Photo d’illustration : école des frères / collège Jean XXIII – Mulhouse
« L’affaire de l’école Stanislas« , dans laquelle s’est empêtrée Amélie Oudéa-Castéra, une représentante de la grande bourgeoisie parisienne, à force de mensonge et de manipulation, devenue accessoirement ministre de l’Éducation nationale, dans un gouvernement tenu par son prédécesseur à ce poste, est venue révéler le niveau de sécession sociale opérée par les fractions de citoyens les plus argentées de la société, soucieuse de se délester du système scolaire laïque et républicain, dont elles se gargarisent pourtant quotidiennement.
Pour s’en faire une idée précise, l’indice de position sociale des élèves (IPS), est l’outil institutionnel de mesure quantitatif de la situation sociale des élèves face aux apprentissages dans les établissements scolaires français.
La publication récente de ces données a permis de confirmer l’existence de fortes disparités sociales entre le public et le privé. Les établissements privés jouissant en moyenne d’un IPS bien plus élevé que les établissements publics.
Construit à partir d’une enquête de 2008 ayant permis d’identifier les facteurs de réussite scolaire tels que le diplôme des parents, il est officiellement créé en 2016 par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’Éducation nationale, et s’appuie sur des indicateurs socio-économiques, dont, pour l’essentiel, les pratiques culturelles, les diplômes des parents, leur ambition et implication dans l’éducation des enfants, les conditions matérielles d’existence, et le niveau de capital culturel au sein de la famille.
Il n’a toutefois été rendu public qu’en juillet 2022, après une décision du tribunal administratif de Paris en faveur du journaliste de « la Gazette des communes« , Alexandre Léchenet. Le ministère de l’Éducation nationale ne s’exécutera qu’en octobre 2022, après deux années d’entêtement, et en ignorant le feu vert à l’accès donné en 2020 au journaliste, par la commission à l’accès des documents administratifs (CADA), dont les décisions constituent des préalables au recours contentieux envers une administration…
Se sachant incapable de faire face à la multiplication des procédures créées à l’occasion de ce précédent, et pour faire face à l’intérêt médiatique grandissant, elle assure depuis 2022 la diffusion au grand public, en « open data », des IPS pour chaque école, collège et lycée français, alors même que l’institution judiciaire ne l’y contraignait pas : « il n’y a pas lieu en revanche d’assortir cette injonction d’une astreinte, ni de prévoir que lesdites données fassent l’objet d’une publication en ligne par le ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse« .
Depuis la publication, la protestation de parents d’élèves reste soutenue, chose loin d’être vraiment surprenante. Notamment pour les parents ne comprenant pas que des établissements dont l’IPS est très bas ne bénéficient pas des ressources liées au classement REP ou REP+ dès lors qu’ils y sont éligibles, ainsi qu’en témoigne notre confrère la Gazette des communes, dont l’un des journalistes a fait lever le caractère confidentiel des données IPS.
Dans le flot de ces éléments statistiques, on découvre au surplus l’arbitraire administratif opéré par le ministère à ce sujet. Ainsi, les inégalités scolaires territoriales se traduisent par le fait que certaines écoles parisiennes sont classées REP alors qu’elles ont des IPS supérieurs à 100 !
En revanche, au sein de l’Académie de Strasbourg, ainsi qu’on le voit dans le graphique ci-dessous, près du tiers (32%) des collèges dont l’IPS est compris entre 31 et 74 (niveau très bas à bas) étaient situés hors réseau d’éducation prioritaire en 2022, et donc privés de nombreuses ressources dont ils auraient pourtant besoin !
Les seules exceptions à cet errement institutionnel étant les académies de Paris, Corse, et Limoges.
Car si l’IPS est utilisé pour décrire les populations scolaires (milieu social plus ou moins favorable et mixité sociale) dans les écoles, collèges et lycées, il est également de vigueur pour classer les établissements scolaires et leur attribuer des moyens en conséquence.

De ce fait, les élus locaux se sentent trahis par l’État, censément partenaire, tandis que ces mêmes édiles sont fustigés par leurs administrés pour n’avoir pas soutenu le classement en REP de l’un ou l’autre établissement scolaire de la ville, au prétexte de considérations de basse politique ou encore d’image…
Le risque social, invoqué d’ailleurs par l’institution pour justifier le maintien confidentiel de ces informations, étant le risque d’évitement des établissements scolaires les moins bien classés, par des parents en recherche de meilleures solutions de court terme pour leurs enfants.
Répartition public / prive dans l’Académie de Strasbourg, selon le type d’établissement scolaire :
Écoles élémentaires et maternelles : 723 établissements publics ; 32 établissements privés, soit 4,42 % de l’offre scolaire
Collèges : 147 établissements publics ; 24 établissements privés, soit 16,32 % de l’offre scolaire
Lycées alsaciens : 68 établissements public ; 25 établissements privés, soit 36,76 % de l’offre scolaire
A considérer l’IPS de ses élèves, l’Académie de Strasbourg semble relativement favorisée socialement. Le Bas-Rhin affiche en effet un IPS de 106,65 en 2022, contre 104,72 pour le Haut-Rhin.
Ces chiffres sont toutefois à relativiser, si on les compare avec les données statistiques nationales fournies par la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), de l’Éducation nationale, à valoir pour les collèges :

Avec un IPS métropolitain + départements et régions d’outre-mer de 105.3, l’Alsace y apparait alors comme située dans la moyenne nationale.
Ségrégation sociale par défaut
D’après Julien Grenet, directeur de recherche du CNRS à Paris School of Economics, et spécialiste des questions de mixité sociale à l’école, si le pente favorable au privé est poursuivie, près de la moitié des élèves parisiens de sixième seront inscrits dans des collèges privés (à nombre d’élèves parisiens constant) dans 10 ans ! Soit 47% à la rentrée 2033, contre 37% à la rentrée 2022.
Une envolée seulement « constatée dans l’Histoire est au Chili, après la réforme éducative de… Pinochet !, selon Grenet…
La part de l’enseignement privé est resté stable autour de 34% entre 2005 et 2020, elle augmente chaque année d’un point depuis, selon le chercheur.
En 2023, Pap Ndiaye, alors encore ministre de l’Éducation nationale, obtenait des engagements de la part de l’enseignement catholique en matière de mixité sociale. Il était question de signer un « protocole » sur la mixité sociale. Depuis, on n’a pas plus d’information sur l’applicabilité de cette convention fondée sur le volontariat.
L’école publique, seule variable d’ajustement au profit du privé
Le paradoxe est patent : comment, alors que les effectifs scolaires se réduisent en même temps que la baisse des naissances, l’école privée peut-elle augmenter continument sa part ?
Le chercheur l’explique simplement : « A Paris, on est passé de 31.000 naissances en 2010 à 24.000 en 2022. Cette baisse du nombre d’élèves qui en découle, entraîne des fermetures de classe, c’est normal. Mais, dans les faits, ces fermetures n’affectent que les établissements publics, seule variable d’ajustement« .
Ajoutant, dans les colonnes du magazine « Challenges » : « Résultat, tandis que l’école publique ferme des classes, perd des moyens et des effectifs chaque année, le privé puise dans des listes d’attente toujours bien fournies et maintient sa position« .
La part du privé augmente alors mécaniquement. Comme on l’observe nettement à Paris, de longue date, on le retrouve dans toutes les grandes villes, où le volume des inscriptions dans le privé grimpe en flèche, ainsi que sur l’ensemble du territoire de manière générale.
Ce phénomène, alimente le phénomène d’entre-soi social, que la rue de Grenelle fait mine de découvrir en accusant le privé de ne « pas jouer le jeu républicain de la mixité sociale », alors que son indice l’illustre clairement depuis près de 10 ans…
La note « Evolution de la mixité sociale dans les collèges », publiée par le département statistiques du ministère est assez éloquente :

« A la rentrée 2022, 41,7 % (40,1% en 2021) des élèves du secteur privé sous contrat sont de milieu social très favorisé, contre 20,5 % (19,5% en 2021) dans le public. Inversement, 16 % (18,3% en 2021) des élèves du secteur privé sous contrat sont de milieu défavorisé contre 40% (42,6% en 2021) des élèves du secteur public. »
On note pour la première fois un léger retournement de tendance. Mais les tendances lourdes demeurent : plus on est riche, et plus l’on place ses enfants dans le privé (65,8 % dans le 9e décile, salaire au-dessous duquel se situent 90 % des salaires). C’est aussi vrai en sens inverse : 61,3 % des très pauvres mettent leurs enfants dans le public.
Bien sûr, l’enseignement catholique se défend de toute discrimination ou ségrégation. Elle doit s’engager à doubler le nombre de ses boursiers, même si le problème est relatif en région.
La Bretagne, par exemple, est surreprésentée en matière d’offre scolaire du secteur privé catholique, mais les classes sociales des parents d’élèves y sont plus hétérogènes qu’à Paris, où la situation est caricaturale, tant les très riches trustent la majeure partie des places disponibles.
« La plupart de nos établissements recrutent tous les élèves qui postulent !« s’écrie Philippe Delorme, secrétaire général de l’enseignement catholique. Le frein présenté pour expliquer le renoncement des familles est souvent le même. Il nous est arrivé récemment de l’entendre de la bouche d’un représentant d’un établissement catholique de la région mulhousienne : « Un repas chez nous est produit pour deux fois moins cher que dans le public, mais coûte deux fois plus cher aux familles, faute de subvention ».
Toujours est-il que le protocole proposé par le ministère prévoit également la création de « une base de données alimentée avec l’ensemble des éléments sociaux et économiques des établissements, ainsi que les tarifs pratiqués« . « Cela permettrait d’éteindre une bonne partie du fantasme qui existe sur nos établissements et leur soi-disant sélectivité » espère-t-on chez les responsables de l’école privée.
Le fantasme est toutefois loin de péricliter, tant ce protocole laisse de côté l’essentiel de ce qui constitue l’aberration française en matière d’école libre.
Ainsi, a contrario de l’Espagne, de la Belgique et d’autres pays européens (sans parler du privé lucratif, désolant modèle suédois), où le privé se confond avec le public dans ses missions, leur articulation sociale et bien différente. Si son financement est proche de celui du public, c’est d’abord et surtout parce que le secteur privé de ces pays ne permet pas la sélectivité des élèves, comme le rappelait le chercheur Julien Grenet sur France culture.
A financement public, application des règles du public. En France, le privé est libre de sélectionner ses élèves, ce qui rend d’autant plus absurde et inepte les affichages promotionnels sur la supposée qualité supérieure de la réussite des élèves au bac. De nombreux établissements catholiques affichent en effet un arrogant et trompeur « 100 % de réussite ».
Qu’est ce que « 100 % de réussite », quand on a écrémé ses élèves tout au long de leur parcours éducatif ? Il n’y pas pas lieu de pavoiser, car comme le souligne encore Julien Grenet dans l’émission de France culture : « à milieu social égal, le privé ne fait pas mieux que le public ! »
Au fait, sait-on que le concours de recrutement des enseignants, le plus difficile et donc sélectif, se nomme l’agrégation ? Et que les personnels ayant réussi à satisfaire à cette épreuve académique d’excellence ne servent que dans le secteur public, ou à l’Université ?
L’ex ministre de l’Education Pap Ndiaye déclarait au Monde en 2022 que « L’enseignement privé sous contrat devra apporter sa contribution à cet effort » [de mixité sociale NDLR].
Toutefois, passées au tamis de la comparaison statistique, les disparités sociales entre établissements scolaires alsaciens, surtout ceux du second degré, paraissent impressionnantes.
C’est ce que nous verrons très prochainement dans la seconde partie de cet article…














