Crédit photos : Martin Wilhelm

Le mercredi 4 juin 2025 restera marqué d’une pierre noire dans l’histoire du magasin Primark de Mulhouse. Dès 10 heures, au lieu des premiers clients attendus, c’est une centaine de manifestants en gilets rouges qui ont formé une chaîne humaine devant l’enseigne du centre commercial Porte Jeune.

Cette mobilisation exceptionnelle, orchestrée par la Fédération CGT Commerce et Services, illustre de manière saisissante les tensions sociales qui traversent l’univers de la fast fashion en France. Loin d’être un incident isolé, cette grève révèle les contradictions profondes d’un modèle économique qui promet des vêtements à prix cassés tout en exerçant une pression croissante sur ses salariés.

Il y eut un moment de tension lorsqu’une bâche de la CGT a été suspendue sous l’enseigne, provocant une première intervention de la police nationale. Par la suite, une vingtaine d’agents se mirent en position à proximité du magasin, dont certains, équipés de boucliers, étaient positionnés à l’extérieur du centre commercial, dans le cas où la situation dégénérait. On vit apparaitre un moment un commissaire divisionnaire, qui laissa sur place un modeste équipage jusqu’au terme de l’action syndicale, laquelle s’acheva pacifiquement.

Les prémices de la contestation et son escalade

La mobilisation du 4 juin constitue l’aboutissement d’un cycle de protestations initié en mars 2025. Le 22 mars, une vingtaine de salariés avaient organisé le premier débrayage de l’histoire du magasin mulhousien, ouvert en 2023. Cette première action visait à dénoncer des conditions de travail dégradées, un management qualifié de « toxique », des problèmes de paie récurrents et une discrimination syndicale. Une seconde mobilisation avait eu lieu le 16 avril, rassemblant une cinquantaine de personnes.

Ces actions s’inscrivent dans une démarche revendicative portée par des salariés excédés par la dégradation de leur environnement professionnel. « Primark c’est l’enfer« , témoigne une ex-salariée du magasin de Lyon Part-Dieu, illustrant un malaise généralisé au sein de l’enseigne. Les griefs s’accumulent : sous-effectifs chroniques, heures non payées, surveillance excessive des employés, et restrictions d’accès aux espaces de repos.

Document remis

Une répression syndicale dénoncée

Le cœur du conflit actuel réside dans le licenciement de sept salariés syndiqués à la CGT, tous participants à la grève de mars 2025. Selon Ode, délégué syndical CGT venu de Toulon en soutien, ces licenciements constituent une « répression syndicale » caractérisée et une « atteinte au droit de grève« . Les motifs invoqués par la direction apparaissent particulièrement ténus : les salariés auraient été sanctionnés pour s’être « arrêtés 3/4 d’heure après l’ouverture« , une accusation établie grâce aux images de vidéosurveillance.

Et les courriers de licenciement que nous avons consultés caractérisent clairement un flicage en règle du comportement des salariés par le moyen de la vidéosurveillance.

Par exemple :

« Le 22 janvier 2025, alors que vous étiez affecté à la sortie des cabines, vous n’avez pas respecté la procédure de contrôle et n’avez pas adopté une attitude permettant d’établir une relation client de qualité. En effet, tout collaborateur à ce poste doit accueillir le client à sa sortie des cabines et contrôler le nombre d’articles rendus par ce dernier ».

Et :

« […] lors de la sortie de deux clientes avec un enfant dans une poussette. vous êtes resté assis sur votre siège assis-debout, vous ne les avez pas accueillies, vous ne vous êtes pas adressé à elles. Vous êtes resté à consulter votre téléphone personnel sans leur accorder la moindre attention, vous vous êtes contenté de reprendre les vêtements redonnés par l’une d’entre elles, sans aucun contrôle par rapport au nombre d’articles enregistrés à leur entrée. Toujours assis, vous n’avez même pas repris la plaquette, sur laquelle les articles avaient été enregistrés à leur entrée en cabines, c’est votre collègue positionnée à l’entrée qui s’en est chargé à votre place ».

Cette utilisation détournée de la vidéosurveillance soulève des questions juridiques importantes. « L’usage illégal de la caméra« , dénonce Ode, qui rappelle que ces dispositifs sont normalement destinés à lutter contre le vol et les agressions, non à surveiller les employés. Cette pratique s’inscrit dans un système de contrôle généralisé où les salariés sont « pistés » en permanence grâce à des casques audio permettant aux managers de suivre leurs déplacements.

A dome surveillance camera installed in a store

Un modèle économique sous tension qui se traduit par un management toxique

Les témoignages recueillis révèlent des méthodes de gestion particulièrement intrusives. Les employés dénoncent une « police des toilettes » chez nos confrères de Basta ! et un contrôle strict de leurs pauses. Évoquant une humiliation constante. Cette surveillance s’étend à tous les aspects de la vie professionnelle, avec un pistage permanent qui empêche les employés de « passer 2 minutes à se poser ou à discuter« , nous déclare Ode.

Le changement récent de société de sécurité illustre cette dérive sécuritaire. Primark a remplacé la société Securitas par Protect Team, une entreprise « très réputée pour travailler avec la direction » et « pour surveiller les salariés« , selon les représentants syndicaux. Cette évolution s’accompagne de restrictions accrues et d’un climat de peur généralisé.

Conditions d’emploi précaires

L’analyse des revendications syndicales révèle un tableau préoccupant des conditions d’emploi chez Primark. Les problèmes de paie sont récurrents, avec des erreurs fréquentes dans les fiches de paie et des heures supplémentaires non rémunérées. L’entreprise sous-traite la gestion de la paie, ce qui génère des dysfonctionnements constants : « pas de subrogation, ils n’en veulent pas. Donc on a des gens, il leur manque des heures » déclare Jihène, déléguée syndicale encore en place.

La précarité touche particulièrement les jeunes employés et les temps partiels, qui constituent les trois quarts des effectifs. Les perspectives d’évolution sont « bouchées » et les équipes encadrantes diminuent progressivement1. Cette situation s’aggrave avec la réduction constante des effectifs : moins de personnel d’entretien, moins de vigiles, et une polyvalence imposée qui contraint les vendeurs à « tout faire ».

Un phénomène qui dépasse Mulhouse

Le conflit mulhousien s’inscrit dans une série de mouvements sociaux qui touchent l’enseigne irlandaise en France. En novembre 2022, le magasin historique de Marseille Grand Littoral avait connu une grève inédite rassemblant 150 salariés, soit plus de 60% des effectifs. Les revendications étaient déjà similaires : des augmentations de salaire face à l’inflation et une dénonciation des conditions de travail.

En février 2017, les salariés du magasin de Créteil avaient également cessé le travail pour protester contre des augmentations « dérisoires » : 4 centimes bruts par heure pour les vendeurs et 13 centimes pour les superviseurs. Cette récurrence des conflits sociaux révèle un malaise structurel au sein de l’enseigne, qui reproduit ses pratiques managériales sur l’ensemble du territoire français.

L’insertion dans un mouvement social du secteur du commerce

Ces mobilisations s’inscrivent dans un contexte plus large de contestation sociale dans le secteur du commerce. La Fédération CGT Commerce et Services a appelé à multiplier les grèves et mobilisations jusqu’au 12 décembre 2025, dénonçant les suppressions d’emploi massives et la stagnation des salaires face à l’inflation. D’autres enseignes comme Auchan ou Décathlon ont également connu des mouvements de grève pour des revendications similaires.

Cette convergence des luttes illustre les tensions croissantes dans un secteur où la pression sur les coûts salariaux s’intensifie. « Le patronat de nos secteurs ne se cache plus, il assume sans complexe les discriminations et répressions en tout genre infligées à nos militants CGT », dénonce Élodie Ferrier, secrétaire fédérale CGT Commerce et Services.

La fast fashion à l’épreuve de son modèle social : un système économique aux coûts cachés

Le conflit chez Primark révèle les contradictions inhérentes au modèle de la fast fashion. Cette industrie, qui emploie 75 millions de personnes dans le monde dont 80% de femmes, repose sur une compression maximale des coûts de production et de distribution. En France, cette logique se traduit par des salaires au SMIC ou légèrement supérieurs, une précarisation des contrats et une intensification du travail.

Inside a textile factory where fast fashion garments are made
À l’intérieur d’une usine textile. Source : mrmondialisation

L’enseigne irlandaise, qui réalise un chiffre d’affaires de plus de 9 milliards d’euros avec 453 boutiques dans 17 pays, illustre parfaitement cette approche. Malgré des résultats financiers solides – le bénéfice d’exploitation de Primark a augmenté de 51% en 2024 pour atteindre 1,108 milliard de livres – les salariés peinent à obtenir des améliorations substantielles de leurs conditions de travail.

Un parallèle avec l’exploitation mondiale

Les pratiques dénoncées en France font écho aux conditions de travail dans les pays de production textile. Au Bangladesh, principal fournisseur de l’industrie mondiale, les ouvriers gagnent seulement 80 euros par mois pour des journées de 16 heures. Cette exploitation systémique s’étend désormais aux pays développés, où les enseignes reproduisent des méthodes de gestion similaires.

Inside a garment factory, highlighting working conditions
À l’intérieur d’une usine de confection

« C’est pas une automatisation mais ouais, ça en découle en fait« , confirme Ode en établissant un lien direct entre le modèle économique global de Primark et les conditions de travail en France. Cette cohérence dans l’exploitation révèle une stratégie d’entreprise qui considère les salariés comme une « variable d’ajustement » dans le calcul du prix final.

La grève du magasin Primark de Mulhouse constitue bien plus qu’un conflit social localisé. Elle révèle les failles structurelles d’un modèle économique qui promet des vêtements à prix cassés au détriment des conditions de travail de ses employés. Les revendications des salariés mulhousiens – réintégration des licenciés, arrêt de la répression syndicale, amélioration des conditions de travail – questionnent fondamentalement la soutenabilité sociale de la fast fashion.

Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large de résistance des travailleurs du commerce face à la dégradation de leur environnement professionnel. Il illustre également les contradictions d’un système économique qui externalise ses coûts sociaux tout en affichant des résultats financiers florissants. La mobilisation de 110 personnes le 4 juin 2025 témoigne d’une prise de conscience collective face à des pratiques managériales jugées inacceptables dans une démocratie sociale moderne.

L’issue de ce conflit pourrait créer un précédent important pour l’ensemble du secteur de la fast fashion en France, où les enseignes devront choisir entre la perpétuation de leurs pratiques actuelles et l’adaptation à des exigences sociales légitimes portées par leurs salariés.

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