Le groupe de rock « Père Ubu »

Mulhouse, ville (non) ouverte (au RN)

Dans un pay­sage poli­tique natio­nal, gan­gré­né et hypo­thé­qué par l’ex­trême-droite, Mul­house demeure un rem­part contre l’extrême droite, sans que cela ne puisse être véri­ta­ble­ment expliqué.

L’é­lec­to­rat s’y mobi­lise peu (voire très peu, comme lors de la muni­ci­pale de 2020), mais il accourt fidè­le­ment lors­qu’une menace extrême-droi­tière se profile.

Cela se confirme encore dans les résul­tats du second tour de ces élec­tions légis­la­tives, notam­ment dans la cin­quième cir­cons­crip­tion du Haut Rhin, où la vic­toire d’Olivier Becht doit sur­tout au désis­te­ment de la can­di­date Nadia El Haj­ja­ji de Génération.s‑NFP. L’an­cien ministre Becht atteint même les 70% à Mul­house, voire les 80% dans cer­tains bureaux !

Le phé­no­mène se répète dans la par­tie mul­hou­sienne de la sixième cir­cons­crip­tion (quar­tiers Bourtz­willer-Bros­so­lette), où Bru­no Fuchs réa­lise des scores analogues.

Pour­tant, avec Raphael Schel­len­ber­ger (LR), réélu dans la qua­trième cir­cons­crip­tion du Haut-Rhin grâce aux voix du Front répu­bli­cain, aucune de ces per­son­na­li­tés de droite ne déclare autre chose que « per­sonne n’a gagné », et que tout désir de grande coa­li­tion (comme le récla­mait Oli­vier Becht avant le pre­mier tour, même s’il y croit modé­ré­ment), pas­se­rait néces­sai­re­ment par l’ex­clu­sion de LFI, c’est à dire une par­tie consub­stan­tielle du Nou­veau front popu­laire, par­ve­nu en tête des suf­frages dimanche soir !

Déci­dé­ment, les élec­teurs de gauche, qui sont ceux qui vont tou­jours au che­vet de la Répu­blique pour la sau­ve­gar­der du RN, que les pra­tiques et choix éco­no­miques et sociaux opé­rés par la droite au pou­voir aura contri­bué à ins­tal­ler dura­ble­ment dans le pay­sage poli­tique, sont bien mal payés de retour… 

Mal­heu­reu­se­ment, les lea­ders de gauche ne sont pas pour autant exempts de critiques. 

Un éléphant myope, ça trompe‑l’œil énormément

Dimanche 7 juillet à 20 heures, Mélen­chon grille la prio­ri­té aux repré­sen­tants de l’alliance de gauche, et pré­empte le posi­tion­ne­ment du nou­veau front popu­laire (NFP), dont il assure qu’il est majo­ri­taire et prêt à gou­ver­ner : « Appli­ca­tion du pro­gramme, rien que le pro­gramme, mais tout le pro­gramme », tonne-t-il. Les décrets pour­ront venir à bout des der­nières mesures macro­niennes, dont la réforme des retraites.

C’est juri­di­que­ment faux, et Mélen­chon, qui cumule une tren­taine d’an­nées d’exercices légis­la­tifs sait per­ti­nem­ment qu’un décret n’ef­face pas une loi. Il est peut-être pos­sible de s’en prendre aux décrets d’ap­pli­ca­tion, mais cela n’ef­fa­ce­ra tou­jours pas la réforme, d’au­tant que le Conseil d’État aura sont mot à dire sur une éven­tuelle modi­fi­ca­tion des effets de la loi par voie règlementaire.

C’est sur­tout poli­ti­que­ment abu­sif que de lais­ser pen­ser que 190 (200 en comp­tant large) dépu­tés de gauche auraient plus de lati­tude ou de légi­ti­mi­té que les 250 macro­nistes et alliés de la légis­la­ture sor­tante, les­quels ont légi­fé­ré pen­dant ces der­nières années à coups de décrets anti­so­ciaux dis­cré­tion­naires, et d’ou­kases « légaux », par voie de 49–3.

Autant de méthodes visant à enjam­ber le vote des dépu­tés, si puis­sam­ment repré­sen­ta­tives du macro­nisme auto­ri­taire (pléo­nasme), que Mélen­chon, les insou­mis, et la gauche dans son ensemble, ont pour­tant conspué pen­dant 7 années.

Mais un Mélen­chon qui s’au­to­pa­ro­die n’est de loin pas le pro­blème poli­tique majeur. Que ce soit la « ten­dresse » récla­mée par Ruf­fin pour ses conci­toyens, la « majo­ri­té de pro­jets » sou­hai­tée par les socia­listes, ou l’al­liance d’un « arc répu­bli­cain excluant LFI » deman­dée par les macro­nistes qui ont encore des pré­ten­tions à quoi que ce soit, tout, abso­lu­ment tout, n’est hélas que trompe‑l’œil agui­cheur, et sur­sis mor­bide pour l’al­liance de gauche…

Trompe‑l’œil parce qu’il n’existe aucun uni­vers poli­tique qui ren­drait pos­sible une com­bi­nai­son poli­tique per­met­tant qu’un gou­ver­ne­ment du nou­veau Front popu­laire puisse gou­ver­ner, ne serait-ce que deux ou trois mois, sans être décon­fit par une motion de cen­sure à la pre­mière occa­sion, ou au mieux, au moment du vote du budget.

« Le Monde » s’en amuse de manière inter­ac­tive : toi aus­si com­pose ta majo­ri­té (impos­sible) à l’Assemblée

Des motions de cen­sure dont les « oppo­si­tions » (mais les­quelles, puis­qu’il n’y a pas de majo­ri­té ?) pour­ront bom­bar­der les adver­saires en mode « open bar », puisque la situa­tion par­le­men­taire est désor­mais vitri­fiée jusque juin 2025, ren­dant impos­sible le risque d’une dis­so­lu­tion par Emma­nuel Macron.

Les décrets, ordon­nances, peut-être lois prises par le NFP, seront défaites aus­si aisé­ment par une « majo­ri­té » que recons­truites par une autre…

Ubu, monarque répu­bli­cain, a défi­ni­ti­ve­ment pris les com­mandes de la cin­quième Répu­blique, par­ve­nue à son stade de déré­lic­tion terminal.

Pire encore, le RN qui a « per­du » sa majo­ri­té, a de fait « gagné » cette élec­tion en valeur abso­lue : 10 mil­lions d’é­lec­teurs ont voté pour lui et ses alliés au second tour des légis­la­tives, contre un peu plus de 7 mil­lions pour le nou­veau Front popu­laire et envi­ron 6,3 mil­lions pour le camp pré­si­den­tiel Ensemble. Les LR récoltent 1,5 mil­lion de voix.

Évi­dem­ment, les désis­te­ments ont déna­tu­ré une telle logique de dénom­bre­ment, puisque le RN était pré­sent par­tout, a contra­rio de la gauche et de la macro­nie, sou­mis à un accord infor­mel de désis­te­ment qui s’est révé­lé très effi­cace, même si les can­di­dats de « Ensemble » ont encore eu l’oc­ca­sion de se com­por­ter en idiots utiles au ser­vice du RN, en diverses cir­cons­crip­tions où ils se sont maintenus.

Et l’asymétrie démo­cra­tique s’est main­te­nue à cette occa­sion : sept élec­teurs-élec­trices de gauche sur dix ont voté au second tour pour un can­di­dat macro­niste pour bar­rer la route au RN, quand seule­ment quatre élec­teurs de droite sur dix accep­taient de voter pour un‑e candidat‑e NFP pour faire bar­rage au RN… 

Quand on vous disait qu’il n’y a que la gauche pour sau­ver la Répu­blique… et pour y croire véritablement !

Le fait demeure que si le RN a été repous­sé à la manière d’un twist de série amé­ri­caine, alors qu’au­cun son­deur ne le croyait pos­sible, la menace est plus que jamais réelle et prégnante.

Les castors s’y cassent les dents

Non seule­ment le nombres des élus d’ex­trême droite a cru de 50 dépu­tés, mais l’argent que le par­ti conti­nue d’a­mas­ser grâce aux fonds de dota­tions publics réser­vés aux par­tis va leur per­mettre de per­fec­tion­ner et de pro­fes­sion­na­li­ser leur posi­tion­ne­ment ain­si que le pro­fi­lage de leurs can­di­dats, dès les pro­chaines élec­tions venues.

On peut faire confiance à un pur pro­duit du « média-trai­ning » ou de « média génie », qu’est Bar­del­la, pour déca­pi­ter dès main­te­nant le RN des mar­tiens racistes et mono­cé­pha­liques qui se sont pré­sen­tés lors de cette élec­tion législative.

Les pro­chains can­di­dats seront vêtus de frais, et leurs dis­cours tin­te­ront la même langue de bois que celle affec­tion­née par nos poli­ti­ciens far­dés et tech­nos. Avec le rien de xéno­pho­bie ou d’in­sis­tance iden­ti­taire qui les ren­dra bien identifiables.

Ces 145 élus du RN à l’As­sem­blée ont aujourd’­hui toute lati­tude pour assis­ter depuis leur cana­pé aux com­bi­nai­sons d’ap­pa­reils se démul­ti­pliant devant eux comme autant de renon­ce­ments et de com­pro­mis­sions, dont ils tire­ront pro­fit au moment opportun.

Ils y ver­ront peut-être une gauche qui aura dilué son (rai­son­nable) pro­gramme de rup­ture dans une coa­li­tion contre-nature avec le reste des par­ti­sans de l’a­bo­mi­nable homme de l’Élysée.

Au reste, « la Lettre du Pré­sident Emma­nuel Macron aux Fran­çais » com­mise hier soir par ice­lui, appe­lant à « bâtir une majo­ri­té solide, néces­sai­re­ment plu­rielle », vise exac­te­ment à cela.

Les mots employés par le chef de l’État sont aux anti­podes de quel­qu’un qui devrait hum­ble­ment recon­naitre la triple décu­lot­tée qu’il vient de subir. Sa mis­sive en dis­pose même tout autre­ment, comme on le voit dans ces deux mor­ceaux choisis :

« Per­sonne ne l’a empor­té. Aucune force poli­tique n’obtient seule une majo­ri­té suf­fi­sante et les blocs ou coa­li­tions qui res­sortent de ces élec­tions sont tous minoritaires »

« C’est à ce titre que je demande à l’ensemble des forces poli­tiques se recon­nais­sant dans les ins­ti­tu­tions répu­bli­caines, l’Etat de droit, le par­le­men­ta­risme, une orien­ta­tion euro­péenne et la défense de l’indépendance fran­çaise, d’engager un dia­logue sin­cère et loyal pour bâtir une majo­ri­té solide, néces­sai­re­ment plu­rielle, pour le pays ».

Emma­nuel Macron l’af­firme donc assez clai­re­ment : c’est la coa­li­tion cen­triste ou… rien !

Pro­blème : le centre est la vraie et seule force cli­vante avec laquelle per­sonne ne veut frayer, des deux côtés oppo­sés du spectre poli­tique. Le « corps cen­tral » ne l’est pas parce qu’il est incon­tour­nable, mais parce qu’il est situé au milieu de deux espaces poli­tiques antagonistes. 

Et le fait de pré­tendre sus­ci­ter la for­ma­tion d’une coa­li­tion qui exclu­rait la France insou­mise est une aber­ra­tion abso­lue, sinon une insulte faite aux élec­teurs de gauche.

Macron est non seule­ment dans le déni quant à sa défaite élec­to­rale, et le bor­del poli­tique sub­sé­quent à sa vio­lence et sa bêtise, mais il pré­tend tou­jours faire son mar­ché en tri­ant le bon grain (les « forces répu­bli­caines ») de l’i­vraie consti­tuée par LFI, la confon­dant déli­bé­ré­ment avec le RN, alors que l’une par­ti­cipe d’une coa­li­tion qui a ter­mi­né en tête des suf­frages, dont la nature et les prin­cipes poli­tiques en font le prin­ci­pal et plus déter­mi­né oppo­sant au RN au sein de l’hémicycle.

C’est d’au­tant plus inepte que les élec­teurs de LFI sont d’a­bord indis­so­ciables du Nou­veau front popu­laire, et qu’au deuxième tour, le jeu des désis­te­ments a ren­du caduc le prin­cipe d’une tri­par­ti­tion nette entre gauche modé­rée, gauche « radi­cale », et centre-droit. L’Al­sace en est l’illus­tra­tion empirique.

Les élec­teurs ont d’a­bord voté pour reje­ter le RN au pou­voir. Mais le chef de l’État conti­nue d’a­gir comme si le fait n’é­tait pas avéré. 

Bouter le cadavre à la renverse de l’horizon politique 

Alors que la situa­tion poli­tique est sans solu­tion poli­tique durable, que les coa­li­tions sont au mieux chi­mé­riques, ou au pire, pavent un bou­le­vard poli­tique au RN, celui-ci n’au­ra qu’à rap­puyer sur les bou­tons du « tous ligués contre nous », pour se pré­sen­ter vir­gi­na­le­ment comme la seule et authen­tique alter­na­tive poli­tique. Elle s’offrira ain­si l’Élysée en 2027, voire Mati­gnon aupa­ra­vant, sachant que d’autres dis­so­lu­tions sont pos­sibles d’i­ci là, si le para­digme poli­tique contraint par les ins­ti­tu­tions poli­tiques de la cin­quième Répu­blique, n’é­tait pas lui même dis­sout au plus tôt !

Sor­tir par le haut d’une impasse poli­tique tra­dui­sant une crise ter­mi­nale de régime, pas­se­rait en effet néces­sai­re­ment par la convo­ca­tion immé­diate d’une assem­blée consti­tuante, à l’initiative du Pré­sident, ou pas. Au reste, il est très peu pro­bable qu’il se sai­sisse de ce moyen de sor­tie de crise, puis­qu’il y per­drait au change, même si sa place dans l’His­toire, située aux car­re­fours de l’in­ven­tion de la ves­pa­sienne et celle du fil à cou­per le beurre, lui importe énormément.

Rap­pe­lons au pas­sage que le pro­gramme du NFP inclut bien l’ob­jec­tif d’une consti­tuante, et que les Insou­mis portent le sujet depuis de nom­breuses années.

Le conseil éco­no­mique social et envi­ron­ne­men­tal (CESE) serait par exemple l’ins­tance toute indi­quée pour for­ma­li­ser une conven­tion citoyenne fon­dée sur le tirage au sort, à la manière de la conven­tion citoyenne sur le cli­mat, dont Macron a déna­tu­ré et dilué la radi­ca­li­té des apports.

La conven­tion tra­vaille­rait au moins pen­dant une année (déjà figée jusque juin 2025) à asso­cier dans le cadre de l’é­la­bo­ra­tion for­melle d’une sixième Répu­blique, des ins­tru­ments de pilo­tage et de par­ti­ci­pa­tion citoyenne active, visant la co-vali­da­tion légis­la­tive ou même la cen­sure populaire.

Nombre d’analystes et de par­le­men­taires (y com­pris de droite) disent que le mes­sage fon­da­men­tal de Macron aux élus, et aux Fran­çais, se résume à un : « Main­te­nant, démer­dez-vous ! ».

Il est temps de le prendre au mot. Oui, démer­dons-nous, au plus vite. Et sans l’insupportable loca­taire du Fau­bourg Saint-Honoré.

Sai­sis­sons-nous de cette occa­sion his­to­rique pour impo­ser l’ur­gence de l’établissement d’une nou­velle Répu­blique. Car même pen­dant la houle, il est per­mis de son­ger à nou­veau aux pro­messes éga­li­taires et sociales qu’elle recèle. 

Plus que jamais, plai­dons pour la Répu­blique Sociale.