Crédit photos : Martin Wilhelm
Le 10 juin, un panel d’experts et des citoyens se sont réunis à l’Hôtel Bristol, à l’invitation de l’association Mulhouse cause commune, pour y participer à un un débat dense sur les défis de la santé à Mulhouse. Loin de se limiter à la question lancinante des déserts médicaux, la soirée, animée par le Dr Fatiha Guemazi Kheffi et Loïc Minery (porte-parole du groupe d’opposition municipale Mulhouse cause commune), a plaidé pour un changement de paradigme : passer d’une logique de soin curative à une approche globale et préventive, où les déterminants sociaux, le partenariat avec les patients jouent un rôle central.
Prévention et déterminants sociaux : vers une politique de santé globale
En ouverture, François Courtot, ancien directeur du centre hospitalier de Rouffach, a d’emblée élargi le cadre du débat. S’appuyant sur la Charte d’Ottawa de l’OMS, il a rappelé que la santé n’est pas « un but dans la vie« , mais une « ressource de la vie quotidienne« . Selon lui, les discussions sur la santé se focalisent trop souvent sur l’accès au médecin ou à l’hôpital, alors que les véritables fondations d’une population en bonne santé sont ailleurs : la paix, un logement, un revenu, l’éducation ou encore la justice sociale.
M. Courtot a partagé son expérience de la création d’un « espace de prévention et de santé publique » à Rouffach, un modèle qu’il juge adaptable à un contexte urbain comme Mulhouse. Centré sur la psychiatrie, cet espace visait à maintenir le lien social et à renforcer l’autonomie des patients à travers des ateliers pratiques : activité physique, nutrition, mais aussi des aides à la réinsertion comme réapprendre à faire ses courses ou à utiliser une machine à laver. Il a conclu en suggérant que le rôle d’une municipalité serait de catalyser la coordination entre l’hôpital, les cliniques et la médecine de ville pour fluidifier les parcours de soins, notamment pour les maladies chroniques.
Accès aux soins : le parcours du combattant du patient et des personnes handicapées
Deux témoignages poignants ont mis en lumière les fractures dans l’accès aux soins. Bouhdoud Badre, éducateur sportif et « patient partenaire » vivant avec un diabète de type 1, a souligné le rôle capital, mais non reconnu, des patients qui accompagnent leurs pairs. Évoquant avec amertume la fermeture du centre de santé Edens où il exerçait, il a qualifié le partenariat en santé d' »utopie » avec la municipalité actuelle, faute de soutien concret.
22% des personnes en situation de handicap n’ont pas accès aux soins nécessaires et 16% ont déjà subi un refus de soins.
Ce sentiment d’un système à plusieurs vitesses a été corroboré par Lea Forestier, coordinatrice de Handiconsult Sud Alsace. Les chiffres qu’elle a présentés pour le Haut-Rhin sont alarmants : 22% des personnes en situation de handicap n’ont pas accès aux soins nécessaires et 16% ont déjà subi un refus de soins.
Face à ce constat, l’initiative Handiconsult et la récente signature de la Charte Romain Jacob visent à créer des parcours facilités, avec des consultations plus longues et des professionnels sensibilisés. Les besoins identifiés lors des ateliers sont clairs : améliorer l’accessibilité physique, créer un guichet unique d’information pour éviter l’errance administrative et soutenir davantage les associations qui ferment faute de moyens.
« L’hygiène psychique« , clé de voûte de la santé individuelle
Christiane Bopp Limoges, psychiatre et psychothérapeute, a défendu une conviction forte : « l’état d’esprit a une influence sur le corps« . Pour elle, l’hygiène psychique consiste à alléger la charge mentale en créant un véritable partenariat entre le corps et le mental. S’appuyant sur des approches variées, de la médecine traditionnelle chinoise (« trop de pensée nuit à l’immunité« ) à la théorie polyvagale américaine (« le sentiment de sécurité est indispensable pour devenir acteur de sa santé« ), elle a insisté sur l’importance des éprouvés corporels.
Elle a illustré son propos par une expérience simple, invitant le public à observer ses réactions face à deux phrases : « Votre corps se dégrade avec le temps » puis « Votre corps se régénère à chaque instant« . Des pratiques comme la méditation, la pleine conscience (MBSR) ou les thérapies psychocorporelles permettent de créer de nouveaux circuits neuronaux pour apaiser le mental et redonner à l’individu sa capacité d’agir.
Les préoccupations citoyennes au cœur des échanges
Les questions du public ont ancré le débat dans des réalités vécues :
- L’errance diagnostique pour les maladies rares et le manque de coordination des soins.
- Le besoin criant de soutien psychologique pour les migrants et réfugiés, souvent traumatisés, et l’inquiétude face aux menaces pesant sur l’Aide Médicale d’État (AME).
- L’importance de l’alimentation de qualité en prévention et la piste d’une « Sécurité sociale de l’alimentation » à Mulhouse.
- Le débat sur la place de la psychanalyse, jugée par les intervenants comme une approche longue qui doit être complétée par des techniques plus directes et psychocorporelles.
La soirée s’est conclue sur un « parti pris assumé« , comme l’a souligné l’animatrice Dr Guemazi Kheffi : celui de ne pas se concentrer uniquement sur la recherche de médecins, mais d’explorer les ressources internes et collectives pour « créer quelque chose de très joli pour l’avenir« . Un défi résumé par une citation de Nelson Mandela : « L’éducation est […] l’arme la plus puissante que nous puissions utiliser pour changer le monde« .










