Crédit photos : Max-Emilien Silva

L’histoire de la résistance à Stocamine pourrait se résumer à la volonté farouche de citoyens et citoyennes de préserver la ressource en eau. Un bien public par nature, incessible, inaliénable, et qui pourtant fait l’objet d’une mise en péril par voie d’exposition à une pollution future dans toute la nappe rhénane.

Ce lundi 16 octobre, les militants du collectif des opposants à Stocamine l’ont bruyamment rappelé aux élus de l’agglomération, en scandant « sortez les déchets !« , alors qu’ils pénétraient dans le hall du parc des expositions de Mulhouse.

Le conseil valait surtout pour la discussion autour de 2 voeux à la fois semblables et différents, entre des élus proches du collectif Destocamine, en l’occurrence Jean-Claude Mensch (maire d’Ungersheim) et Antoine Homé (maire de Wittenheim), et celui du président de M2A, Fabian Jordan et Yves Goepfert (maire de Wittelsheim), favorables à l’enfouissement, après avoir soutenu le contraire.

Une démission et deux voeux de même calibre

La venue de Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique, prévue tout début novembre à Mulhouse, semble avoir précipité la formation des ces motions en forme de « vœux ».

Le ministre est notamment attendu à Mulhouse pour y signer un « projet de territoire et de réversibilité de Stocamine« . Un compromis stupéfiant constitué à Paris autour d’élus alsaciens, à commencer par Fabian Jordan.

La réunion ministérielle en question s’est en effet tenue le 19 septembre 2023, en présence des représentants des collectivités (Région, Collectivité européenne d’Alsace, commune de Wittelsheim, de Mulhouse Alsace Agglomération), de parlementaires locaux et des services de l’État, faisant suite à une précédente réunion dans le même périmètre avec le Ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu.

Dans ce voeu, il est indiqué, toute honte bue, que « Les élus présents ont également affirmé que si la solution de confinement temporaire était prise par l’Etat, des garanties devaient être apportées quant à la réversibilité de ce confinement temporaire, avec la volonté, dans le plus court délai, d’un déstockage intégral de Stocamine« .

Ainsi, les élus se défaussent clairement, tout en présentant la réversibilité, principe garanti dès l’origine de Stocamine, comme une perspective contractuelle avec l’État, alors qu’elle vient tout juste d’être piétinée !

Manque de bol, le « Projet de territoire et de réversibilité de Stocamine« , « affiné » selon les termes du voeu, n’a toujours pas donné lieu à un retour ministériel, sinon au travers de l’arrêté préfectoral du 28 septembre 2023, établissant « de manière contradictoire, la prolongation, pour une durée illimitée, à la société des Mines de Potasse d’Alsace » !

Autrement dit, les dindons de la seconde farce étatique que sont les élus de M2A, risquent (encore) de passer à la poêle de la raison d’État !

Pour le conseiller communautaire et vice-président de M2A, Loïc Minéry, c’est la goute d’eau saumâtre de trop : il démissionne, ainsi qu’il nous le relate dans notre podcast.

Au soutien du voeu de Mensch et Homé, il y va selon lui de « la cohérence de notre communauté d’agglomération ». Tout comme du « respect de la démocratie locale et des résultats de l’enquête publique quand 98% des répondants refusent l’idée d’une poubelle toxique abandonnée dans notre sous-sol« .

Pour lui, c’est l’évidence : « Sans l’action vigilante des riverains et des associations – à commencer par le collectif Destocamine – ou encore sans la détermination de certains élus, l’histoire serait déjà pliée et les déchets définitivement enterrés« .

Les 30 années de stockage prévues initialement en 1997 arrivent à terme en 2027. Mais cela « ne correspond qu’à une échéance administrative et non géologique ».

En effet, le confinement est censé s’imposer impérativement « de manière transitoire, avant 2027 pour protéger la nappe phréatique et les hommes« . Après cette date, les études évoquent un danger certain pour les interventions humaines du fait des phénomènes de convergence.

Pour Loïc Minéry, a contrario :

« Les solutions technologiques sont déjà disponibles, voir le rapport du BRGM de 2018. Seul l’arrêté préfectoral a une portée juridique. Or sa rédaction contredit point par point les promesses du ministre 7 sénateurs alsaciens sur 9 ont signé un recours gracieux. A la place qui est la nôtre, au moment où nous parlons, nous devrions faire de même ! Pourtant ce n’est même pas ce que nous demandons. Ce soir je n’hésiterai pas à parler de tromperie organisée. L’État refuse les expertises indépendantes, les MDPA font l’objet d’une plainte pour escroquerie, le stockage fait l’objet d’une enquête pénale sur la nature des déchets enfouis par un service de police judiciaire de la gendarmerie nationale… Et on devrait accepter de mettre le couvercle sur tout cela en échange d’une hypothétique sortie des déchets quand une pollution aura commencé ? De qui se moque-t-on ? Certaines et certains ont évoqué le courage dont j’aurais fait preuve en quittant mes fonctions de vice président suite notamment aux péripéties de Stocamine. Je ne considère pas cela comme du courage. En revanche, ce soir, si certaines et certains pouvaient en avoir un peu, je pense que nos enfants et que mon fils vous diront merci ! »

Une solution en béton

Si les deux textes visent officiellement un « déstockage intégral », le président de M2A, qui s’est rallié au confinement, entend qu’il soit « encadré ». Une vaticination dont il a le secret. En attendant, comme le voudrait le credo techno-solutionniste, que la science et les techniques développent les moyens de déstocker… sous le sarcophage de béton que l’on s’apprête à couler d’ici les prochains mois…

Yann Flory, porte-parole du collectif Destocamine s’étrangle dans les colonnes de L’Alsace : « Se rallier au choix du ministre et faire rajouter qu’on pourra déstocker dans vingt ou trente ans, ça frise le ridicule, ils disent tout et son contraire ».

« Il est coincé, il se garde une porte ouverte », croit savoir Josiane Kieffer dans le même journal, en tant que membre de la Commission de surveillance de Stocamine. Reste à savoir comment rouvrir une porte conduisant à un puits obturé par des milliards de litres de béton !

Du côté des tenants des voeux, on ne se fait pas de cadeaux : Fabian prétend que le voeu de ses deux collègues n’est pas assez précis, et ne porte pas l’imprimatur de la Collectivité européenne d’Alsace, avec laquelle il est censé avoir été co-construit.

Piqué au vif une nouvelle fois, alors qu’il l’avait déjà été lorsque Fabian prétendait encore que son volte-face était partagé par l’exécutif de l’agglomération, il répondit sèchement à son homologue que : « Les deux vœux sont bien différents, notre sous-sol n’est pas une poubelle, nous avons droit au respect. La motion de Fabian, c’est l’acceptation d’un confinement provisoire pendant trente ans et 180 millions dépensés » !

Des élus au fond du trou

Comme d’habitude les affirmations de Fabian s’enlisent en pirouettes creuses et répétitives. Sans convaincre personne. L’ensemble des maires concernés semblent en effet ne plus savoir quoi penser de cette histoire, de son évolution, des promesses non tenues et de la manière dont l’État s’est fatalement joué d’eux.

Le maire de Staffelfelden joue les funambules, se disant « baladé » mais souhaitant agir avant qu’il ne soit trop tard. Yves Goepfert, maire de Wittelsheim, commune première concernée, raisonne également par addition-soustraction : tout ça n’a rien donné, alors agissons car il reste quelques années…

Pour pleurer ?

D’autres encore font mine de se montrer inflexible sur la solution de déstockage à terme. C’est le cas de Pierre Salze, maire de Feldkirch. Le scepticisme et l’amertume gagnent cependant l’auditoire : « on a tous été baladés » affirmera même Thierry Belloni, maire de Staffelfelden, avant de souscrire au voeu de Jordan…

Le voeu (pieu) de Fabian est alors adopté. Pour marquer le coup, Loïc Minery quitte bruyamment la salle.

Son ex-poste de vice-président (15ème et dernier) vient d’être attribué à Rémy Neumann (maire de Lutterbach), qui tel un scout de l’intercommunalité a concédé la rétrogradation de son siège de la position 7 à la positon 15 dans le protocole, pour permettre à la maire de Mulhouse, Michèle Lutz, qui n’était jusqu’ici pas intégrée à l’exécutif de la ville centre dont elle a la charge, de le récupérer à son détriment… Neumann récupérant celui qu’occupait Minéry. Quel gentleman !

Au jeu des chaises musicales, même les vœux les plus improbables finissent pas se réaliser. Mine de rien, Fabian Jordan vient de se défaire d’un second fardeau en atrophiant la bataille de polochon débutée lors des dernières municipales entre ville et intercommunalité, à la faveur de rivalités entre lui-même (et la plupart des maires de l’agglomération), et le couple Rottner/Lutz à Mulhouse.

D’autant que les agents des deux collectivités étaient en charge d’assurer la corvée de ménage à l’issue de chaque bataille…