Crédit photos : Martin Wilhelm

Samedi 22 février 2025, Mulhouse a été le théâtre d’un drame au coeur de son grand marché, lieu public éminemment populaire et le plus fréquenté du Grand est. Sans doute l’un des seuls où se croisent toutes les classes sociales, ainsi que des étrangers venus de Suisse et de l’Allemagne voisines.

Lino Sousa Loureiro, un mulhousien de 69 ans, y a perdu la vie, assassiné à coups de couteau par un homme de 37 ans. Deux policiers ont été également grièvement blessés.

Lino Sousa Loureiro (Facebook) DR

Le meurtrier est d’origine algérienne, souffrirait de psychose schizophrénique (mais les expertises psychiatriques se contredisent), et est inscrit au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste, car condamné pour apologie du terrorisme en novembre 2023 par le Tribunal judiciaire de Mulhouse.

La victime

Originaire d’Ermesinde, près de Porto au Portugal, Lino Sousa Loureiro a quitté son pays natal en 1992 pour s’installer en France. Avec sa femme d’origine algérienne, et son fils, il vivait à Mulhouse depuis trois décennies. Très impliqué dans la vie locale, il était un membre actif d’une association des Portugais de Mulhouse. Ses proches et amis le décrivent comme une personne courtoise, généreuse et toujours prête à rendre service.

Il s’est retrouvé face à son assassin qui l’a poignardé au thorax alors qu’il faisait ses courses. Grièvement blessé, il décédera dans le véhicule des secours alors qu’il est transporté vers l’hôpital.

Dans des images filmées par un client du marché, on le voit à terre, alors que les pompiers tentent de le réanimer.

Il est immédiatement présenté dans les médias comme un héros pour s’être interposé face à l’assaillant. Alors même que personne n’est formel à ce sujet, les autorités se montrant plus prudente dans un second temps.

Si le groupe culturel et folklorique des portugais de Mulhouse affirme clairement sur sa page Facebook qu' »il a sacrifié sa vie pour protéger autrui », un message publié sur les réseaux sociaux par une personne se présentant comme sa nièce, a une toute autre version des faits.

Elle récuse la notion d’héroïsme et interroge son exploitation possible à des fins politiques, de la même manière qu’elle embarrasse les autorités en fustigeant leur passivité supposée :

« Bonjour. Je suis fatiguée de lire tout et n’importe quoi en commentaire sur cette page et d’autres… Mon oncle Lino a été tué par cet individu, mais la version des médias n’est pas vérifiée. Nous ne pensons pas qu’il se soit interposé comme c’est dit partout pour défendre la police, mais comme l’a précisé un commerçant du marché mon oncle faisait simplement ses courses et s’est pris un coup sans rien demandé à personne.
Vous comprendrez par vous même pourquoi ils veulent dire qu’il s’est interposé.
La police aurait dû intervenir bien plus tôt puisque cette personne rôdait depuis 9h du matin et cela a été relevé par plusieurs personnes.
Personne n’a contacté notre famille, nous avons dû chercher nous même de savoir si c’était lui n’ayant pas de nouvelles, ma tante a passé 7h au commissariat avant qu’on lui donne des informations c’est inadmissible. […] Merci de respecter ma famille dans vos commentaires réfléchissez avant d’écrire ça aurait pu être votre famille ! Ne nous divisons pas, au contraire ».

Sur l’agresseur et meurtrier

Le ministre Bruno Retailleau évoque lors d’un point presse un profil de personnalité psychotique : le meurtrier aurait un profil de schizophrène.

Pourtant, présenté à la barre du tribunal judiciaire, alors qu’il est arrêté en 2023 pour avoir appelé au jihad contre les mécréants afin de sauver la Palestine, en situation irrégulière et sans véritable vie sociale depuis 10 ans, l’expert psychiatre estime qu’il ne présentait « aucune anomalie mentale » et était conscient de ce qu’il faisait. L’accusé disait alors être « en colère, en rupture de soins. », et expliquait n’avoir pas mesuré ses propos.

Il a été condamné à 6 mois de prison ferme. À sa sortie, 50 jours avant l’échéance de sa peine, il avait été placé dans un centre de rétention administrative (CRA) pendant un total de 90 jours, soit 3 renouvellements de 30 jours, l’Algérie refusant toujours de lui délivrer un laisser-passer consulaire, nécessaire pour exécuter l’obligation de quitter le territoire qui pèse sur lui.

Une quatrième période de détention est demandée par les autorités, mais la requête est jugée illégale par la cour administrative d’appel :

« Depuis la dernière décision relative à la prolongation de la mesure de rétention administrative, intervenue le 18 mai 2024 et malgré les relances de l’administration, les autorités consulaires n’ont toujours pas répondu, de sorte qu’il n’existe pas ce jour de perspective de délivrance de documents de voyage à bref délai, susceptible de justifier une quatrième prolongation de la mesure. ».

L’administration a alors assigné Brahim A. à résidence, avec un pointage quotidien au commissariat central de Mulhouse. D’après une information que nous reprenons avec réserves, il aurait été vu fuyant le commissariat avant son pointage effectif, parce que l’attente y était trop longue.

Placé en garde à vue après son interpellation, l’enquête a été confiée au Parquet national antiterroriste (PNAT) pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste », l’individu ayant hurlé « Allah Akbar » lorsqu’il s’est attaqué à des agents du stationnement, puis à des agents de la police municipale. Trois autres personnes, se retrouvent avec lui dans les locaux de la sous-direction antiterroriste, et s’y trouvaient au moins jusqu’a ce jour.

Un nouvel examen psychiatrique, réalisé au moment de sa garde à vue, concluait en contradiction avec une autre expertise « à une absence de passage à l’acte dans un cadre délirant ainsi qu’à la compatibilité de son état de santé avec une mesure de garde à vue ».

Des anciennes connaissances du prévenu, interrogées par L’Alsace sur le marché, affirment que « Brahim a totalement vrillé après cette condamnation [de 2023]. C’était un gars bien. […] Après ce passage en prison, il n’était plus le même. Il prenait des médocs, ça l’a cassé. »

Exploitation politique immédiatement active

Le président Emmanuel Macron a condamné très rapidement cet acte lors d’une déclaration publique, alors qu’il se trouve au salon de l’agriculture : « La France ne cédera jamais face à la barbarie. Nous saluons le courage exemplaire de Lino Sousa Loureiro et adressons nos pensées à sa famille et ses proches. ».

Bruno Retailleau, ministre LR du gouvernement François Bayrou, dont les idiosyncrasies ne relèvent plus que de réflexes pavloviens de l’extrême-droite, déclare aussitôt que cette attaque était liée aux “désordres migratoires”, et a accusé l’Algérie de ne pas coopérer suffisamment pour reprendre ses ressortissants.

Parlant comme un Premier ministre ou un ministre des Affaires étrangères, qu’il n’est pas, il évoquera l’idée d’utiliser un “rapport de force” avec l’Algérie pour résoudre ce problème.

Des déclarations critiquées par l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, qui qualifiera les propos de Retailleau d’“amateurisme, soulignant que la surenchère ne résoudrait rien et que la politique étrangère ne devrait pas être menée sur la scène publique.

Le Premier ministre François Bayrou annonce dans la foulée des mesures de restriction d’accès à la France pour certains dignitaires algériens. Ce qui fut immédiatement considéré comme de la provocation par ces mêmes dignitaires.

Le ministère algérien des Affaires étrangères estimant que son pays était « manifestement devenu l’enjeu de querelles politiques intra-françaises où tous les coups bas politiciens sont permis dans le cadre d’une compétition, dont l’extrême droite est l’instigateur, le référent et le donneur d’ordres ».

Hommage public officiel morne et compassé

Un millier de personnes se sont réunies sur la Place de la Réunion pour rendre hommage à la victime, à la demande d’une maire ânonnant son texte avec l’emphase d’un curé en chaire, le visage en peine. En situation ultra formelle, l’exercice ne dit rien de la personne qui le prononce, parce qu’elle ne résonne pas avec son contenu. Probablement parce qu’elle n’en est pas l’auteur. Les 5 premières minutes ne s’attardent d’ailleurs qu’à décliner la liste interminable des officiels à qui elle s’adresse.

Parmi eux, des policiers allemands venus de Fribourg et Breisach, sans un mot sur le motif de leur présence, ainsi que le consul général du Portugal.

« Aujourd’hui, avec l’ensemble des membres du conseil municipal, j’ai souhaité que nous nous rassemblions pour lui rendre hommage. J’ai conscience que ce rassemblement ne le rendra pas à ses proches. Famille et amis, que des bougies et des fleurs ne suffiront pas à atténuer leur peine. Mais n’oublions pas que Mulhouse est une grande famille ».

« Une grande famille » dont quelques-uns s’arrogeraient un droit de cité ?

« À toutes et tous, soyez assurés de mon soutien et de ma détermination à porter toutes les initiatives sur le plan politique et judiciaire qui viendront renforcer les dispositifs actuels qui ne suffisent plus. Comme maire de Mulhouse, ma préoccupation principale reste la sécurité. La sécurité de tous n’est pas une option ».

« Ma détermination à porter toutes les initiatives sur le plan politique et judiciaire qui viendront renforcer les dispositifs actuels qui ne suffisent plus ». La phrase est lourde de conséquences sur le plan des droits fondamentaux, auxquels le droit à la sécurité n’est pas réductible. Il est vrai que M. Bruno Retailleau qui lui a assuré de son soutien, doit être au diapason de la maire de Mulhouse.

Thierry Queffélec, préfet du Haut-Rhin, aura quant à lui été bien plus prudent et cohérent dans sa déclaration. Il dit déplorer le décès de M. Lino Sousa Loureiro, « victime de la violence haineuse d’un déséquilibré, victime de ce qui est qualifié par l’autorité judiciaire d’un acte terroriste« . Remerciant avec insistance tous ceux et celles qui sont intervenus et « ont fait montre d’un magnifique état d’humanité » (des mots superbement ignorés par Michèle Lutz).

« Je sais que dans l’urgence des événements, nous n’avons pas pris le temps de vous remercier. Je le fais donc publiquement, ce soir, en vous mettant au rang de ceux qui, dans l’épreuve, font notre fierté. Cet hommage est fondamental pour permettre que nous soyons unis face à la violence aveugle comme face à la menace terroriste ».

« Chacun a pour devoir d’observer les lois de la République pour défendre nos libertés et aux besoins en combattant pour elles ».

« Vous avez montré dans l’action que contre la peur il n’y ait qu’un seul remède, le courage. Aussi à votre image, nous devons surmonter nos peurs. Car c’est bien un hommage à ce courage et à ce dévouement, sans oublier jamais la mémoire de Monsieur de Sousa ».

L’intervention du préfet du Haut-Rhin, de formation littéraire, et formé à Saint-Cyr, s’est conclut par une Marseillaise interprétée au violon par David Zuccolo, de l’Orchestre national de Mulhouse. Reprise en chœur par une partie des présents, elle revêtait un air crépusculaire.

Au terme de la manifestation, deux jeunes hommes, présents à l’avant-scène avec des drapeaux tricolores, membres du groupuscule d’extrême droite « Laction française » ont été interpellés. Ils seront renvoyés devant la justice pour outrages et provocation publique à la haine raciale après avoir hurlé au « francocide« , et à l’expulsion des OQTF « qui vont nous tuer« .

Des violences domestiques endémiques

Mais au fait, au nom de quelle recrudescence de la criminalité mulhousienne devrait-on « renforcer les dispositifs actuels » sur le plan politique et judiciaire ?

Source : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI)

La délinquance mulhousienne est certes supérieure à la moyenne nationale, sans être dramatique, contrairement à ce que les récits colportés par ceux qui ont intérêt à déprécier la ville répètent à foison.

Sur les 34 000 communes de France répertoriées par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), Mulhouse arrive en 2319e position dans le classement des villes pour le total des crimes et délits pour 1000 habitants !

En 2023, les principaux types de crimes et délits recensés à Mulhouse étaient les coups et blessures volontaires avec 1858 cas, soit 25,92% du total. Et surtout les vols et cambriolages avec 3248 cas, soit 45,32% du total.

Ce sont surtout les violences intrafamiliales qui continuent à augmenter significativement pour atteindre 1209 victimes en 2023. De même que les coups et blessures volontaires (649 victimes). Les violences sexuelles sont quant à elles inquiétantes à 2,79 cas pour 1000 habitant-es, soit 297 personnes.

Contre cet état de fait, d’abord et surtout constitué par des violences et agressions d’origine domestique, que fera concrètement et utilement la maire de Mulhouse ?

Renforcer le nombre de caméras (plus d’une centaine déjà présentes sur le ban mulhousien) ? Augmenter le nombre de policiers municipaux (plus de 70 actuellement) par le moyen de budgets supplémentaires ? Pousser à l’adoption d’une justice d’exception ? Ou proposer de sortir de l’état de droit, comme l’appelle de ses voeux, tout en ne l’assumant pas clairement, le ministre de l’Intérieur LR Bruno Retailleau, issu du même parti que celui de Mme Lutz (dont elle clame cependant ne plus faire partie) ?

Mulhouse, ville-monde

La formule « Mulhouse, capitale du monde« , n’est pas qu’une boutade que des associatifs ou des citoyens actifs sur la ville continuent à défendre mordicus. Avec une population jeune et diversifiée, la cité du Bollwerk forme un véritable melting-pot culturel. Illustration empirique de ces cités « fabriquées par les flux migratoires », qui renforcent leur caractère universel et pourrait inspirer l’idée qu’elle sont, à leur échelle, des concentrés culturels du monde.

Aujourd’hui, Mulhouse décompte 136 nationalités différentes. Un chiffre remarquable rapporté à sa population globale d’à peine 105 000 habitant-e-s.

Traverser la ville, c’est constater aisément une stratification sociale caractérisée par des inégalités marquées, et une précarité importante. Le revenu médian y est d’ailleurs inférieur de 25% au revenu médian national, et de 38% à celui du Haut-Rhin.

L’habitat y est ségrégé, puisque les catégories socio-professionnelles supérieures résident pour l’essentiel dans le sud de la ville, notamment dans le quartier Rebberg, rien moins que le plus riche de toute la France provinciale, et celui de Dornach.

Les revenus des ménages les plus pauvres ont baissé dans de nombreux quartiers prioritaires, tandis que ceux des plus riches ont continué d’augmenter, creusant ainsi les inégalités.

En matière de santé, l’espérance de vie est plus faible à Mulhouse, avec une mortalité prématurée plus élevée et une prévalence accrue des maladies chroniques. Dans un contexte aggravant, puisque l’offre de médecine libérale est hypothéquée par un fort vieillissement des professionnels et une diminution de leur nombre, affectant l’accessibilité aux soins de proximité.

N’y aurait-il pas là une espèce de corrélation méchamment persistante entre ces données sociologiques de base, et les violences sociales constatées dans les foyers et certains quartiers de la ville ?

Mais l’agenda n’est certainement pas celui-là pour les LR et pour l’extrême-droite de manière générale.

Droit de subir

Le ton était donné dès le lendemain par Pascal Praud sur la chaine d’info en continu de Vincent Bolloré « Cnews » : « L’État de droit n’a pas pu empêcher l’attentat islamiste de Mulhouse » !

La cause de ce crime, comme d’autres, serait donc à rechercher dans le fait que l’État de droit ne saurait agir pour les prévenir. Le droit est un obstacle à l’efficacité du politique. Tandis que son abolition, totale ou sélective, permettrait assurément de parvenir au risque zéro.

Ce faisant, il serait nécessaire que l’État français renonçasse aux droits fondamentaux de l’homme, dont la République est pourtant la matrice directe.

Dans l’agenda de ce personnel politique d’extrême-droite, la « volonté du peuple« , ne se réduit qu’à la seule expression électorale. Cette dernière devrait alors araser toute limite normative, pourtant créée pour se prémunir de l’arbitraire du pouvoir.

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir », disait Montesquieu.

Faute de retenir la leçon du célèbre philosophe et penseur politique français, il ne restera plus alors que l’État policier pour solutionner les maux nés de la violence sociale et économique. La raison d’État prévaudra donc en fonction des intérêts circonstanciels des gouvernants, pour signifier si des hommes et des femmes doivent être traités comme des choses, parce que d’origine, de sexe ou de religion malséante à l’opinion publique.

On trouve sur les réseaux de nombreuses vidéos produites par des jeunes mulhousiens qui courent avec leurs téléphones pour filmer l’arrestation du criminel dans les rues de la ville, à la façon d’une chasse à l’homme. Ne manquait plus que la caméra dans un hélicoptère pour recréer l’illusion d’un reportage sensationnaliste à l’américaine.

Avec le racisme institutionnel déployé partout, en capillarité entre milieu politique, techno-police et espaces médiatiques polarisés, amplifié par les réseaux sociaux déversant un flot continu de haine, nos concitoyens d’origine étrangère risquent d’en pâtir comme jamais, s’il ne se trouve pas d’alliés en humanité, « pour défendre nos [droits et] libertés et aux besoins en combattant pour elles« , comme l’a déclaré très récemment à Mulhouse un haut-fonctionnaire de l’État de droit français.