Crédit photos : Martin Wilhelm
À Mulhouse, une conférence organisée le 18 décembre 2025 par l’Université de Haute Alsace (UHA) et l’Université Populaire du Rhin a mis en lumière les défis et les opportunités de la collaboration interprofessionnelle pour soutenir les enfants placés en protection de l’enfance.
Animée par deux chercheuses du Laboratoire interuniversitaire des sciences de l’éducation et de la communication (LISEC), Nathalie Gavens et Héléna Frithmann, cette rencontre gratuite a attiré un public attentif à la Cour des chaînes, soulignant l’urgence d’une inclusion scolaire plus inclusive pour ces mineurs vulnérables. En France, près de 177 000 enfants sont placés, dont 30 % ont connu une période sans domicile fixe, rendant leur parcours éducatif particulièrement précaire.
Contexte et enjeux de la conférence
L’événement s’inscrivait dans le cycle « Science et Société » de l’UHA, un programme dédié à rendre accessible la recherche scientifique au grand public alsacien, en partenariat avec des lieux comme l’Université Populaire du Rhin.
Nathalie Gavens, maîtresse de conférences HDR en psychologie de l’éducation à l’UHA, et Héléna Frithmann, docteure en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université de Strasbourg, ont présenté les résultats d’une thèse soutenue en 2024, centrée sur la collaboration entre éducateurs spécialisés et enseignants du premier degré.
Cette thématique émerge d’un besoin sociétal croissant, où les enfants placés, souvent marqués par des traumatismes, des ruptures familiales et des carences affectives, affichent un taux de réussite scolaire bien inférieur à la moyenne nationale : par exemple, 40 % d’entre eux redoublent en primaire, contre seulement 16 % pour l’ensemble des élèves.
La conférence a insisté sur le fait que, sans une coordination renforcée entre les sphères éducative et scolaire, ces jeunes risquent un décrochage précoce, aggravant leur vulnérabilité à l’âge adulte : 15 % des personnes sans domicile fixe sont d’anciens placés, un chiffre qui monte à 25 % pour ceux nés en France, alors qu’ils ne représentent que 2 à 3 % de la population générale.
Ces statistiques soulignent l’enjeu majeur d’une politique publique plus transversale, où l’école devient un levier essentiel pour briser le cycle de l’exclusion.
Principaux résultats de la recherche présentée
Les intervenantes ont détaillé une étude mixte menée de 2021 à 2024, qui combine une enquête quantitative auprès de 1 000 professionnels (éducateurs spécialisés, enseignants ayant ou non accueilli des enfants placés) et un suivi qualitatif approfondi sur une année scolaire, impliquant quatre professionnelles – deux éducatrices et deux enseignantes – dans la région de Guebwiller.
Cette approche méthodologique, validée par un comité d’éthique, a permis d’explorer à la fois les perceptions et les pratiques réelles de la collaboration interprofessionnelle. Les résultats mettent en évidence une forte volonté chez les éducateurs et enseignants de collaborer, avec une majorité exprimant un désir sincère de partager leurs expertises pour le bien des enfants ; cependant, cette intention reste souvent théorique, freinée par des obstacles structurels profonds.
Parmi ceux-ci, le manque de temps émerge comme un frein majeur, lié à des rythmes de travail divergents : les éducateurs, souvent en internat ou les week-ends, peinent à synchroniser avec les enseignants, confinés à des horaires scolaires classiques, ce qui transforme le temps en un « prétexte » masquant un besoin d’organisation plus fine, comme des rendez-vous fixes entre vacances. De même, une méconnaissance mutuelle des missions et des institutions accentue les stéréotypes – les enseignants voient parfois les éducateurs comme trop « affectifs », tandis que ces derniers perçoivent l’école comme rigide –, et le partage d’informations reste unidirectionnel, allant principalement des éducateurs vers les enseignants, sans réciprocité, ce qui génère des tensions et des attentes irréalistes sur le terrain.
Au niveau organisationnel, l’absence de normes institutionnelles claires – la collaboration n’étant pas obligatoire entre l’Éducation nationale et la protection de l’enfance – exacerbe ces difficultés, avec un turnover élevé des éducateurs qui rompt les liens naissants et un manque de ressources humaines pour soutenir ces échanges.
De manière positive, les échanges transversaux observés dans l’étude ont créé un « fil d’Ariane » cohérent entre la sphère éducative du foyer et celle de l’école, favorisant une adaptation comportementale des enfants et une meilleure estime de soi : par exemple, un discours commun entre adultes réduit les incohérences perçues par les mineurs, comme dans le cas d’Anna, une fillette placée tiraillée entre les exigences scolaires (apprendre une poésie par cœur) et les priorités éducatives (un week-end reposant).
Les points d’appui incluent un respect mutuel sans hiérarchie de pouvoir, un développement professionnel enrichi par ces dispositifs de recherche – les participantes se sentant plus légitimes pour initier des actions concrètes –, et une perception globalement positive de la collaboration pour le bien-être et l’accrochage scolaire des enfants.
À l’inverse, les points de vigilance soulignent un manque criant de formations adaptées aux besoins réels (les modules existants étant trop généraux), une confusion autour du secret professionnel – malgré le décret de 2021 autorisant un « secret partagé » pour les situations de protection de l’enfance –, et une implication faible des parents, dont la scolarité est reléguée au second plan lors des échanges avec les éducateurs, privant les enseignants d’un partenariat direct avec les familles.
Les chercheuses ont enfin rappelé des chiffres alarmants : 28 % des enfants placés sont orientés vers l’enseignement spécialisé, contre 4 % en population générale, et 17 % sortent du système sans diplôme, contre 8 % globalement, illustrant l’urgence d’une école plus inclusive.
Perspectives et recommandations pour une inclusion renforcée
Pour surmonter ces freins multifactoriels, Gavens et Frithmann avancent des recommandations précises et opérationnelles, issues directement de leur recherche, afin de transformer l’intention en actes concrets sur le terrain.
Elles proposent notamment la création d’un questionnaire diagnostique global, outil de mesure innovant pour évaluer les forces et faiblesses des collaborations locales entre éducateurs et enseignants, permettant aux institutions de cartographier leurs pratiques et d’identifier des axes d’amélioration personnalisés.
Un guide pratique pour l’accueil des enfants placés en classe est également en élaboration, avec des conseils concrets sur la gestion des traumatismes, l’adaptation des pédagogies et la communication sensible, complété par un site internet dédié qui démystifie les acronymes et protocoles complexes, comme la FRIP (fiche de recueil d’informations préoccupantes), pour favoriser une meilleure compréhension mutuelle.
Sur le plan institutionnel, elles appellent à institutionnaliser des mécanismes obligatoires, tels que des rencontres annuelles en rentrée scolaire entre éducateurs et enseignants pour discuter de la scolarité de chaque enfant placé, et à intégrer systématiquement ces thématiques dans les formations initiales : pour les enseignants via les INSPE (instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation), et pour les éducateurs au sein des écoles sociales, avec un accent sur la co-éducation et le rôle des parents.
En Alsace, région relativement bien dotée en ressources départementales pour la protection de l’enfance, ces avancées pourraient servir de modèle pour d’autres territoires, où les disparités budgétaires et le manque de coordination compliquent les placements et l’inclusion scolaire.
La conférence s’est conclue par un débat enrichissant avec le public, qui a évoqué des extensions possibles : par exemple, adapter ces collaborations aux niveaux collège et lycée pour prévenir le décrochage adolescent, intégrer les mineurs non accompagnés (MNA) dans ces dispositifs, et renforcer le rôle des parrains ou marraines pour un soutien prolongé jusqu’à 21-25 ans via le « contrat jeune majeur », qui vise à fluidifier la transition vers l’âge adulte.
Ces perspectives s’alignent sur les recommandations de France Stratégie, qui insiste pour que la réussite scolaire devienne un objectif explicite et mesuré du placement en protection de l’enfance, avec des indicateurs partagés entre institutions.
Au final, cette initiative mulhousienne renforce un plaidoyer plus large pour une école véritablement inclusive, où la transversalité professionnelle n’est pas une option mais une nécessité pour retisser les fils du destin de ces jeunes, souvent confrontés à l’exclusion dès leur plus jeune âge.
Elle invite à une réflexion collective sur la manière dont la société peut transformer les vulnérabilités en opportunités d’émancipation.












