Entretien avec la députée européenne Leïla Chabi. Transcription d’une interview radio réalisée le 7 février 2024 à Strasbourg. Par Jean-Luc Wertenschlag pour le WunderParlement et L’Alterpresse68. Avec l’aide de Elena Kaigorodova, de Anna Kuklìkovà et du Parlement Européen.
  • [Jean-Luc Wer­ten­schlag] Nous rece­vons l’eu­ro­dé­pu­tée Leï­la Chai­bi, du groupe par­le­men­taire the Left, qui vient d’é­crire un livre avec Cyril Pocréaux « Dépu­tée pirate : com­ment j’ai infil­tré la machine euro­péenne » aux édi­tions Les Liens qui Libèrent. Elle nous raconte son par­le­ment à elle. C’est abso­lu­ment pas­sion­nant, parce qu’on n’a pas l’ha­bi­tude d’en­tendre les effrac­tions, infil­tra­tions dans cette machine euro­péenne. Com­men­çons par vous pré­sen­ter, Leï­la Chai­bi. Vous êtes née à Dijon, vous avez fait vos études à Tou­louse, vous avez com­men­cé à mili­ter dans le Sud-Ouest, puis vous par­ti­ci­pez à Jeu­di Noir et Géné­ra­tion Pré­caire à Paris …
  • [Leï­la Chai­bi] Oui je suis née à Dijon mais je n’y suis res­té que quelques mois. Je suis de Tou­louse, j’ai gran­di à Tou­louse, j’y ai fait mes études. Je suis élue depuis 2019, c’est mon pre­mier man­dat, c’est la pre­mière fois que je suis élue. Ce n’est pas la pre­mière fois que j’é­tais can­di­date à une élec­tion, j’é­tais enga­gée pen­dant des années sur le ter­rain poli­tique, en plus de mon bou­lot, le soir et le wee­kend. Aus­si et sur­tout pour la lutte contre la pré­ca­ri­té, le droit au loge­ment, dans le sec­teur associatif.
  • Pour­riez-vous nous racon­ter Jeu­di Noir et Géné­ra­tion Précaire ?
  • Ce sont des col­lec­tifs qui pointent du doigt, par exemple, le par­cours du com­bat­tant pour avoir un loge­ment, un emploi, c’est un par­cours du com­bat­tant quand on veut vivre digne­ment. La par­ti­cu­la­ri­té de ces col­lec­tifs, qui ne fai­saient pas masse, c’est qu’on a inven­té des modes d’ac­tion un peu déca­lés par rap­port aux façons tra­di­tion­nelles de mili­ter. Par exemple pour Jeu­di Noir, on s’in­vi­tait dans les appar­te­ments à louer, avec cotillons, mous­seux, musique, en impro­vi­sant des fêtes pour orga­ni­ser des actions média­tiques. Ce qui fait qu’à quelques-uns, on occu­pait le ter­rain média­tique et du coup on pou­vait aler­ter les poli­tiques. C’est un peu ces méthodes-là que j’ai impor­tées depuis que je suis dépu­tée européenne.

On s’invitait dans les appartements à louer, avec cotillons, mousseux, musique, en improvisant des fêtes pour organiser des actions médiatiques…

  • Com­ment passe-t-on de squat­ter des appar­te­ments vides en fai­sant la teuf à Paris à dépu­té européenne ?
  • Oui, c’est assez bizarre… Au début, quand La France Insou­mise, l’or­ga­ni­sa­tion poli­tique dans laquelle j’é­tais enga­gée, a choi­si sa liste en 2019 pour les élec­tions euro­péennes, cela fai­sait long­temps que je mili­tais. J’a­vais une légi­ti­mi­té, par mon par­cours mili­tant, et donc on a choi­si de me mettre en troi­sième posi­tion sur la liste. Mais c’est vrai que quand j’ar­rive au Par­le­ment en 2019, j’ai un peu l’im­pres­sion d’ar­ri­ver à Dis­ney­land… Quand vous êtes quel­qu’un de nor­mal, quand vous arri­vez dans le Par­le­ment euro­péen, que dès le pre­mier jour vous avez les hon­neurs, la cour­toi­sie, vous avez l’im­pres­sion d’être dans un cos­tume qui est beau­coup trop grand pour vous. On vous dit « Madame la dépu­tée », vous regar­dez der­rière à qui on parle. On vous explique les moyens mis à votre dis­po­si­tion, qui sont ver­ti­gi­neux. Les indem­ni­tés et les moyens finan­ciers mis en place sont très éloi­gnés du quo­ti­dien de celles et ceux que vous vous êtes là pour repré­sen­ter. Vous arri­vez dans une espèce de bulle, un truc immense, vous ne com­pre­nez pas grand chose fina­le­ment, parce que tout paraît tech­nique, très éloi­gné de l’in­té­rêt des gens. Vous êtes dans une machine dans laquelle vous pou­vez pas­ser vos jour­nées sans sor­tir, parce que le Par­le­ment c’est un endroit où il y a un super­mar­ché, un coif­feur, une salle de sport, il y a la can­tine, il y a même des douches enfin voi­là tout ça. Rapi­de­ment je me rends compte que, ouh là là, atten­tion ! Si je veux repré­sen­ter les gens qui m’ont élu, si je veux por­ter leur parole, il va fal­loir que je mette des garde-fous. Il va fal­loir que je sorte de l’en­droit dans lequel on veut m’as­si­gner bien gen­ti­ment et que je fasse un peu comme j’ai fait dans mon pas­sé mili­tant, c’est-à-dire cas­ser les codes et sor­tir des sen­tiers bat­tus. Et donc ça se tra­duit aus­si par un com­bat pen­dant 5 ans, la durée d’une man­da­ture démar­rée en 2019.

  • Pour­quoi ce com­bat contre les pla­te­formes comme Ama­zon, Uber ou Deli­ve­roo ? Pou­vez-vous racon­ter com­ment ça s’est pas­sé pen­dant ces 5 années ?
  • Je me suis bat­tue pen­dant des années contre la pré­ca­ri­té et il y a un nou­veau type de pré­ca­ri­té qui débarque en Europe, la pré­ca­ri­té de l’emploi, c’est le tra­vail qu’on appelle ube­ri­sé. C’est pire qu’un contrat de tra­vail pré­caire, parce qu’il n’y a pas de contrat de tra­vail du tout. Donc on a des indé­pen­dants, mais qui ne sont en rien indé­pen­dants, des tra­vailleurs qui sont mis en rela­tion avec un client. Les plus visibles sont les livreurs de repas à domi­cile de chez Deli­ve­roo, les chauf­feurs VTC d’U­ber mais au-delà, c’est dans toute l’é­co­no­mie : des employés de caisse chez Mono­prix qui sont rem­pla­cés par des auto-entre­pre­neurs, des ser­veurs dans la res­tau­ra­tion qui sont rem­pla­cés par des auto-entre­pre­neurs. Com­ment petit à petit le sta­tut sala­rié, où il y a des pro­tec­tions, certes on donne une par­tie de son temps à un patron mais en contre­par­tie, on a une pro­tec­tion sociale, on a le salaire mini­mum, on a les congés payés. Com­ment on fait péter tout ça par la porte d’en­trée du tra­vail ubé­ri­sé. Quand j’ar­rive au Par­le­ment euro­péen, j’ap­prends que l’U­nion euro­péenne va faire quelque chose là-des­sus. Pas une direc­tive for­cé­ment à ce moment-là, et ce n’est pas for­cé­ment une direc­tive en faveur des tra­vailleurs, parce que là on a plu­tôt l’ha­bi­tude à ce que l’U­nion Euro­péenne agisse en faveur des lob­bies, qui sont clai­re­ment comme à la mai­son au Par­le­ment, alors au Par­le­ment de Bruxelles, pas ici au Par­le­ment de Stras­bourg, il y a deux parlements.
  • J’ai appris dans votre livre qu’il y avait 70000 lob­byistes à Bruxelles, c’est donc la deuxième ville du monde après Washing­ton en nombre de lobbyistes ?
  • C’est ça. Pour­quoi l’U­nion euro­péenne prend des déci­sions qui vont dans le sens de l’in­té­rêt des lob­bys, des mul­ti­na­tio­nales ? Ce n’est pas juste une ques­tion idéo­lo­gique et théo­rique, c’est aus­si parce que phy­si­que­ment, le Par­le­ment euro­péen est dans un quar­tier où il n’y avait rien. Un col­lègue belge me racon­tait : quand il était gamin, il venait s’a­mu­ser avec ses copains dans ce quar­tier euro­péen où il n’y avait rien, c’é­tait en friche, avec un quar­tier très popu­laire autour. Là-des­sus, ils ont construit arti­fi­ciel­le­ment le quar­tier euro­péen et donc vous avez des bureaux de lob­by tout autour, pas n’im­porte quelle entre­prise, des entre­prises qui ont suf­fi­sam­ment de moyens pour pou­voir se payer un bureau à Bruxelles dans le quar­tier euro­péen. Ils sont phy­si­que­ment autour, en cercle. Pour ren­trer dans le Par­le­ment, n’im­porte quel citoyen doit faire un par­cours du com­bat­tant, je dois l’ac­cré­di­ter, on lui explique au bureau de l’ac­cré­di­ta­tion qu’il doit gar­der son auto­col­lant sur lui, qu’il n’a pas le droit de cir­cu­ler tout seul dans les cou­loirs… Les lob­byistes, eux, ils ont un badge comme les dépu­tés et ils peuvent ren­trer et sor­tir du Par­le­ment comme ils veulent. Ils connaissent par coeur les cou­loirs, ce sont sou­vent d’an­ciens assis­tants par­le­men­taires, ils ont accès à la pla­te­forme prin­ci­pale du Par­le­ment, à toutes les boîtes aux lettres avec tous les noms de n’im­porte quel dépu­té, ils peuvent lais­ser ce qu’ils veulent à l’in­té­rieur et sur­tout ils maî­trisent le fonc­tion­ne­ment. Ils savent qu’en début de légis­la­ture, plein de dépu­tés ne captent rien, vont mettre un cer­tain temps avant de com­prendre. Et donc ils arrivent : « Bon­jour, tu veux des sta­tis­tiques pour tes amen­de­ments ? Je vais t’en écrire, moi, direc­te­ment ! Tu n’as pas trop com­pris le dos­sier à l’ordre du jour de la pro­chaine réunion de la com­mis­sion machin ? Jus­te­ment, j’ai un dos­sier pour toi, je vais t’ex­pli­quer… » Cet aspect phy­sique et maté­riel fait qu’à la fin, les déci­sions ne sont pas en faveur des citoyens mais en faveur des lobbys !

Les lobbyistes ont un badge comme les députés, ils rentrent et sortent du Parlement comme ils veulent.

  • Sauf avec Leï­la Chai­bi, pour cette loi contre les pla­te­formes et contre la pré­ca­ri­té autour d’A­ma­zon, Uber et Deli­ve­roo. Donc le par­cours de la com­bat­tante Lei­la Shi­bi pour faire pas­ser cette loi, direc­tive dans le lan­gage euro­péen, que chaque État a deux ans pour adap­ter dans sa légis­la­tion. Com­ment ça se passe ?
  • Je m’a­per­çois que si on veut réécrire l’his­toire, qui a l’air d’être déjà écrite… Il va y avoir une direc­tive dans un sec­teur où des tra­vailleurs encore moins mobi­li­sés et moins au fait de ce qui se passe dans l’U­nion euro­péenne que des tra­vailleurs clas­siques. Parce qu’ils sont tout seuls sur leur vélo, qu’ils n’ont pas de contrat de tra­vail. Ça va être facile pour les lob­bys de faire une loi, une direc­tive qui va dans leur sens. Si je veux écrire une autre his­toire, il faut que je fasse inter­ve­nir d’autres acteurs. Dans cet endroit, on ne voit pas les tra­vailleurs, ils ne sont pas visibles. Il va fal­loir débar­quer la voix de tous ces livreurs ! Je me déplace un peu par­tout dans l’U­nion euro­péenne, je prends contact avec des col­lec­tifs de livreurs à vélo en Ita­lie, en Slo­vé­nie, en Espagne, au Dane­mark. Et j’en­tends des gens me racon­ter tous la même chose avec des langues dif­fé­rentes : com­ment ils avaient signé pour être indé­pen­dants mais ils n’ont rien d’in­dé­pen­dants ! Ils aime­raient que la pause entre deux courses soit payée. Quand on te raconte ça en espa­gnol, en ita­lien, en anglais, tout d’un coup je me dis : mais ils sont tout seuls dans leur pays, si je les mets ensemble au cœur des ins­ti­tu­tions euro­péennes, ça peut être un contre lob­by. Et j’ai pas­sé une bonne par­tie de mon man­dat à construire un contre lob­bying. Grâce notam­ment – c’est tout bête – à un outil que je découvre quand j’ar­rive au Par­le­ment euro­péen, qui nous per­met à nous dépu­tés de dis­cu­ter, d’é­chan­ger et de tra­vailler ensemble : com­ment tra­vailler ensemble quand on ne parle pas la même langue ? Et sur­tout quand on ne parle pas anglais, comme les Fran­çais, par­mi les plus nuls mal­heu­reu­se­ment en anglais ?

Comment travailler ensemble quand on ne parle pas la même langue ? Et surtout quand on ne parle pas anglais, comme les Français, parmi les plus nuls malheureusement en anglais ?

  • Le fran­çais est cen­sé être une des langues offi­cielles de l’U­nion euro­péenne. C’est impor­tant pour moi, à chaque fois que je le peux, je demande des inter­prètes. C’est une ques­tion d’é­ga­li­té que de par­ler sa langue. Mais c’est bien beau de le dire, j’ai quand même pris des cours d’an­glais. En tout cas, l’in­ter­pré­ta­tion est un outil magique, on parle dans une langue, on tra­duit direc­te­ment dans toutes les autres langues et tout le monde com­prend tout ! On peut vrai­ment réus­sir à construire ce lob­by. Les pla­te­formes sont orga­ni­sées à l’é­chelle euro­péenne, le rap­port de force est en leur faveur. Mais si, en face, les gens iso­lés, on les met ensemble, ils échangent, prennent conscience de leur force com­mune, de leur col­lec­tif et ensuite ils font pres­sion lors des dif­fé­rentes étapes du pro­ces­sus légis­la­tif. D’a­bord sur la Com­mis­sion. En disant à la Com­mis­sion euro­péenne : il n’y a pas que les lob­bys qui te regardent, il n’y a pas seule­ment Uber qui te regarde, il y a aus­si les tra­vailleurs ! La direc­tive doit aller dans notre sens. Ça com­mence par un com­bat au Par­le­ment, pour convaincre les dépu­tés de voter cette future direc­tive. Le pro­ces­sus légis­la­tif euro­péen a une par­ti­cu­la­ri­té. Il y a trois ins­ti­tu­tions, le Par­le­ment euro­péen, plus de 700 dépu­tés élus par les citoyens des 27 États membres de l’U­nion euro­péenne, le Conseil de l’U­nion euro­péenne, avec les repré­sen­tants des gou­ver­ne­ments et des États membres et il y a la Com­mis­sion euro­péenne com­po­sée de com­mis­saires qui sont nom­més. Je découvre que le Par­le­ment euro­péen est le seul par­le­ment du monde qui n’a pas le droit d’i­ni­tia­tive légis­la­tive ! C’est quoi ça ? On n’a pas le droit de faire la loi ? On n’a pas le droit d’é­crire une loi pour les tra­vailleurs de pla­te­formes ? Je dois d’a­bord mettre la pres­sion sur la Com­mis­sion, parce que c’est la com­mis­sion qui pro­pose les lois. Qu’est-ce que je dois faire ? Je dois faire en quelque sorte ma lob­byiste vis-à-vis de la Com­mis­sion. Il y a des outils ins­ti­tu­tion­nels, rap­ports d’i­ni­tia­tives, on fait un tra­vail clas­sique de par­le­men­taire. Mais il faut créer un contre lob­bying, avec l’ir­rup­tion des tra­vailleurs à Bruxelles. Je fais ma lob­byiste, un peu comme font les lob­byistes bour­rins quand ils viennent vous voir dans le cou­loir ou vous cherchent à la can­tine parce qu’ils vous ont repé­ré. Je fais pareil avec le com­mis­saire à l’emploi Nico­las Schmit, que je har­cèle en fait pour lui deman­der une direc­tive, une direc­tive, une direc­tive pour les tra­vailleurs des plateformes.
Source : face­book the Left le 20 octobre 2021
  • Et fina­le­ment vous déci­dez de l’é­crire, cette direc­tive fan­tôme à pro­po­ser au com­mis­saire luxem­bour­geois Nico­las Schmit – qui finit d’ailleurs par deve­nir votre allié !
  • Je sais qu’à la Com­mis­sion euro­péenne, il y a des rap­ports de force aus­si, ce n’est pas un bloc la Com­mis­sion euro­péenne. C’est dans mon inté­rêt que la direc­tive soit écrite par Nico­las Schmit, le com­mis­saire à l’emploi, plu­tôt que par Mar­ga­ret Ves­ta­ger, la com­mis­saire à la concur­rence. Mon objec­tif est que la direc­tive ne raconte pas que les tra­vailleurs sont des indé­pen­dants de toute façon et qu’il est donc nor­mal de ne pas leur don­ner le droit du tra­vail. Je veux une direc­tive qui dise : à par­tir du moment où ils sont subor­don­nés à l’employeur, les tra­vailleurs des pla­te­formes doivent avoir les mêmes droits que tous les salariés.

Je veux une directive qui dise : à partir du moment où ils sont subordonnés à l’employeur, les travailleurs des plateformes doivent avoir les mêmes droits que tous les salariés.

  • Nico­las Schmit doit s’emparer du dos­sier. Je sais qu’il est un peu com­plexé – poli­ti­que­ment j’en­tends – parce que ce n’est pas le com­mis­saire le plus puis­sant. Donc je lui donne de la force fina­le­ment, je le pousse en orga­ni­sant la pres­sion des tra­vailleurs, en l’in­ter­ro­geant sans cesse dès que je le croise dans les cou­loirs, en audi­tion, en com­mis­sion emploi. « Alors Mon­sieur Schmitt, on a besoin d’une direc­tive ! Mais les choses tardent, ça fait quand même un an et demi là, et il ne s’est tou­jours rien pas­sé ! » Je n’ai pas le droit d’i­ni­tia­tive, je passe mon temps à deman­der à la Com­mis­sion… Main­te­nant, j’ar­rête de deman­der, je vais l’é­crire, je vais le prendre ce droit même si je l’ai pas ! J’é­cris cette direc­tive, je lui pré­sente en lui disant « Ben regar­dez, si vous vou­lez copier col­ler, regar­dez, le truc est fait et ça per­met­trait de résoudre la situa­tion ». Évi­dem­ment je sais que ça va pas être copier-col­ler comme ça direct, ce n’est pas la pro­cé­dure mais ça aide dans le débat et ça le pousse. En décembre 2021, la Com­mis­sion euro­péenne par la voix de Nico­las Schmitt publie une direc­tive qui dit que les tra­vailleurs des pla­te­formes devront être pré­su­més sala­riés. Ensuite ce texte doit être voté par le Par­le­ment puis envoyé au Conseil. Cha­cun de son côté dit qu’est-ce qu’on veut gar­der, qu’est-ce qu’on veut chan­ger de la pro­po­si­tion. Le Par­le­ment reprend les négo­cia­tions. Alors là il y a le « big » lob­bying inten­sif, il faut que je fasse mon job de contre lob­by. Dans les réunions des lob­bies, j’in­cruste des tra­vailleurs, je m’ins­cris en douce, on les pour­suit quand il se réunissent dans les hôtels du quar­tier euro­péen. On a même débar­qué avec un livreur dégui­sé en Pika­chu ! Ima­gi­nez, vous n’a­vez que des gens en cos­tard cra­vate tailleur dans le quar­tier euro­péen et voi­là Pika­chu ! Pour­quoi Pika­chu ? Parce que les tra­vailleurs des pla­te­formes expliquent qu’ils ont l’im­pres­sion d’être des Poké­mon, ils ne sont libres de rien, ce sont des gens dans des bureaux qui décident où ils doivent aller, ce qu’ils doivent faire, et donc du coup Pika­chu ! On orga­nise à nou­veau des ras­sem­ble­ments, avec des cen­taines de tra­vailleurs de toute l’U­nion euro­péenne, qui parlent d’une voix com­mune et qui disent « On est là ! On est le lob­by des tra­vailleurs concer­nés ! Écou­tez notre voix ! » Après ce lob­bying inten­sif, le Par­le­ment euro­péen adopte une posi­tion très ambi­tieuse, qui amé­liore la pro­po­si­tion de la Com­mis­sion. Le Conseil de son côté, c’est une autre his­toire. On est depuis plu­sieurs mois dans la der­nière phase de ce qu’on appelle le « tri­logue », c’est la der­nière phase avant l’a­dop­tion de la direc­tive. On a le Par­le­ment euro­péen et le Conseil, avec la Com­mis­sion comme arbitre, d’où le tri de tri­logue. On doit se mettre d’ac­cord sur une posi­tion commune…
Nico­las Schmit – Euro­pean Com­mis­sion / Pho­to­gra­pher: Lukasz Kobus – https://audiovisual.ec.europa.eu/en/reportage/P‑061847
  • Et ça a abou­tit ? Vous êtes arri­vés à un accord et à une direc­tive opé­ra­tion­nelle qui doit s’ap­pli­quer dans les deux ans ?
  • Je suis déso­lée de vous dire ça mais mal­heu­reu­se­ment ce n’est pas comme ça que ça finit. J’é­cri­vais la fin du bou­quin avec Cyril Pocréaux, il fal­lait rendre le fichier à l’im­pri­meur alors même qu’on avait une der­nière réunion de négo­cia­tion qui a duré toute la nuit. Der­nière réunion du tri­logue, on a abou­tit, on a un accord ! Coup de ton­nerre, dépêche AFP, alerte sur les télé­phones de tout le monde – pas uni­que­ment ceux qui suivent le sujet -, la pré­si­dente du Par­le­ment euro­péen, tout le monde se féli­cite, un accord a été trou­vé sur la direc­tive tra­vailleurs des pla­te­formes. Cet accord est un com­pro­mis mais il allait amé­lio­rer la situa­tion de mil­lions de tra­vailleurs en Europe. Donc c’é­tait gagné, on était contents, on a fait péter le cham­pagne à 8h du matin pour dire… Et mal­heu­reu­se­ment, la France a tor­pillé tout ça ! La France, ou plu­tôt Macron, le pré­sident de la Répu­blique fran­çaise ! Depuis 2019 dans cette his­toire, c’est le bataille contre Uber mais c’est aus­si une bataille contre Macron. À chaque étape du pro­ces­sus, je croise Macron. Macron, repré­sen­tant des inté­rêts des pla­te­formes, qui jus­qu’au der­nier moment a tor­pillé la direc­tive pour défendre les inté­rêts d’U­ber. Résul­tat, ça ne s’ap­pli­que­ra pas.

Macron, représentant des intérêts des plateformes, a torpillé la directive pour défendre les intérêts d’Uber.

  • Mais le com­bat conti­nue ? Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ?
  • Alors le com­bat conti­nue et d’ailleurs demain matin [8 février 2024], on a une nou­velle réunion de négo­cia­tion. Les négo­cia­tions ont repris depuis le mois de jan­vier. C’est la bonne sur­prise de Macron, c’est un cadeau de Noël, très sym­pa. Deux ou trois jours avant Noël donc, il sabote l’ac­cord alors même que les dépu­tés macro­nistes du Par­le­ment euro­péen étaient d’ac­cord avec nous ! Donc les négo­cia­tions reprennent. Mal­heu­reu­se­ment le niveau a été rabais­sé par rap­port à ce qu’on avait obte­nu en décembre, on essaye de limi­ter la casse, avoir quelque chose a mini­ma. Il est pos­sible qu’on n’ait pas d’ac­cord mais ce n’est pas for­cé­ment la pire des solu­tions. Il vaut mieux pas d’ac­cord plu­tôt qu’un mau­vais accord, qui pour­rait même dété­rio­rer la situa­tion. En tout cas, les négo­cia­tions ont repris mais c’est quand même affli­geant et fran­che­ment assez aga­çant, pour moi per­son­nel­le­ment, quand j’en­tends Macron expli­quer qu’il est le repré­sen­tant de l’Eu­rope qui pro­tège. Quelques jours à peine après avoir sabo­té l’ac­cord, je le vois fan­fa­ron­ner à l’hom­mage à Jacques Delors à l’E­ly­sée, entou­ré de diri­geants euro­péens, expli­quer qu’il est le défen­seur de l’Eu­rope qui pro­tège alors qu’il vient de sabo­ter quelque chose qui pou­vait chan­ger la vie de mil­lions de tra­vailleurs en Europe. On a prou­vé qu’on pou­vait ren­ver­ser le rap­port de force face aux lob­bys, qu’on pou­vait arra­cher des vic­toires. Mal­heu­reu­se­ment ils ont des alliés au plus haut niveau et donc c’est com­pli­qué. Ce n’est pas ter­mi­né. J’es­père que ce sché­ma, cette his­toire, on peut la repro­duire sur plein d’autres sujets. Ça prouve que pour une fois, l’U­nion euro­péenne agit en faveur des gens et pas en faveur de l’argent.
  • [Ele­na Kai­go­ro­do­va] Leï­la Chai­bi, vous êtes très pré­sente sur les réseaux sociaux, notam­ment tele­gram, twit­ter ou face­book. Quand et pour­quoi avez-vous com­men­cé cela ?
  • Depuis le début de mon man­dat c’est impor­tant. On a beau­coup par­lé de com­ment faire ren­trer la voix des tra­vailleurs dans l’ins­ti­tu­tion. Une autre chose qui est impor­tante, c’est com­ment on fait sor­tir ce qui se passe ici à l’ex­té­rieur. L’U­nion euro­péenne paraît floue, opaque, on ne sait pas trop ce qu’on fait. C’est ça qui éloigne les citoyens. Plus on laisse de la place aux lob­bys, plus on déroule le tapis rouge aux lob­bys… Il faut donc occu­per le ter­rain. Il y a un enjeu poli­tique à com­mu­ni­quer sur ce qu’on fait ici, parce que ça concerne les citoyens. Je passe beau­coup de temps sur les réseaux sociaux, à faire de la péda­go­gie, sur ce que je fais au quo­ti­dien, les dos­siers légis­la­tifs, mais aus­si tout sim­ple­ment sur la vie quo­ti­dienne d’un dépu­té dans le Par­le­ment euro­péen. Je me suis ren­du compte que ça inté­res­sait les gens quand on casse les murs qui existent entre le Par­le­ment et les citoyens. L’am­biance de tra­vail mul­ti­cul­tu­relle peut se racon­ter à tra­vers des anec­dotes. Par exemple, vous avez une réunion à 15h. Vous, fran­çais, vous avez 5 minutes de retard, vous vous dépê­chez vous vous dépê­chez et puis vous arri­vez sur place, les Danois et les Alle­mands sont là. On vous dit « Non mais t’in­quiète, on attend les Espa­gnols… » Autre exemple, pour man­ger le midi, mes col­lègues de l’As­sem­blée natio­nale ont une pause entre midi et 14h. Ici, il n’y a pas de pause, parce que, s’il fal­lait une pause, déjà à quelle heure on la fait ? Les Danois ne mangent pas, nous c’est entrée plat des­sert avec cou­teau four­chette… Les normes sont dif­fé­rentes. Toutes les réunions s’en­che­vêtrent. Racon­ter ce quo­ti­dien par­fois anec­do­tique est un des moyens pour faire en sorte que les gens s’emparent de ce qui se passe ici. Que ça paraisse plus concret. Car ensuite des déci­sions sont prises. Racon­ter l’U­nion Euro­péenne de l’in­té­rieur est une porte d’en­trée vers la poli­tique et le Par­le­ment euro­péen. J’es­saie d’être le plus concret pos­sible, le plus péda­gogue pos­sible, sur les déci­sions, les enjeux poli­tiques… Des fois on rame avec mon équipe, on se dit « attends com­ment on va expli­quer aux gens que le truc qu’on a voté c’est pas contre­dire – parce qu’il faut qu’a­près soit négo­cié avec le conseil et qu’en­suite ce soit sou­mis à la vali­da­tion » ouh là là ça y est on a per­du tout le monde ! Donc on rame mais on essaye de le faire tant bien que mal…

Les Danois ne mangent pas, nous les Français, c’est entrée plat dessert…

  • A pro­pos de concret et de trans­pa­rence, on peut s’a­mu­ser à don­ner quelques chiffres. Com­bien gagne un euro­dé­pu­té ? Tous les dépu­tés des 27 pays membres sont au même salaire ?
  • Tout le monde est au même salaire oui. Ce qui fait que pour un Luxem­bour­geois au Luxem­bourg le salaire mini­mum est à 5000 €, en Bul­ga­rie il est à 300 euros je crois. Donc tout le monde au même salaire, ça ne signi­fie pas la même chose par­tout. C’est 7500 euros pour les indem­ni­tés. Mais au delà des indem­ni­tés, il y a éga­le­ment des moyens impor­tants mis à dis­po­si­tion de tous les dépu­tés. Une enve­loppe men­suelle de 25000 euros pour embau­cher des gens. Une enve­loppe de frais géné­raux pour les dépla­ce­ments, l’a­chat de maté­riel, la loca­tion d’un bureau par exemple, 5000 euros à peu près.

Chaque mois, 7500 € pour la députée, 25000 € pour l’équipe, 5000 € de frais… et la ligne 400.

  • Il y a aus­si cette fameuse ligne 400…
  • J’en parle pas mal dans le bou­quin. J’ar­rive au Par­le­ment euro­péen et je vois qu’en fait tous les col­lègues ont des sty­los siglés. Moi j’ai des sty­los, voi­là, mais cer­tains ont des super­mar­chés dans leur bureau, s’ils ne sont pas réélus, ils peuvent ouvrir un maga­sin de sou­ve­nirs ! Des cou­verts, des sacs, des tas de bagues, des cha­peaux, des cas­quettes, des trucs, des para­pluies, enfin beau­coup de choses… Et en fait j’ap­prends que ça, c’est la ligne 400, une ligne bud­gé­taire dédiée à la com­mu­ni­ca­tion. Il y a plein d’argent là-des­sus, au point que cer­taines fins d’an­née, cer­tains ne savent pas quoi faire de ce qui reste des­sus… Chaque année, si vous allez au Par­le­ment de Bruxelles, un dépu­té fait ins­tal­ler un sapin de Noël immense dans le hall, plu­sieurs mètres de haut, et à côté il y a mar­qué « sapin de Noël offert par machin du PPE ». Le gars, il a plein d’argent, il ne sait pas quoi faire de cette enve­loppe, de ce qui lui reste chaque année. Quand même, c’est un peu du gas­pillage non ? C’est avec cette ligne bud­gé­taire que je construis mon contre lob­bying, que je paye des inter­prètes – ça coûte cher les inter­prètes – pour que les tra­vailleurs se parlent entre eux, on paye leurs billets d’a­vion, on paye leur hôtel pour construire le lob­by alter­na­tif aux logiques des plateformes.
  • Nous sommes le 7 février 2024, en fin de man­da­ture. Les élec­tions euro­péennes approchent, c’est le 9 juin 2024 en France. Vous vous repré­sen­tez ? Ça vaut le coup d’al­ler voter ? Que dit-on aux non votants par­fois majo­ri­taires en France ?
  • Je suis can­di­date à la can­di­da­ture, mais après ce n’est pas moi qui décide, il y a un comi­té élec­to­ral dans notre mou­ve­ment. J’es­père être sélec­tion­née, on sau­ra dans quelques semaines. Sinon oui, l’é­lec­tion euro­péenne c’est l’é­lec­tion où une per­sonne sur deux, voire plus, ne se déplace pas pour aller voter. Parce qu’on se dit que c’est loin l’U­nion euro­péenne, qu’on n’y com­prend rien, et en plus des fois on peut dire que c’est des cor­rom­pus. Des affaires comme le Qatar­gate, ça ne nous aide pas vrai­ment, quand il y a un an on découvre des valises de billets de 100000 euros en petite cou­pure de 10 dans les appar­te­ments des dépu­tés. Enfin c’é­tait com­plè­te­ment sur­réa­liste, mais du coup les gens peuvent se dire « à quoi bon aller voter ? ». Les déci­sions qui sont prises ici sont trans­po­sées, ensuite elles s’ap­pliquent à tous les États membres et s’ap­pliquent à la vie de tous les citoyens. On a un rap­port de force extrê­me­ment défa­vo­rable, je fais par­tie du plus petit groupe poli­tique de ce Par­le­ment, « la gauche » [the Left], on n’est pas les plus nom­breux. Il y a deux groupes très très très à droite en plus du groupe de droite clas­sique. Et mal­gré tout, on a réus­si à avoir une marge de main d’oeuvre, à arra­cher des choses. Le nombre de fois où je me dis « oh là là mais si on avait été plus nom­breux… s’ils étaient un peu moins nom­breux… » Quand je suis tout au bout dans l’hé­mi­cycle, je suis tout à gauche, en face tout à droite ils sont plus nom­breux que nous. Mais aus­si avec les Verts, les socia­listes, les groupes pro­gres­sistes entre guille­mets, je peux vous dire qu’on arra­che­rait beau­coup plus de choses . Et que la vie pour le coup des citoyens elle s’a­mé­lio­re­rait très concrètement.
  • Mer­ci beau­coup Leï­la Chai­bi. Ren­dez-vous dimanche 9 juin 2024 pour les élec­tions euro­péennes en France. Je rap­pelle votre livre co-écrit avec Cyril Pocréaux, paru en jan­vier 2024 : « Dépu­tée pirate : com­ment j’ai infil­tré la machine euro­péenne », édi­tions Les Liens qui Libèrent. Ren­dez-vous dans toutes les bonnes librai­ries pour ache­ter cet ouvrage qui raconte le Par­le­ment euro­péen autre­ment, dif­fé­rem­ment, mer­ci Leï­la Chai­bi, mer­ci Ele­na, mer­ci Phi­lippe à la réa­li­sa­tion avec les mer­veilleux moyens tech­niques du Par­le­ment euro­péen – où tout le monde peut ren­trer tous les jours avec sim­ple­ment une carte d’i­den­ti­té ou un pas­se­port – en tout cas c’est comme ça que ça se passe ça Stras­bourg. A bien­tôt pour de nou­velles aven­tures avec le Wun­der­Par­le­ment et l’Alterpresse68. Écou­tez la ver­sion audio en pod­cast en cli­quant ici
source : https://www.facebook.com/LeilaChaibiFI/
Leï­la Chai­bi au par­le­ment euro­péen de Bruxelles le 21 février 2024