Les diri­geants des par­tis com­po­sant le Nou­veau Front popu­laire lors d’une confé­rence de presse pré­sen­tant le pro­gramme de leur pacte élec­to­ral à Paris, le 14 juin 2024. Julien De Rosa/AFP

Par Auré­lien Dubuis­son, his­to­rien, Pao­lo Stup­pia, socio­logue et Hugo Mel­chior, his­to­rien spé­cia­liste des extrêmes gauches

Les élec­tions légis­la­tives anti­ci­pées, dont l’issue demeure incer­taine, pour­raient voir adve­nir une vic­toire his­to­rique de l’extrême droite et du Ras­sem­ble­ment natio­nal (RN). Dans le même temps, durant cette cam­pagne, une large par­tie du champ poli­tique, du camp pré­si­den­tiel à la droite natio­na­liste, s’accorde pour qua­li­fier le Nou­veau Front popu­laire (NFP) d’« extrême gauche », en dépit des récu­sa­tions de tous les par­te­naires de cette coalition.

Répé­tée telle une antienne, cette carac­té­ri­sa­tion ne résiste pas à une ana­lyse sérieuse et hon­nête. Dans les faits, il s’agit d’une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion poli­tique ayant pour but de dia­bo­li­ser et de dis­qua­li­fier l’ensemble des gauches, éri­gées en enne­mies, tout en insis­tant sur le carac­tère sup­po­sé­ment anti-éco­no­mique, liber­ti­cide, bru­tal de leur vision du monde et de leurs propositions.

Ce dis­cours stig­ma­ti­sant per­met aus­si au RN de se pré­sen­ter comme une alter­na­tive à la fois cré­dible, sérieuse, sou­cieuse de res­pec­ter les grands équi­libres éco­no­miques et les ins­ti­tu­tions démocratiques.

« Extrême gauche », un courant politique tout sauf homogène

Com­men­çons par défi­nir suc­cinc­te­ment les contours his­to­riques et poli­tiques de ce cou­rant poli­tique, tout sauf homo­gène, à qui est acco­lé l’étiquette « extrême gauche » : on com­pren­dra alors que le NFP n’est pré­ci­sé­ment pas d’« extrême gauche ».

Si la défi­ni­tion de l’extrême gauche ne fait pas consen­sus, cer­tains cher­cheurs pré­fèrent par­ler en termes de « gauches alter­na­tives », cha­cun recon­naît cepen­dant sa dimen­sion plu­rielle.

Selon la cher­cheuse en sciences poli­tiques Chris­tine Pina, elle recouvre :

« de nom­breuses réa­li­tés qui, tout en ayant des racines his­to­riques com­munes, se sont diver­si­fiées selon les scènes poli­tiques natio­nales, les formes de lutte contre le sys­tème capi­ta­liste et les pro­fils des dif­fé­rentes géné­ra­tions de militants ».

Mal­gré les oppo­si­tions et dif­fé­rences de cultures mili­tantes entre trots­kistes, maoïstes, com­mu­nistes liber­taires ou anar­chistes, ceux-ci par­tagent trois déno­mi­na­teurs com­muns per­met­tant de les dis­tin­guer dans le champ poli­tique à gauche.

Un projet de transformation révolutionnaire de la société

Tout en admet­tant des reven­di­ca­tions immé­diates et tran­si­toires comme celle d’un meilleur par­tage de la valeur ajou­tée au pro­fit des sala­riés, les « extrêmes gauches » défendent d’abord un pro­gramme maxi­ma­liste dans lequel l’abolition du modèle capi­ta­liste (on parle aus­si aujourd’hui du capi­tal fos­sile) occupe une place centrale.

En ligne avec une vision mar­xiste de l’histoire et de la socié­té divi­sée en classes sociales aux inté­rêts irré­duc­ti­ble­ment anta­go­nistes, ces orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­listes et révo­lu­tion­naires militent pour la sup­pres­sion de la pro­prié­té pri­vée et lucra­tive des moyens de pro­duc­tion et de la subor­di­na­tion sala­riale en vue d’y sub­sti­tuer une « asso­cia­tion libre et éga­li­taire des pro­duc­teurs » auto-gou­ver­nés et éman­ci­pés de la domi­na­tion capi­ta­liste, pour reprendre les mots de Lénine.

Or, per­sonne à gauche, y com­pris à La France insou­mise, en dépit de leurs cri­tiques radi­cales du néo­li­bé­ra­lisme éco­no­mique, ne défend un tel pro­ces­sus qui consis­te­rait par une trans­for­ma­tion du droit posi­tif à orga­ni­ser, même gra­duel­le­ment, la dis­pa­ri­tion de l’exploitation capi­ta­liste et le para­digme de la concurrence.

Une stratégie de conquête révolutionnaire du pouvoir d’État

Si des orga­ni­sa­tions d’extrême gauche, telles les trots­kistes de Lutte ouvrière (LO) ou de la Ligue com­mu­niste révo­lu­tion­naire (LCR), se sont régu­liè­re­ment pré­sen­tées aux élec­tions depuis 1969, et ont même eu des élus muni­ci­paux en 1983 ou euro­péens comme en 1999, toutes partent du pos­tu­lat que les élec­tions et le sys­tème par­le­men­taire consti­tuent une impasse pour qui entend rompre avec le sys­tème capi­ta­liste et éman­ci­per le tra­vail.

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Elles s’accordent aus­si sur l’hypothèse stra­té­gique d’une « grève géné­rale insur­rec­tion­nelle », autre­ment dit une ver­sion réus­sie d’un nou­veau mai-juin 68 où se pose­rait la ques­tion de la prise et de l’exercice du pou­voir par les sala­riés à par­tir des entre­prises col­lec­ti­ve­ment occupées.

C’est une dif­fé­rence fon­da­men­tale avec les gauches ins­ti­tu­tion­nelles. Ain­si, le Par­ti com­mu­niste fran­çais (PCF) défen­dait-il dans les années 1970 contre les orga­ni­sa­tions « gau­chistes » hon­nies une « tran­si­tion paci­fique vers le socia­lisme », tan­dis que LFI, avec « la révo­lu­tion citoyenne » théo­ri­sée par Jean-Luc Mélen­chon, répète que son ambi­tion de conqué­rir le pou­voir d’État est stric­te­ment subor­don­née au res­pect de la règle majoritaire.

Cela sup­pose enfin un rap­port spé­ci­fique de l’extrême gauche à la vio­lence poli­tique, vue comme « l’accoucheuse de toute vieille socié­té grosse d’une socié­té nou­velle », pour reprendre les mots de Karl Marx.

Quelle qu’elle soit sa forme, il ne s’agit pas d’une fin en soi, mais plu­tôt d’une consé­quence du refus de « la bour­geoi­sie capi­ta­liste » de se lais­ser dépos­sé­der de ses pou­voirs sans user d’une répres­sion éta­tique implacable.

Une critique radicale des gauches institutionnelles

Trots­kistes et maoïstes ont his­to­ri­que­ment eu pour pro­jet de construire de nou­veaux par­tis com­mu­nistes d’avant-garde, capables d’organiser et d’entraîner la classe ouvrière à la faveur d’une crise révolutionnaire.

Alain Badiou, philosophe français né en 1937, est l’un des plus éminents penseurs du communisme de la fin du XXᵉ siècle
Alain Badiou, phi­lo­sophe fran­çais né en 1937, est l’un des plus émi­nents pen­seurs du com­mu­nisme de la fin du XXᵉ siècle. Wiki­com­mons, CC BY-SA

A contra­rio, les gauches ins­ti­tu­tion­nelles sont dénon­cées sans ambages, car elles auraient renon­cé à toute ambi­tion révo­lu­tion­naire, et seraient deve­nues de fac­to des par­tis « réfor­mistes » et « élec­to­ra­listes » dont le pro­gramme s’inscrit à l’intérieur du consen­sus du « capi­ta­lo-par­le­men­ta­risme » pour reprendre l’expression du phi­lo­sophe Alain Badiou.

Avant et après la césure de Mai 68, par-delà leurs diver­gences, tous les cou­rants d’extrême gauche se sont posi­tion­nés et se sont construits réso­lu­ment en oppo­si­tion au PCF, puis au Par­ti socia­liste (PS).

La seule lec­ture du « contrat de légis­la­ture du NFP » devrait per­mettre logi­que­ment d’en déduire sa nature poli­tique réelle et de pré­ve­nir confu­sion et amalgame.

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Comme en 2022 avec la Nou­velle Union popu­laire éco­lo­giste et sociale (Nupes), les gauches, si elles devaient – scé­na­rio très hypo­thé­tique – arra­cher la majo­ri­té abso­lue à l’Assemblée natio­nale, n’envisagent nul­le­ment d’enclencher un pro­ces­sus de réformes struc­tu­relles qui auraient pour objec­tif d’ouvrir, même gra­duel­le­ment, « la voie au socia­lisme », comme les gauches unies en 1972 autour du « pro­gramme com­mun de gou­ver­ne­ment » en avaient offi­ciel­le­ment l’ambition.

Aus­si, contrai­re­ment aux cris d’orfraie de cer­tains qui font croire que le NFP ambi­tionne d’édifier une « éco­no­mie admi­nis­trée », ni l’économie de pro­fit, ni la libre entre­prise, ni le prin­cipe de la libre concur­rence ne sont évi­dem­ment menacés.

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Par ailleurs, il n’est à aucun moment ques­tion d’autogestion, de natio­na­li­ser un seul sec­teur clé de l’économie ou de créer un pôle public ban­caire. L’ambition réfor­ma­trice des gauches n’est certes pas négli­geable, mais elle est sans com­mune mesure avec le pro­jet de socié­té des extrêmes gauches, et même sans com­pa­rai­son avec le « chan­ge­ment » por­té conjoin­te­ment par le PCF et le PS dans les « années 68 ». Il faut se sou­ve­nir qu’en avril 1979 les socia­listes débat­taient au congrès de Metz pour déter­mi­ner quelles seraient les réformes de struc­ture qui per­met­traient de « sor­tir du capi­ta­lisme en 100 jours. ».

D’abord sou­cieuses de lut­ter contre les injus­tices les plus criantes, les gauches unies défendent une poli­tique de com­pro­mis social, qui se tra­dui­rait notam­ment par la mise en œuvre d’une poli­tique clas­si­que­ment key­né­sienne de relance de l’activité éco­no­mique. Il s’agirait de sou­te­nir la demande des ménages, notam­ment ceux qui ont la plus grande pro­pen­sion à consom­mer, c’est-à-dire les sala­riés les plus modestes.

Aus­si est-il pré­vu dans ce nou­veau « pro­gramme com­mun » une hausse impor­tante du salaire mini­mum (1 600 euros net), la remise en cause de la dés­in­dexa­tion des salaires sur l’inflation dans un contexte de hausse durable des prix, ou encore « une nuit du 4 août » en matière de fis­ca­li­té pour rendre l’impôt plus confis­ca­toire pour les for­tunes indé­centes et plus redis­tri­bu­tif pour les classes moyennes basses et populaires. 

Éric Coque­rel était invi­té en tant que repré­sen­tant du Nou­veau Front popu­laire aux audi­tions du Medef sur les élec­tions légis­la­tives le 10 juin 2024.

Redonner du pouvoir d’achat aux salariés

Par cette autre répar­ti­tion de la valeur ajou­tée entre le capi­tal et le tra­vail et cette poli­tique cor­rec­trice des inéga­li­tés de reve­nus par le tru­che­ment de l’impôt, les gauches entendent d’abord redon­ner du pou­voir d’achat aux sala­riés pour les inci­ter à davan­tage consom­mer et ain­si aider les entre­prises à rem­plir leur car­net de com­mandes pour les inci­ter à embau­cher et faire in fine… davan­tage de profit.

On peut être pour ou contre cette poli­tique éco­no­mique de type key­né­sienne qui cherche aus­si à résoudre la crise éco­lo­gique glo­bale. Si on peut consi­dé­rer qu’elle entraî­ne­ra l’enrichissement dra­ma­tique des coûts de pro­duc­tion uni­taires et donc se tra­duire « par une perte bru­tale de com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises fran­çaises » comme le pos­tule la Confé­dé­ra­tion des petites et moyennes entre­prises (CPME), elle ne peut pas être qua­li­fiée rai­son­na­ble­ment d’« extrême gauche ».

Enfin, si contrai­re­ment à la Nupes en 2022, le NFP s’est élar­gi au NPA qui, à tra­vers la can­di­da­ture de Phi­lippe Pou­tou, a vou­lu don­ner une tra­duc­tion concrète à son anti­fas­cisme consti­tu­tif, il est très signi­fi­ca­tif qu’elle n’inclut pas en son sein d’autres orga­ni­sa­tions anti­ca­pi­ta­listes révolutionnaires.

Aus­si, le par­ti Lutte ouvrière (LO) a tenu à pré­sen­ter 550 can­di­dats « com­mu­nistes révo­lu­tion­naires », fus­ti­geant cette « nou­velle mou­ture d’union de la gauche », met­tant en garde les élec­teurs contre ces par­tis de gauche qui quand « ils ont exer­cé le pou­voir, se sont pliés à la volon­té de la grande bour­geoi­sie en atta­quant les classes popu­laires, ils ont tra­hi et déso­rien­té les tra­vailleurs, et l’extrême droite a pro­gres­sé », tan­dis que l’organisation trots­kiste Révo­lu­tion per­ma­nente, qui n’a de cesse de dénon­cer depuis des années le « néo-réfor­misme » de LFI et qui qua­li­fie le NFP de « vieux front popu­laire », a pré­sen­té ses deux porte-parole, Anasse Kazib et Elsa Mar­cel, assu­mant de « mener une cam­pagne à contre-courant ».


Auré­lien Dubuis­son est his­to­rien, cher­cheur asso­cié au CHSP de Sciences Po, Pao­lo Stup­pia est socio­logue, membre du CESSP (Centre Euro­péen de Socio­lo­gie et de Science Poli­tique), à l’U­ni­ver­si­té Paris 1 Pan­théon-Sor­bonne, et Hugo Mel­chior est his­to­rien spé­cia­liste des extrêmes gauches et des mou­ve­ments étudiants.

Cet article est réédi­té en lien avec The Conver­sa­tion.