Une récession économique avec des effets au-delà des frontières
Dans le premier volet de notre trilogie sur la situation en Allemagne, nous voyions émerger une situation politique préoccupante et conforme à ce qui se passe dans les autres pays européens. Les centaines de milliers de manifestants qui ont, ce dimanche, participé à des cortèges dans toutes les villes d’Allemagne (25.000 à Fribourg selon la police) contre l’AfD et la montée de l’extrême-droite représentent cette Allemagne qui a tiré les leçons de l’histoire. Comme le dit Christian Streich, un footeux, entraîneur du club du FC Freiburg : « Wer jetzt nicht aufsteht, hat nichts verstanden », « celui qui ne se lève pas maintenant, n’a rien compris ». On peut visionner sa prise de position ici.
Nous sommes pourtant bien placés en France pour savoir que ces nécessaires manifestations de rejet du fascisme et de l’extrême-droite dont les thèses sont à présent reprise par la droite et le centre politique en France, ne suffisent pas ! Le vote d’extrême-droite est aussi une expression de celles et ceux qui se sentent les laissez-pour compte de notre société et qui sont dégoûtés des politiques menées ces dernières années, tous gouvernements confondus. Une partie de celles et ceux qui n’acceptent pas le triomphe de l’économie et la capitulation des partis politiques dits de « gouvernement » qui ont accompagné la prise de pouvoir total et absolue de l’économie mondialisée et ses entreprises tentaculaires.
Un système économique qui oriente de plus en plus de richesses vers les plus nantis et qui élargit la pauvreté à des couches jusqu’à présent épargnées, est le ventre fécond d’un système politique autoritaire dont le but est de « maté » les oppositions… le RN en France, l’extrême-droite partout peuvent faire patte de velours… Leur vision de la société reste et restera celle de « l’ordre établi à préserver à tout prix ». Les puissances économiques ont toujours contribué à leur arrivée au pouvoir, elles le feront à nouveau si cela s’avère nécessaire.
Une récession propice à la montée des extrêmes-droites…
Revenons au sujet de notre 2e volet : depuis 1951, et pour la 9e fois seulement, l’Allemagne sera en récession de 0,3% en 2024 selon les perspectives le plus optimistes.
Son PIB (produit intérieur brut) a connu une croissance moyenne de 3,1 % par an entre 1950 et 2022. Elle a atteint des sommets durant les années du « miracle économique » : 6,4 % par an entre 1950 et 1970, et même 12,4 % en 1955. Puis elle a nettement décéléré après le tournant du millénaire. L’Allemagne n’a plus enregistré qu’une croissance moyenne de 1,0 % par an entre 2000 et 2020.
Le pays a, pourtant, connu dix années de croissance ininterrompue dans les années 2010. Mais si la moyenne est faible, c’est qu’il a aussi connu ses deux récessions les plus fortes au 21e siècle. En 2009, le PIB a baissé de 5,7 % lors de la crise financière. En 2020, il s’est réduit de 3,7 % lors de la pandémie.
En 2022, il retrouve son niveau d’avant la crise. L’économie allemande a ainsi connu une croissance de 2,6 % en 2021 malgré les conséquences de la pandémie, et de 1,8 % en 2022 malgré celles de la guerre en Ukraine.
Car la guerre en Ukraine pèse lourd dans l’équation économique allemande. Et la politique de transition énergétique développée par le gouvernement tripartite (entre SPD, Verts et libéraux), du chancelier Olaf Scholz n’a pas aidé.
Appliquant sans sourciller les principes de « concurrence libre et non faussée » qui interdit au gouvernement d’intervenir dans les règles du marché », il a laissé filer les prix de l’énergie qui ont explosé.
Après le sabotage des gazoducs Nordstream et l’arrêt des livraisons de gaz russe bon marché, le gouvernement fédéral a acquis du gaz de schiste, venu le plus souvent des États-Unis d’où il est extrait du schiste par la fracturation hydraulique à un coût élevé.
Résultat : les prix de l’électricité atteignent outre Rhin désormais en moyenne plus du double de celui du tarif réglementé d’EDF. Les particuliers et nombre d’entreprises voient ainsi leurs factures électriques explosées.
Ce qui nourrit une inflation qui atteignait encore 6,5 % en juillet. Celle-ci pèse sur le pouvoir d’achat et donc la consommation des ménages comme sur la compétitivité du Mittelstand, ces PME, qui étaient, il y a peu de temps encore, un des fers de lance des exportations allemandes. La situation est devenue si tendue que nombre de dirigeants d’entreprises ne font plus mystère de leur intention de délocaliser leurs productions vers des lieux où l’électricité est moins chère, comme les USA ou le Canada.
Production : effondrement des commandes industrielles de 10,7 % en mars
L’ampleur de la plongée de la production industrielle allemande est dévastatrice. Ainsi les commandes industrielles se sont effondrées de 10,7 %, soit un niveau jamais enregistré, si on excepte la période de la pandémie de Covid en 2020. Dans le détail, la demande sur le marché intérieur s’affaisse de 6,8 %, quand les nouveaux contrats d’achat depuis l’étranger enregistrent une baisse de 13,3 %.
Aucun secteur n’échappe à ce brusque accès de faiblesse : – 12,2 % pour l’automobile, – 7,8 % pour la sidérurgie et – 5,9 % pour les machines-outils. Les reculs les plus marqués concernent les commandes à l’industrie de la construction, en chute libre de 47,5 %, pénalisées par un début de retournement du secteur immobilier, après l’explosion spéculative qui a fait flamber, ces dernières années, le prix des logements dans les grands centres urbains.
On peut ainsi résumer la situation actuelle : le modèle économique allemand, reposant sur une forte industrie exportatrice, souffre de multiples facteurs : des prix trop élevés de l’énergie depuis la guerre en Ukraine, la fin des livraisons de gaz russe, des bouleversements géopolitiques et la montée rapide des taux d’intérêt en zone euro qui pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages. Dont les plus pauvres sont les premiers affectés.
La pauvreté, elle, en expansion !
La pauvreté des enfants et des jeunes a atteint un nouveau triste record de 21,3 pour cent . Il en va de même pour les personnes âgées (17,6 pour cent) et les retraités (18,2 pour cent), en particulier les femmes. (Mai 2023).
On peut également voir sur la carte ci-dessous, qu’il y a des inégalités flagrantes aussi dans les territoires. On constate que l’est du pays, mais aussi dans une moindre mesure l’ouest industriel sont les plus touchés par la pauvreté alors que les grands centres urbains et le sud le sont moins.

La question des inégalités salariales n’est pas, elle non plus réglées : depuis les mesures Hartz IV, en janvier 2005, adoptées par le gouvernement social-démocrate de Gerhardt Schröder, la durée d’allocation-chômage est passée de 32 à 12 mois, après un an d’indemnisation le chômeur tombe dans l’aide sociale dont le montant est souvent inférieur à 350 euros et est proportionné à la valeur des biens que l’individu possède. Ces derniers ont l’obligation d’accepter les « mini-jobs » ainsi que les « emplois à 1 euro » (Ein-Euro-Jobs) payé de 1 à 2,50 euros l’heure pour quinze à trente heures par semaine.
Ces dispositifs ont conduit, nous le verrons dans le 3e volet, à de grandes grèves et aux revendications des syndicats de revenir sur les lois Hartz IV. Ces derniers demandent également un assouplissement des dogmes de l’ordo-libéralisme allemand par des mesures de relance du pouvoir d’achat et de l’emploi pour dynamiser la consommation. Sans grand succès jusqu’à présent même si Scholz doit reconnaître l’injustice sociale découlant des lois adoptées par son camarade chancelier issu du même parti.
Le plan de relance avorté, l’Europe en panne ?
Pour mener une politique de relance, le gouvernement « feux tricolores » avait imaginé utilisé des réserves faites à l’époque du COVID qui devait alors soutenir l’industrie et les ménages. Ces 60 milliards de crédits prévus n’ont pas été utilisé, Olaf Scholz et Robert Habeck, son ministre de l’Industrie, ont imaginé les injecter dans une enveloppe destinée aux investissements verts et de soutien à l’industrie.
Or, la Cour constitutionnelle allemande, saisie par l’opposition, a annulé ce tour de passe-passe considérant qu’il enfreignait aux règles budgétaires du pays. Les budgets 2023 et 2024 ont été retoqués et la situation a engendré des embrouilles entre les trois partis formant la coalition. Une cote mal taillée a permis de surmonter une crise potentielle mais au prix d’une impopularité record du gouvernement.
Le problème est que personne, en Europe, ne peut se réjouir de cette situation. La patiente construction que Angelika Merkel avait élaborée pour permettre à l’Allemagne d’être le moteur économique de l’Europe a été mise à terre sous la pression des Etats-Unis et de pays du nord de l’Europe inféodés au USA.
Une tendance, y compris en France, voudrait imputer à la Chancelière Merkel les responsabilités de la situation actuelle : elle se serait trop rapprochée de la Russie et de la Chine au détriment des USA. La paternité de cette théorie part de Washington qui ne digérait pas l’essor que l’Europe prenait en cette période et mettait en cause une partie de sa domination mondiale de l’économie et des finances.
Ce petit jeu géopolitique décrit entre autres par Emmanuel Todd dans son récent ouvrage « La défaite de l’occident » risque d’avoir des conséquences longues et dont personne ne peut vraiment prévoir ni la dimension, ni la gravité…
Le capitalisme mondialisé connaît une crise et les citoyens européens sont en train d’en subir les frais aux prix de reculs sociaux et de crises politiques multiples.
Le pire n’étant jamais à espérer, il serait ridicule pour les Français entre autres, de se réjouir d’une crise économique en Allemagne : quand celle-ci est enrhumé, c’est toute l’Europe qui tousse…













