Depuis quelques semaines, la presse régionale se fait l’écho de la préparation d’un spectacle « immersif » au titre quelque peu ronflant de « Terra Alsatia », dont les représentations, au nombre de cinquante, sont prévues à l’église (catholique) St-Étienne de Mulhouse et ce, du 22 février au 17 mars prochains.
Pour ce faire, le producteur, une entreprise, non de spectacle, mais essentiellement de prestations techniques scéniques, a fait massivement appel à des comédiens et figurants amateurs, ainsi qu’à des bénévoles pour assurer l’accueil ainsi que la logistique.
On apprend dans la même presse régionale que la production du spectacle ne bénéficie d’aucune subvention publique : on ne peut dès lors que s’interroger sur la présence sur le site du producteur d’une liste non négligeable de partenaires, dont la région Grand Est, la CEA, la Ville de Mulhouse et son agglomération, ainsi que sur la nature de leur contribution.
Quel mal y a-t’il à tout cela ? dira-t -on.
En premier lieu, le recours à des amateurs pour une production dont le caractère lucratif (35 euros la place) est patent.
Le SFA, Syndicat des artistes- interprètes affilié à la Fédération du Spectacle et de l’Audiovisuel CGT a d’ailleurs réagi aux annonces de recrutement en question, car il contrevient aux dispositions de l’article 32 de la loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 ainsi qu’à l’article 2 du décret n° 2017-1049 du 10 mai 2017 relatif à la participation d’amateurs à des représentations d’une œuvre de l’esprit dans un cadre lucratif et qui précise les modalités de la loi en question.
Celui-ci limite à 5 le nombre de représentations ayant recours à des amateurs participant à titre individuel sans être tenu de les rémunérer, et ce, dans le cadre d’une mission d’accompagnement pédagogique, ce qui ne semble pas être le cas de figure ici, puisque nul agrément en ce sens ne figure dans la publicité du spectacle.
On peine également à trouver sur le site de l’entreprise le sésame indispensable à tout organisateur de spectacles au-delà de six représentations, à savoir le numéro de licence d’entrepreneur de spectacles, mention pourtant obligatoire sur toute communication publique. Et pour cause : après vérification auprès des listes du ministère de tutelle, ils n’en disposent pas.
Le recours à des bénévoles pour assurer des tâches d’accueil et de logistique est en outre inquiétante : quelles fonctions vont-ils être amenés à remplir ? Se posent à cet égard des questions fondamentales de sécurité au travail alors qu’ils ne bénéficieront pas de la protection sociale que permet le salariat.
Il ne s’agit pas, du point de vue syndical, cela a déjà été dit et répété, de s’opposer aux pratiques artistiques en amateur et à leur exposition au public, qui sont à encourager au contraire.
Il s’agit d’empêcher l’exploitation de celles-ci à des fins commerciales.
Or, les exemples de ce type font florès, le plus emblématique étant le Puy du Fou. Mais nul besoin d’aller aussi loin : le théâtre de Bussang en est un autre exemple. Le rédacteur de ces lignes avait été suivi, il y a quelques années, par la commission régionale d’attribution de la licence d’entrepreneurs de spectacle, et notamment par les conseillers de la DRAC (direction régionale des affaires culturelles) – avant qu’ Emmanuel Macron ne supprime cet organisme datant de 1945) – dans le refus de concéder ladite licence en vertu des mêmes textes législatifs cités précédemment.
En outre, Le théâtre de Bussang a construit son histoire sur la participation d’amateurs quine le sont plus vraiment aujourd’hui, puisque nombre de comédiens et comédiennes ayant déjà un pied dans la profession acceptent d’y participer dans l’espoir de se faire repérer par les metteurs en scène et décideurs qui défilent pendant l’été dans la bourgade vosgienne.
Nous devions apprendre par la suite que le théâtre de Bussang avait sollicité – et obtenu – une dérogation à la loi. Honni soit qui mal y pense…
Au-delà des considérations légales et syndicales, intéressons-nous encore au contenu, du moins ce que la presse régionale aux mains du Crédit Mutuel en laisse transpirer.
Dans l’édition de « l’Alsace » du 4 février, nous apprenons qu’une des scènes est censée se dérouler « sur le chantier de l’église (NDLR catholique) de St-Étienne », « à la fin du XIXè siècle » et que des femmes apportent leurs gamelles aux ouvriers y travaillant.
Or, la première pierre de St-Étienne catholique est posée en 1855 et l’édifice est achevé en 1860 : pas vraiment encore la fin de siècle !
Ensuite, l’évocation bucolique des femmes et des enfants ferait sourire, si elle ne révélait pas une méconnaissance profonde de la réalité de l’histoire sociale locale.
Si effectivement, comme nous le raconte Nathan Katz ou Tony Troxler, les femmes ou les enfants dans les campagnes du Sundgau, portaient le repas de midi aux hommes dans les champs, en ville il en va tout autrement. Dans la période en question, les femmes et les enfants d’ouvriers de Mulhouse travaillent massivement, aussi majoritaires dans l’industrie textile du « Manchester » français que les victimes du massacre en cours à Gaza. En 1867-68, la loi de 1841 sur le travail des enfants reste inappliquée, et on en est encore à « envisager » de réduire à onze heures le travail féminin : difficile, dans ces conditions, de faire la popote et de la porter aux maris et papas !
Ensuite, on reste pantois devant l’affirmation, toujours formulée dans le quotidien précité, que – toujours « à la fin du siècle » – « l’Alsace est encore alsacienne, elle sera bientôt prussienne ». Un petit vertige chronologique nous saisit : c’est quoi, au juste, la fin d’un siècle ? L’allusion à l’annexion de l’Alsace par le tout jeune 2è Empire allemand de 1871 suite au Traité de Versailles est évidente, mais où est passée la cohérence temporelle ?
Et puis, que faut-il entendre au juste par «l’Alsace est encore alsacienne, elle sera bientôt prussienne » ? Que l’Alsace était alsacienne, tant qu’elle était française, et a brusquement cessé de l’être en devenant allemande ? Alors que c’est précisément dans la foulée de cette annexion que l’idéologie nationaliste revancharde française va procéder à une « invention de l’Alsace » (voir ou revoir les films éponymes d’Alexis et de Yannis Metzinger) et va vouloir soudainement donner une identité à un pays parce que (re)passé à l’ennemi, alors que monarchies capétiennes, républiques et empires napoléoniens se sont évertués depuis cette autre annexion qu’a été celle de la province par Louis le quatorzième à assimiler au plus vite la région et à nier toutes ses particularités linguistiques et culturelles.
Il est à craindre que le spectacle nous fasse découvrir bien d’autres entorses de taille à la réalité historique, tant il s’apparente aux contes de fées avec lesquels le roman national de la République aime à se gargariser.
République qui a par ailleurs sérieusement du plomb dans l’aile, puisque, comme on le voit ici, certains peuvent déroger, selon des voies aussi impénétrables que mystérieuses, à ses lois.
Présentation du spectacle, voir notamment vidéo « présentation des figurants ».













