Dessin : Brigitte Klinkert, par Veesse

À l’heure où la Collectivité européenne d’Alsace proclame 2025 « Année du bilinguisme » et multiplie les initiatives pour promouvoir l’enseignement de l’allemand et de l’alsacien, la réalité sur le terrain scolaire demeure complexe et parfois problématique. Derrière les discours institutionnels valorisant le bilinguisme comme un atout culturel, économique et intellectuel, se cachent des défis considérables pour l’institution Éducation nationale, en Alsace notamment.

En témoigne la déclaration de l’élue à la CEA, et ex-secrétaire d’État, Brigitte Klinkert, se proposant de venir pallier le manque d’enseignants en allemand dans un collège colmarien (voir plus bas)…

La question de la langue régionale est éminemment sensible en Alsace, et, comme ailleurs en France, elle cristallise tensions et contradictions dans un territoire historiquement tiraillé entre deux cultures, dont nous explorons quelques enjeux linguistiques par le prisme scolaire.

L’héritage historique : une cicatrice linguistique encore sensible

L’histoire linguistique de l’Alsace porte l’empreinte douloureuse des conflits franco-allemands. Comme le souligne un article récent du Figaro, « l’Alsace et la Moselle portent l’empreinte d’une histoire linguistique unique, où le dialecte a longtemps fait office de fil conducteur, résistant aux soubresauts des conflits entre la France et l’Allemagne« . Cette histoire mouvementée a laissé des traces profondes dans l’approche éducative.

Les témoignages recueillis dans un article de L’Express « L’alsacien, une langue qu’on « alsacine«  » en donnent une certaine idée : « Quand je suis entrée à l’école maternelle, à l’âge de 3 ans, je ne parlais que l’alsacien. La directrice m’a souvent enfermée dans un local obscur. » Un autre rapporte : « À l’école primaire, quiconque était surpris à s’exprimer en alsacien était puni. La sanction consistait à devoir rester debout dans un coin de la cour et à porter une grosse pierre d’environ 5 kilos à bout de bras« . Ces récits illustrent ce que l’article qualifie de « livre noir du jacobinisme scolaire« .

Particulièrement traumatisante fut la période d’après-guerre, quand « Paris a utilisé les horreurs hitlériennes pour établir un parallèle entre l’alsacien et la langue des nazis« . En 1973, un inspecteur de l’Éducation nationale affirma même que parler alsacien aux enfants revenait à « retourner à l’homme des cavernes« . Cette répression psychologique a contribué au déclin spectaculaire de la pratique de l’alsacien : « En 1946, 96% des Alsaciens parlaient leur dialecte ; en 2022, ils ne sont plus que 46%« .

Crise chronique du recrutement

Le problème le plus aigu auquel est confronté l’enseignement bilingue en Alsace est sans conteste la pénurie d’enseignants qualifiés. Le recteur de l’académie de Strasbourg reconnaît lui-même qu' »il y a une difficulté de recrutement chronique » dans le bilinguisme. Cette situation est devenue tellement critique qu’en avril 2025, Brigitte Klinkert, députée du Haut-Rhin, a proposé de donner elle-même des cours d’allemand à des collégiens privés d’enseignement faute de professeur.

Les chiffres sont alarmants : en 2024, seulement 45,5% des postes de professeur d’allemand ont été pourvus au Capes, contre 42% en 2023. Pour le concours spécifique du CRPE voie régionale en 2023, sur 53 places ouvertes, seuls 31 candidats ont été recrutés, comme le souligne la FSU Alsace.

Face à cette pénurie, l’Éducation nationale a recours à des expédients controversés comme les « job datings« , critiqués par les syndicats d’enseignants. En juin 2022, l’académie de Strasbourg a organisé ces sessions de recrutement express spécifiquement pour trouver des enseignants bilingues. Selon le FSU, « dans le Haut-Rhin, la moitié de contractuels du 1er degré sont dans l’enseignement bilingue« .

Valérie Poyet, secrétaire départementale du SNUipp-FSU pour le Haut-Rhin, dénonce des « conditions de travail et de recrutement des enseignants en langue allemande absolument catastrophiques« . Ajoutant que « cela fait 10 ans que notre académie manque cruellement de profs d’allemand« .

Une source d’inégalités scolaires

Contrairement à l’image positive souvent associée au bilinguisme, plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer les inégalités que ce système génère. Didier Charrié, co-secrétaire local du syndicat enseignant SE-Unsa, critique « une volonté politique de faire du bilinguisme à tout va » et un système qui « devient élitiste« .

Une enquête de son syndicat menée en 2017 auprès des enseignants d’allemand et de français des sites bilingues de l’académie de Strasbourg a mis en évidence « la remontée au syndicat de nombreux questionnements et manifestations d’insatisfaction face à l’évolution du métier« . Le syndicat dénonce un « surcoût de la voie bilingue » qui « ne doit pas ôter de moyens à la voie monolingue« .

Plus récemment, en avril 2025, des mobilisations de parents d’élèves ont eu lieu à Strasbourg pour protester contre des fermetures de classes bilingues qui entraîneraient une augmentation du nombre d’élèves par classe jusqu’à 33, décrit comme « un enfer pour les enseignants et les élèves« . Ces tensions révèlent les difficultés de gestion d’un système à deux vitesses.

La syndicaliste Agathe Konieczka du SNUipp pointe un problème fondamental : « Il y a moins d’inclusion d’élèves en situation de handicap » dans les classes bilingues. Cette ségrégation de fait renforce les inégalités sociales et éducatives, transformant parfois le bilinguisme en facteur de discrimination plutôt qu’en facteur d’enrichissement.

Entre immersion et réalité : le difficile équilibre des modèles pédagogiques

L’ouverture récente de classes « immersives » en alsacien soulève de nouvelles questions. Depuis la rentrée 2023, quatre écoles proposent un dispositif où « 40% de l’enseignement se fait en alsacien, 40% en allemand, 20% en français« . Cette initiative est accueillie avec scepticisme par la FSU Alsace, qui « considère que c’est un leurre de croire que leur transmission par le système scolaire peut garantir leur survie« .

Une difficulté majeure réside dans la compétence des enseignants en alsacien. Selon une enquête académique de 2020, seuls 16% des enseignants ont répondu à une enquête sur la maîtrise du dialecte, et parmi eux, seulement 23% affirmaient comprendre et parler l’alsacien. « L’alsacien est, aujourd’hui, encore moins maîtrisé que l’allemand. Dès lors, on est en droit de se demander qui est capable et va assurer l’enseignement alsacien« , s’interroge le syndicat.

Cette situation crée un paradoxe : on demande aux enseignants de transmettre une langue qu’ils ne maîtrisent pas eux-mêmes. Au-delà de l’aspect linguistique, la variété des dialectes alsaciens complique encore la tâche : « les élèves participant à l’expérimentation ne parleront pas tout à fait la même langue selon qu’ils l’étudient dans le sud du Haut-Rhin ou au nord du Bas-Rhin« .

Continuité pédagogique compromise

L’un des problèmes les plus concrets du système bilingue est la rupture fréquente de la continuité pédagogique. Des situations absurdes se produisent, comme à l’école élémentaire Haut-Poirier de Mulhouse, où « l’enseignante d’allemand ne s’est pas présentée à son poste à la rentrée » et où « la vingtaine d’élèves de CP fait du bilingue… sans allemand« .

Le problème s’étend au niveau du collège : en 2025, une classe de 4e bilingue du collège Molière de Colmar est restée sans professeur d’allemand depuis novembre, provoquant la réaction de Brigitte Klinkert. Seulement 46% des heures ont été effectuées par des professeurs remplaçants.

Le recteur de l’académie tente de minimiser le problème en affirmant que « 97% des heures d’allemand réalisées dans l’académie ont été réalisées par des enseignants titulaires« , mais la réalité vécue par les élèves et les familles est bien différente. Pour la FSU, « si un prof d’allemand est absent, c’est impossible de le remplacer aujourd’hui. Il y a donc des inégalités entre les élèves, qui se retrouvent potentiellement pendant plusieurs mois sans profs selon leur établissement« .

Affichage politique face aux réalités du terrain

Les objectifs politiques en matière de bilinguisme en Alsace sont particulièrement ambitieux : une convention signée en 2015 fixe pour 2030 un objectif de 50% des inscriptions en maternelle en classes français-allemand. Pourtant, malgré cette volonté affichée, en 2021 et 2022, aucune école n’a ouvert de filière bilingue.

Claude Froehlicher, président d’Eltern Alsace (association de parents d’élèves en classes bilingues), critique : « C’est facile de dire qu’on ne trouve pas les enseignants en allemand, on ne les cherche pas vraiment ». Dénonçant un « manque de gestion des ressources humaines » de la part de l’Éducation nationale.

Cette ambition politique se manifeste également par la création en 2025 d’un Office public pour la langue régionale et l’organisation de nombreux événements dans le cadre de l’Année du bilinguisme, par la CEA. Pourtant, selon le syndicat SE-Unsa, il faudrait plutôt « une pause dans le développement des sites bilingues paritaires« .

« L’enseignement de l’allemand est pris en otage sur des questions identitaires alsaciennes« 

En février 2018, Christian Moser, secrétaire régional du SE-Unsa, déplorait que « l’enseignement de l’allemand est pris en otage sur des questions identitaires alsaciennes. Des levées de boucliers irrationnelles empêchent le débat« . Ce constat reste d’actualité en 2025.

Concomitamment, la mobilisation constante des acteurs historiques du bilinguisme alsacien reste active. En avril 2025, Richard Weiss, figure emblématique de la défense des langues régionales et cofondateur de l’association ABCM-Zweisprachigkeit en 1990, interpelle directement les institutions dans une lettre ouverte.

L’ancien professeur de lettres classiques, dont le fils fréquenta la maternelle « Les Géraniums » à l’origine des premières revendications bilingues à Colmar, propose de pallier lui-même le manque de professeurs d’allemand au collège Molière, où une classe de 4e était restée sans enseignant depuis novembre.

Cette initiative symbolise le fossé entre les discours institutionnels et les carences structurelles : « Cette déficience systématique et programmée de l’Éducation nationale montre la nécessité de créer enfin des collèges ABCM » écrit-il, rappelant que le refus initial de l’administration scolaire en 1990 avait conduit à la création d’écoles associatives en immersion.

Weiss dénonce un sabotage récurrent des initiatives locales, soulignant que l’académie de Strasbourg a rejeté 125 candidatures d’enseignants bilingues présentées par les associations entre 2023 et 2025, selon les données du projet RecrutoRRs.

Son plaidoyer s’inscrit dans une lutte de trois décennies pour une « véritable politique linguistique », documentée dans ses ouvrages Quand je serai grand, je serai bilingue (2022) et L’enseignement bilingue, toute une histoire (2022). Ces travaux révèlent comment l’administration a longtemps assimilé l’alsacien à un « patriotisme de clocher » et l’allemand à un « reste de l’occupation nazie », selon des archives inédites de l’inspection académique.

La lettre de Weiss met en lumière le paradoxe alsacien : alors que 81,9% des élèves du secondaire apprennent l’allemand à Strasbourg, l’académie peine à pourvoir 54,5% des postes d’enseignants, recourant massivement à des contractuels précaires.

Ce militant de la première heure propose une solution pragmatique : mobiliser des étudiants allemands comme assistants de langue, sur le modèle des échanges transfrontaliers initiés avec le Bade-Wurtemberg pendant la crise sanitaire.

Cette intervention rappelle que le bilinguisme alsacien reste un combat civique autant que pédagogique, nécessitant une alliance entre élus et société civile face à un système éducatif encore marqué par l’héritage jacobin.

Le bilinguisme, bienfait cognitif sous-estimé

Si les problèmes organisationnels et pédagogiques du bilinguisme sont nombreux, il convient de ne pas négliger l’impact cognitif positif que pourrait avoir un enseignement bilingue bien conçu. Comme le souligne un article récent de Courrier International, « plusieurs études ont déjà suggéré que la maîtrise d’au moins deux langues retarde l’apparition des premiers symptômes de démence« .

La psychologue Ellen Bialystok, spécialiste mondiale du plurilinguisme, affirme que « les bénéfices du bilinguisme augmentent avec sa durée, et plus on pratique, mieux c’est« . Ces avantages cognitifs représentent un argument de poids en faveur du bilinguisme, s’il était accessible à tous les élèves de manière équitable.

Cependant, les contraintes matérielles et humaines actuelles empêchent de tirer pleinement parti de ces bénéfices potentiels. Comme le note la FSU, « au lieu de s’attaquer aux réelles causes de la crise du recrutement, le gouvernement préfère recruter en masse des personnels contractuels qui seront précaires et non formés« , ce qui dégrade « la qualité de l’enseignement dispensé » et met « en souffrance les personnels recrutés« .

Vers un bilinguisme plus réaliste et équitable ?

Face à ces multiples défis, une refonte du système bilingue en Alsace semble nécessaire. Valérie Poyet du SNUipp-FSU propose de transformer le « bilinguisme en langue étrangère » en « initiation à la langue allemande pour tous les élèves« , une approche qui pourrait être plus équitable et réaliste compte tenu des contraintes actuelles.

Le SE-Unsa, sur la base de son enquête, demande « une pause dans le développement des sites bilingues paritaires » afin de consolider l’existant avant d’envisager toute expansion. Cette suggestion permettrait de résoudre les problèmes actuels avant d’en créer de nouveaux.

La question du bilinguisme en Alsace ne peut être réduite à un simple débat pédagogique ou administratif. Elle touche à l’identité même d’un territoire marqué par l’histoire et tiraillé entre différentes influences culturelles. Comme le résume pertinemment le journaliste Michel Feltin-Palas, « en Alsace comme ailleurs, il y aurait une solution sage, respectueuse des peuples comme de l’unité nationale : le bilinguisme« .

Mais ce bilinguisme ne peut être décrété par simple volonté politique : il doit s’appuyer sur des moyens concrets, une formation de qualité et une réelle prise en compte des réalités du terrain.

En attendant que ces conditions soient réunies, l’écart continuera de se creuser entre les ambitions affichées et la réalité vécue par les élèves, les familles et les enseignants alsaciens. Le risque est grand de voir le bilinguisme, censé être une richesse culturelle et intellectuelle, devenir un facteur supplémentaire d’inégalités dans le système éducatif français.

Perspectives pour 2025 et au-delà

À l’heure où la Collectivité européenne d’Alsace lance son « Année du bilinguisme« , la question demeure : ces initiatives permettront-elles de résoudre les problèmes structurels identifiés depuis des années? Sans une réponse coordonnée à la crise du recrutement des enseignants et sans une réflexion approfondie sur l’équité du dispositif bilingue, le risque est grand que 2025 soit une année de plus de frustrations et d’occasions manquées pour l’éducation alsacienne.

Les enseignant-e-s du secteur bilingue, notamment dans le 1er degré, plus nombreux/ses encore dans le Haut-Rhin, témoignent sans cesse de leurs difficultés à gérer deux fois plus d’élèves que leurs collègues de monolingue répartis entre 2 classes à raison de 2 jours d’allemand par semaine, de la difficulté à articuler leur travail avec des binômes en français, de la préparation ex-nihilo des cours alors que les supports pédagogiques n’existent pratiquement pas, contrairement au français, etc…