il a quittée » pour Palmiro Togliatti, cofondateur du Parti communiste italien en 1921, Antonio Gramsci est journaliste en 1915. Il n’est pas mobilisé quand l’Italie entre en guerre, car sa tuberculose osseuse le rend inapte au service armé et de santé très fragile.
Rédacteur au « Grido del popolo » (Le cri du peuple), clin d’oeil explicite au journal communard de Jules Vallès, et édition turinoise de « l’Avanti ! », journal du parti socialiste italien, il est chroniqueur de l’actualité de l’Italie en guerre, selon le point de vue des classes sociales dominées.
Artilleur sans concession du champ de « guerre » politique, à défaut de servir au cours de la première boucherie européenne, il tire au canon le long de nombreux articles, et de manière irrévérencieuse, sur toutes les manifestations d’étatisme, à commencer par les institutions de l’encore royaume d’Italie, et notamment ceux qui les servent au premier chef : les politiciens imbéciles et les fonctionnaires « au manque absolu de conscience« , ainsi qu’il aimait à les réduire.
Analyste politique redoutable, adepte de la philosophie de l’histoire, et notamment commentateur de l’activité culturelle, il publie le 1er janvier 1916 un article resté célèbre qui donne le ton de sa personnalité : « Je hais le nouvel an« .
Créant un cercle d’éducation culturelle en 1917 (Il club di vita morale), qui rassemble de jeunes ouvriers, il devient rédacteur en chef d’occasion en publiant un numéro spécial du « Grido del Popolo » destiné à « éduquer et former les jeunes socialistes » : « La città futura » (la cité du futur).
Ses haines et colères n’étant pas prêtes d’être étanchées, il y publiera « Pourquoi je hais l’indifférence » (que nous reproduisons intégralement ci-dessous), 5 ans avant la marche sur Rome, et la prise de pouvoir par Mussolini.
Inventeur d’une forme hybride de journalisme, loin de la neutralité ou de l’objectivité douteuse, que l’on voudrait faire admettre à propos du journalisme bienséant, et que l’on nommera plus tard journalisme « engagé », il veut quant à lui devenir un « persuadeur permanent« .
Arrêté en novembre 1926, comme les autres députés socialistes et communistes, en dépit de son immunité parlementaire, il est déporté sur l’île d’Ustica, au large de la Sicile suivie de séjours dans différents établissements carcéraux, d’abord Milan puis Turin où il rédige ses Cahiers de prison, il obtient son transfert pour raisons médicales dans une clinique de Formia.
Malade, son état s’aggrave, il bénéficie d’une liberté conditionnelle sous surveillance, et est « libéré » le 25 avril 1937. Il meurt à Rome d’une hémorragie cérébrale deux jours plus tard, à l’âge de 46 ans.
Vingt ans plus tard, en 1957, le poète Pier Paolo Pasolini (ancien compagnon de route du PCI et lui aussi grand contempteur de la société italienne) se rend sur la tombe de Gramsci au cimetière catholique de Rome et lui rend hommage en publiant chez les éditions Garzanti : Le Ceneri di Gramsci (Les Cendres de Gramsci), dans lequel il écrit :
Pris entre l’espérance et ma vieille défiance, je m’approche, venu par hasard en cette maigre serre, face à ta tombe, et à ton esprit qui est resté ici-bas parmi ces gens libres…
Le petit libelle « Pourquoi je hais l’indifférence« , traduit par nos soins, raisonne étrangement dans le paysage politique français. Verrouillé, sclérosé par sa 5è « mauvaise République« , comme disait l’autre, en plein désarroi politique, après la séquence sur les retraites, laquelle se traduit par un échec politique, et une sorte de purgatoire pour le mouvement syndical, dont la stratégie unitaire a tenu jusqu’au bout du bout, sans toutefois mener à autre chose qu’une impasse.
Alors que des millions de salariés sont impactés par les mesures d’âge qui vont progressivement porter les classes sociales les plus fragiles, en particulier les personnels ayant commencer à travailler tôt, à assumer dans leurs corps les effets de la réforme. Les obligeant à se maintenir sur le champ de bataille économique 24 mois supplémentaires, avant de déserter définitivement.
La mobilisation aura en effet été historique, mais pas décisive. Certes, le néolibéralisme atteint un stade de délitement autoritaire aigu. Mais en face le parti pris syndical fut linéaire et convenu, ne se figurant pas assez, la sorte d’adversaire avec laquelle elle avait affaire.
3 à 4 millions de salariés (seulement) dans les rues du pays, cela fait beaucoup de soutiens par procuration. Indifférents à l’action, mais sympathisants de la cause. La masse des salariés se persuadant peut-être que le jeu était plié d’avance, à en croire les sondages d’opinion.
« Là haut, ils font ce qu’ils veulent« …
Il y a plus d’un siècle, Antonio Gramsci s’emportait dans un article au vitriol contre l’indifférence politique proprette de ses concitoyens, et leur irresponsabilité ordinaire de citoyens inertes. Faisant sienne la formule de Hebbel : « vivre signifie être partisan« .
Nous reproduisons intégralement ici son article de 1917 :
Je déteste les indifférents : je crois, comme Friedrich Hebbel, que « vivre signifie être partisan« . Il ne peut exister d’hommes isolés, étrangers à la cité. Celui qui vit réellement ne peut pas ne pas être citoyen, et partisan. L’indifférence est apathie, parasitisme, lâcheté, ce n’est pas la vie.
C’est pourquoi je déteste les indifférents.
L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour l’innovateur, c’est la matière inerte dans laquelle se noient souvent les enthousiasmes les plus brillants, c’est le marais qui entoure la vieille cité et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, car elle engloutit dans ses tourbillons boueux les assaillants, les décime et les dissuade parfois de leur entreprise héroïque.
L’indifférence agit puissamment dans l’histoire. Elle agit passivement, mais elle agit. C’est la fatalité ; c’est ce sur quoi on ne peut compter ; c’est ce qui perturbe les programmes, renverse les plans les mieux construits ; c’est la matière brute qui se rebelle contre l’intelligence et l’étouffe.
Ce qui se passe, le mal qui s’abat sur tous, le bien possible qu’un acte héroïque (d’une valeur universelle) peut engendrer, n’est pas tant dû à l’initiative des quelques-uns qui agissent, qu’à l’indifférence, à l’absentéisme des nombreux. Ce qui se produit ne se produit pas tant parce que certains le veulent, mais parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse se former les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer les lois que seule la révolte pourra abroger, laisse accéder au pouvoir les hommes que seule une mutinerie pourra renverser.
La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est autre chose qu’une apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Les événements mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la trame de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en préoccupe pas.
Les destins d’une époque sont manipulés en fonction de visions étroites, d’objectifs immédiats, d’ambitions et de passions personnelles par de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en préoccupe pas.
Mais les faits qui ont mûri finissent par éclater ; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son terme : alors il semble que c’est la fatalité qui emporte tout et tous, il semble que l’histoire n’est pas autre chose qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre, dont tous sont victimes, que l’on ait voulu ou non, que l’on sache ou non, que l’on ait été actif ou indifférent.
Et ce dernier s’irrite, voudrait échapper aux conséquences, voudrait qu’il soit clair qu’il n’a pas voulu, qu’il n’est pas responsable. Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres blasphèment de manière obscène, mais personne ou peu se demandent : si j’avais moi aussi fait mon devoir, si j’avais cherché à faire valoir ma volonté, mon conseil, cela serait-il arrivé ?
Personne, ou presque, ne se reproche son indifférence, son scepticisme, de n’avoir pas donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, luttaient pour obtenir un tel bien.
La plupart d’entre eux, au contraire, préfèrent, une fois les événements accomplis, parler de défaites idéales, de programmes définitivement effondrés et d’autres plaisanteries similaires. Ainsi recommencent-ils leur absence de toute responsabilité.
Ce n’est pas qu’ils ne voient pas clair dans les choses et qu’ils ne soient pas parfois capables de proposer de belles solutions aux problèmes les plus urgents, ou à ceux qui, bien qu’exigeant une large préparation et du temps, sont tout aussi urgents.
Mais ces solutions restent magnifiquement stériles, cette contribution à la vie collective n’est animée d’aucune lumière morale ; c’est le produit de la curiosité intellectuelle, non du vif sentiment d’une responsabilité historique qui veut que tous soient actifs dans la vie, qui n’admet ni l’agnosticisme ni l’indifférence d’aucune sorte.
Je déteste les indifférents aussi pour cela, car leur plainte d’éternels innocents m’ennuie.
Je demande compte à chacun d’eux de la manière dont il a accompli la tâche que la vie lui a imposée et lui impose quotidiennement, de ce qu’il a fait et surtout de ce qu’il n’a pas fait. Et je sens que je peux être impitoyable, que je ne dois pas gaspiller ma compassion, que je ne dois pas partager avec eux mes larmes.
Je suis partisan, je vis, je sens dans les consciences viriles de ma part pulsée déjà l’activité de la cité future que ma part est en train de construire. Et en elle, la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques-uns, en elle tout ce qui se passe n’est pas dû au hasard, à la fatalité, mais c’est l’œuvre intelligente des citoyens.
Il n’y a personne en elle qui reste à la fenêtre à regarder pendant que les quelques-uns se sacrifient, se dépouillent dans le sacrifice ; et celui qui reste à la fenêtre, à l’affût, veut profiter du peu de bien que l’activité de quelques-uns procure et soulage sa déception en diffamant celui qui a été sacrifié, dépouillé parce qu’il n’a pas réussi dans son intention.
Je vis, je suis partisan. C’est pourquoi je déteste ceux qui ne prennent pas parti, je déteste les indifférents.
Antonio Gramsci – Scritti politici 1












