Crédit photos : Martin Wilhelm
Mulhouse, ville emblématique de l’industrialisation française, s’interrogeait vendredi soir sur son avenir et son identité, à l’occasion d’une table ronde organisée à l’hôtel de Bristol par l’association Mulhouse Cause Commune, et intitulée : « Construisons ensemble le Mulhouse de demain« .
Experts, universitaires et citoyens y ont croisé regards historiques, géographiques et sociologiques sur les défis de la cité et les nombreux enjeux qui lui font face.
Les élus mulhousiens du groupe municipal « Mulhouse cause commune » (dont Loïc Minéry qui co-animait la soirée avec Siam Angie GUYOT, présidente de l’association « Mulhouse Cause Commune« ), ont reçu trois universitaires, afin de croiser expertises et expériences, et dessiner les contours de la ville de demain : l’historienne Marie-Claire Vitoux, professeure honoraire d’histoire contemporaine à l’UHA, la sociologue Garance Clément, enseignante à l’UHA, et le géographe Raymond Woessner, ancien professeur à l’UHA et à la Sorbonne.
L’événement a abordé cinq thématiques structurantes : l’économie et l’emploi, la mobilité et les connexions, le logement, les migrations, et l’identité politique locale.
Mulhouse, archétype d’une ville industrielle… mais quelle mémoire ouvrière ?
Un remarquable passé industriel
Marie-Claire Vitoux a rappelé la singularité de Mulhouse : ville industrielle pionnière au XIXe siècle, championne de la dissociation capital/travail, elle alignait 3 300 ouvriers chez DMC dès 1848, à une époque où la France restait dominée par l’artisanat. Ce modèle a façonné une société où la cohabitation des classes sociales est moins la règle que la séparation, avec des classes moyennes historiquement enclines à vivre “à l’abri des remparts”.
La rupture des années 1960-1980 : déclin, chômage, oubli du savoir-faire
Le déclin des industries de main-d’œuvre, dès les années 60-80, a bouleversé le tissu socio-économique, menant à la précarisation. Un phénomène aggravé par le manque de reconnaissance des compétences ouvrières : « La mémoire des grands capitaines d’industrie est hypertrophiée, mais la mémoire technique ouvrière est anémiée », souligne l’historienne, citant le déplacement emblématique de la statue du Schweissdissi.
L’absence de formation supérieure demeure un enjeu (peu de Bac+5 sur le territoire, formation et savoir-faire d’entreprise disparus), contribuant à la fragilité professionnelle.
Défis économiques : souveraineté et précarisation du travail
Logistique et réindustrialisation : le foncier et la révolution de l’emploi
Raymond Wessner, géographe, identifie un enjeu central : la disponibilité du foncier et la reconversion des anciennes friches industrielles. « Le paradoxe mulhousien, c’est la présence de nombreux espaces vacants, parfois idéalement situés pour une relance industrielle ou logistique. Mais la reconversion tarde », note-t-il.
Tandis que la périphérie attire les grandes implantations modernes (gigafactory, datacenters). Mulhouse connaît également un boom logistique (entrepôts…) qui offre des emplois non qualifiés de court terme, mais déjà menacés par l’automatisation massive.
Sur le plan des dynamiques actuelles, Wessner observe la montée des activités logistiques, dans le sillage des entrepôts « Amazon« , ou des centres de distribution, détruisant le petit commerce de centre-ville, qui, sur le court terme, offrent des emplois non qualifiés, mais sont fortement menacés par l’automatisation et l’intelligence artificielle. « L’emploi logistique va fondre comme neige au soleil. Ce secteur n’est pas un gage de stabilité, surtout pour les moins qualifiés. »
Vers une souveraineté alimentaire et énergétique ?
Face à l’incertitude du secteur industriel et logistique, il plaide pour un investissement dans la souveraineté alimentaire (relocalisation du maraîchage et de la production bio pour contrer la disparition des agriculteurs) et énergétique (solaire, biomasse). Le BTP, avec la rénovation énergétique, offre aussi des perspectives d’emplois locaux, tout comme l’économie circulaire (recycleries, réparation, valorisation des déchets). Néanmoins, Wessner alerte sur le risque de faire du Haut-Rhin une « chouette poubelle » industrielle (particulièrement illustré par Stocamine, et le futur centre de traitement des déchets nucléaires à Fessenheim), plaidant pour une valorisation qualitative et écologique.
Wessner rappelant d’ailleurs que dans les sphères parisiennes cette idée s’est construite autour de la reconversion des mines de potasse, notamment de l’installation de l’entreprise Tredi (qui fut un temps actionnaire de Stocamine).
Précarisation et atomisation du travail
Garance Clément a insisté sur la précarisation croissante : « En 40 ans, le nombre d’emplois précaires a doublé » CDD, intérim, temps partiel et ubérisation (travail de plateforme) déqualifient et isolent. Les collectifs de travail et syndicats s’affaiblissent, la pénibilité augmente, frappant plus durement femmes et immigrés. Même dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, notamment associatif, où la précarité s’invite au travers de stages, services civiques ou contrats courts…
Garance Clément plaide ainsi le retour à un salariat protecteur, avec de vrais collectifs de travail et une vigilance accrue sur les nouvelles formes d’emplois déguisés, même dans le secteur associatif.
Transports et dynamique transfrontalière autour de la ville
Un réseau de transports sous-dimensionné
Le tramway mulhousien, fierté d’il y a 20 ans, est désormais l’un des plus petits de France et n’a pratiquement pas été étendu, contrairement à d’autres villes moyennes. « En dessous de 500 000 habitants, le tram n’a pas vraiment de sens ; un bus à haut niveau de service serait plus adapté et moins coûteux », analyse Woessner. Pourtant démenti dans les faits par le contre-exemple strasbourgeois.
Des initiatives comme le Service Express Métropolitain (SERM) ou le développement des lignes d’autocar (vallée de la Thur) sont à suivre, mais le projet de liaison ferroviaire vers l’aéroport – au coût jugé déraisonnable – est critiqué.
Transfrontalier : coopération ou concurrence ?
L’aéroport de Bâle-Mulhouse (succès, coopération spontanée lors d’événements), l’Eurodistrict, la Mundaris, la Conférence Métropolitaine (ou Conférence franco-germano-suisse du Rhin supérieur…). Les structures de coopération transfrontalière existent mais produisent peu de résultats concrets.
En réalité, beaucoup d’actions se font spontanément, sans stratégie partagée (« ce qui marche se fait tout seul »). La relation avec le Nord Franche-Comté s’est étiolée, la concurrence prime souvent sur la coopération.
Effet du travail frontalier : c’est un signe d’ouverture, mais il augmente cependant les inégalités (logement, mobilité) et l’impact écologique.
Le logement : miroir des fractures sociales
Héritage de la Cité ouvrière, accession à la propriété et blocage de la rénovation
Mulhouse fut pionnière en matière d’accession à la propriété pour les ouvriers (modèle protestant, 1853), ce qui a contribué à la conscience de classe, mais aussi à la ségrégation. Les propriétaires sont pauvres, souvent incapables d’assumer la rénovation de leur bien, et les quartiers bâtis sur l’auto-construction ouvrière sont aujourd’hui difficiles à rénover.
Ségrégation et fuite des classes moyennes
La circulaire Guichard (1973) a stoppé la construction de grands ensembles, renforçant la tendance à la fuite des classes moyennes vers la périphérie. Ceux qui restent dans les quartiers populaires sont ceux qui ne peuvent partir. La ségrégation scolaire accompagne cette fracture spatiale.
Gentrification, Airbnbisation : entre menace et opportunité
Le logement étudiant cher, la montée du parc Airbnb (500 logements recensés), l’investissement locatif privé… autant de signes d’une gentrification naissante, mais dont l’ampleur demeure mesurée. Un “éco-quartier” de type Vauban est évoqué comme “maillon manquant”.
Migration et intégration : Mulhouse, « ville-monde » en quête d’outils nouveaux
Immigration et solidarité à l’échelle locale
Pour Marie-Claire Vitoux, Mulhouse est archétypale de la ville d’immigration ouvrière : Allemands, Italiens, Maghrébins, post-coloniaux. Cette dernière ferait « problème », alors que la question est post-coloniale. On avait des immigrations qui venaient de l’espace germanique et qui, donc, n’aurait pas poser de problème culturel. Sauf que… les travaux de Gérard Noiriel ont montré que même les Italiens se sont vus reprocher d’être « trop catholiques », et donc « pas catholiques comme nous ». Donc on les a tués, comme à Aigues-Mortes. Enfin, on en a assassiné quelques-uns.
Donc, la proximité culturelle ne valait pas. Mais la vraie question est l’intersectionnalité, et peu importe qu’on la traite de wokiste. La question coloniale va souvent percuter la question de l’immigration, et Mulhouse est archétypale, de ce point de vue-là. Ce qui est grave, c’est que les outils d’intégration spontanés, naturels, à savoir l’école et le travail, et le travail non qualifié dans les usines de main-d’œuvre, ces outils sont complètement à plat.
On est actuellement dans une période, à l’aube du XXIe siècle, où on a une école à deux vitesses, qu’on le veuille ou non. Et on trouve à Mulhouse des institutions scolaires, de ségrégation scolaire, qui sont particulièrement dynamiques, et qui accompagnent la ségrégation socio-spatiale des classes moyennes dans M2A.
C’est-à-dire que la question de l’immigration n’est pas une question en soi, elle doit être contextualisée dans le moment où nous sommes, et qui bien sûr transfigure les représentations. Autrefois, on parlait des maghrébins, maintenant on parle des « musulmans ». On parlait des travailleurs, et maintenant on parle des « musulmans ». Donc on fait disparaître la question sociale, des inégalités socio-économiques, derrière une pseudo-question culturelle ou ethnique.
Marie-Claire Vitoux pense que la Ville de Mulhouse a une capacité, parce qu’elle est pauvre, à être solidaire. Les riches ne sont pas solidaires, mais les pauvres le sont. 17 % des mulhousiens sont des étrangers qui n’ont pas le droit de vote. On peut dire qu’ils ne vont pas voter, qu’on n’a pas à s’en occuper. Pourtant, ils participent à la richesse globale.
Il avait été question en 1989, lorsque Jean-Marie Bockel était devenu maire de Mulhouse, de créer un droit de vote local, comme outil d’intégration servant les problématiques de la ville. Les outils d’intégration sont en panne. C’est le moment de les réinventer !
Les associations jouent un rôle-clé pour l’accompagnement, l’apprentissage, la lutte contre les discriminations, mais leur action est freinée par des moyens insuffisants et parfois par des contraintes administratives croissantes.
Quelques leviers imaginables :
- Droit de vote local pour les étrangers : un vieux projet local.
- Budgets municipaux “sensibles aux discriminations”.
- Soutien aux initiatives communautaires et aux réseaux associatifs.
La diversité, vécue au quotidien comme une évidence par les jeunes, reste politiquement instrumentalisée dans le débat national.
Politique locale : tradition de gauche, défis du réenchantement démocratique
Ville républicaine et socialiste historique, Mulhouse a basculé à une forme de centre-gauche, se “décalant” de son socle ouvrier initial (déconnexion entre monde ouvrier et direction politique). La correspondance entre structure socio-économique et vote est nette : quartiers riches à droite, quartiers pauvres à gauche (mais avec forte abstention), centres et classes moyennes votant écologiste.
L’autogouvernement mulhousien (héritage de la République de Mulhouse, cité indépendante) est cité comme ressource possible d’un sursaut démocratique, “par en bas”.
Les enjeux majeurs :
- Faire revenir les citoyens vers les urnes hors des rendez-vous nationaux ;
- Redonner du sens à l’engagement partisan ;
- Renforcer la démocratie locale participative.
Propositions et horizons pour Mulhouse 2030
Les intervenants convergent sur plusieurs axes d’avenir :
- Réindustrialisation et innovation dans les friches (industrie verte, numérique, circuits courts).
- Souveraineté alimentaire et énergétique : ceinture maraîchère, circuits bio, solaire, biomasse, rénovation énergétique.
- Économie circulaire : recycleries, réemploi, réparation – à la condition d’éviter la “poubellisation”.
- Mobilités intelligentes et inclusives : extension raisonnée des trams, bus performants, meilleure articulation avec l’agglo, coopération transfrontalière pragmatique.
- Logement abordable et de qualité : plan de rénovation, formes innovantes (bail solidaire, co-habitat).
- Inclure et valoriser la diversité : financement du tissu associatif, démocratie locale active, lutte contre toutes les discriminations.
- Réenchanter la politique locale : projet de territoire partagé avec la M2A, mobilisation citoyenne, culture et créativité comme moteurs de rayonnement.
Culture et créativité : un “Brooklyn de Bâle” ?
Le foncier abordable et le dynamisme culturel (Motoco, Art3F…) font de Mulhouse une terre d’accueil pour jeunes artistes et créatifs, ce qui attire certains à en faire un “Brooklyn de Bâle”. La culture se révèle ainsi un moteur de transformation du territoire et d’attrait pour des classes créatives, à condition d’un soutien public affirmé.
Importance des associations : le tissu associatif est très vivant à Mulhouse et joue un rôle crucial dans la solidarité et l’intégration, mais il a besoin de soutien.
Recréer du commun pour un projet partagé
Le diagnostic posé lors de la table ronde est à la fois exigeant et constructif : Mulhouse n’est ni condamnée ni figée. Son avenir dépend d’une capacité collective à conjuguer mémoire ouvrière, dynamique solidaire, transition écologique et innovation citoyenne. Parce que, comme l’a rappelé l’un des intervenants, “la paix, ça se fait à deux” : seul un projet partagé, entre ville centre et agglomération, permettra à Mulhouse de rejouer un rôle moteur au sein du Rhin supérieur.
La mobilisation des citoyens, des réseaux associatifs et la créativité locale sont les meilleurs leviers pour transformer les faiblesses en forces. Face à la précarisation, à la fragmentation urbaine et aux montées de la défiance, c’est l’intelligence collective et l’audace qui pourraient offrir à Mulhouse un avenir solidaire, inclusif et résilient.
Enjeux transversaux et perspectives :
Projet de Territoire Partagé : il y a nécessité d’un projet de territoire commun entre la ville centre et l’agglomération (M2A), malgré les mauvaises relations passées, car les compétences se concurrencent. Les décisions politiques doivent être connectées aux habitants via une démocratie « par en bas ».
Politiques publiques : la question des politiques publiques est centrale, mais se heurte au manque de moyens et à la complexité de l’articulation des compétences entre les différents échelons (municipal, agglomération, régional, national).
Compétition territoriale versus coopération : Mulhouse se situe entre deux pôles puissants (Bâle et Strasbourg) et subit une compétition territoriale. La question est de savoir comment se positionner, peut-être en développant des niches ou des technologies de pointe utiles aux deux pôles, et en valorisant ses atouts (UHA, cadre de vie, dynamisme associatif).
Prochaine étape : une table ronde “Santé”, le 10 juin 2025, pour poursuivre la réflexion au cœur des enjeux du bien-vivre mulhousien.



















