Crédit photos : Martin Wilhelm
Avant-hier soir, la librairie 47° Nord à Mulhouse accueillait pour un débat animé par le libraire Alexis Weigel, le journaliste Olivier Pérou, autour du livre La Meute (Flammarion), co-écrit avec Charlotte Belaïch. L’ouvrage, qui se présente comme une enquête de deux ans au cœur de La France insoumise (LFI), a déclenché une tempête politique et médiatique dès sa parution.
Ses détracteurs, au premier rang desquels les cadres de LFI, l’ont qualifié d’opération de « diversion » et de « collection de ragots et de mensonges« . Pourtant, un examen critique des faits et de la réception du livre, y compris dans des médias de gauche, nuance fortement le système de défense choisi par le premier cercle de l’organisation.
Selon l’auteur, le titre serait inspiré d’une déclaration de Mélenchon lors d’une réunion interne, invoquant le fait de « chasser en meute » pour se défendre et faire avancer ses idées. Nous n’avons toutefois pas retrouvé de source fiable pour la corroborer.
Diversion et mensonges : la ligne de défense de LFI
Dès la sortie de La Meute, la consigne au sein de La France insoumise a été de ne pas réagir, ou de discréditer l’ouvrage et ses sources. Jean-Luc Mélenchon, bien qu’affirmant ne pas vouloir le lire, a qualifié les auteurs de « gens dégénérés » ayant « réinventé » la vie privée des dirigeants du mouvement, concluant par un lapidaire : « Qu’on me foute la paix !« .
Cette ligne de défense a été relayée par les principaux cadres du parti. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, a dénoncé un livre qui « collectionne à la fois des ragots et des mensonges« , affirmant que de nombreux faits rapportés sont « faux« . Manuel Bompard a évoqué un « collage de ragots et de fausses informations« , tandis qu’Hadrien Clouet a traité les journalistes de « mercenaires de l’indigence«
Cette stratégie de décrédibilisation s’est accompagnée de l’argument de la « diversion« , formulé notamment par Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, qui a déploré une « stratégie de diversion consistant à dire que le mal incarné, c’est Mélenchon et LFI« . Cette vision est partagée par des intellectuels proches du mouvement, comme le sociologue Didier Eribon, qui voit dans La Meute une campagne de dénigrement global contre une force qui « a redonné foi en la politique à plusieurs générations« .
Les gardiens de la galaF.I.
Plusieurs publications, notamment sur des blogs de Mediapart, dénoncent également une « meute médiatique » dont l’objectif serait de « diaboliser définitivement LFI » pour empêcher l’union de la gauche.
A cet égard, l’économiste Gilles Rotillon, Hugues Lepaige (journaliste belge, grand connaisseur de la gauche italienne et notamment du PCI), ou encore un journaliste français installé au Texas, « Politocoboy« , sont à examiner particulièrement.
Ils se placent tous trois dans une logique fidéiste, caractéristique du tropisme militant, dans laquelle les pratiques organisationnelles internes sont accessoires et ne déterminent pas les finalités d’un courant politique. Tout comme le croyant pense que la vérité ne peut être atteinte que par l’adhésion inconditionnelle, et non par l’exercice de la raison ou de la démonstration rationnelle.
L’eschatologie post-capitaliste insoumise se produit alors par l’ascension vers le pouvoir élyséen du Libérateur républicain tout puissant, y compris sous la face détestable du monarque républicain, transcendé par son onction élective à travers la Cinquième République (de laquelle il se transcendera lui-même par une nouvelle réforme constitutionnelle hyperdémocratique, comme elle l’aura été pareillement désirée précédemment par Hamon, Montebourg…)
Tous ces intellectuels et analystes sont assurément de gauche. Tout comme des spectateurs d’une salle de cinéma qui s’adonnent à la suspension provisoire d’incrédulité, qui leur permet d’adhérer à la fiction projetée devant eux, et la penser aussi réelle que le réel, ils consentent en une suspension permanente de l’incrédulité critique, devant le spectacle de la promesse politique insoumise.
A ce titre, ils s’interdisent de penser la critique légitime, au sein de leur famille politique, autrement que comme une geste idéologique fomentée par une externalité de conspirateurs, de droite, d’extrême-droite, voire plus sûrement encore par le trio de « socio-traitres » habituels (socialistes, communistes, écologistes…) à l’endroit du coeur battant de la « gauche radicale« , selon le terme, un poil surfait, de Rotillon.
Comme si LFI n’était pas autre chose qu’un parti social-démocrate (au bon sens du terme), c’est à dire un mouvement souhaitant réformer le capitalisme, et promouvant une « révolution citoyenne« , ainsi que le proclame la doxa de son chef.
Il se trouve que ces critiques informent leurs lecteurs n’avoir pas pris la peine de lire le livre avant de rédiger leurs libelles, tout en ne remettant pas en cause son contenu. D’ailleurs à quoi bon s’y efforcer, puisque tout est cousu de fil blanc, ainsi que l’atteste Acrimed ? Leur grille de réception critique est d’ailleurs uniforme :
• « Poticoboy » dénonce le caractère exceptionnel de la promotion du livre, qui occupe l’espace médiatique français pendant plusieurs jours, alors que d’autres sujets politiques ou internationaux majeurs (Gaza, montée de l’extrême droite, scandales politiques) sont relégués au second plan. Il souligne le contraste entre cette frénésie médiatique et la pauvreté des révélations du livre, qui ne comporte aucune information judiciaire ou politique majeure.
• Les auteurs mettent en évidence un traitement à charge contre LFI, qui tranche avec la mansuétude accordée à d’autres partis. Plusieurs exemples sont cités, où des affaires graves concernant d’autres formations politiques n’ont pas suscité la même attention, voire ont été passées sous silence. Une sélectivité interprétée comme une volonté de marginaliser LFI et d’empêcher son ascension politique.
• Les auteurs déconstruisent la thèse centrale du livre, à savoir que LFI serait une organisation verrouillée autour d’un chef autoritaire, hostile à la critique et au débat. Le programme de LFI serait le fruit d’une large consultation de la société civile, que le mouvement est ouvert à de nombreuses figures associatives et syndicales, et qu’il organise de nombreux débats et conférences. Il souligne également que la « purge » dénoncée dans le livre n’est pas spécifique à LFI et relève d’une pratique courante en politique.
• In fine, les auteurs estiment que la violence médiatique contre LFI nuit à l’unité de la gauche, favorise son éclatement et, à terme, profite à l’extrême droite, jugeant que cette stratégie est contre-productive et risque de se retourner contre ses auteurs en renforçant la fidélité de la base insoumise à son mouvement.
Toujours une affaire de croyance contrariée, en somme.
De là, une question de fond : puisque s’en prendre à la figure de Mélenchon c’est souhaiter la destruction de la « gauche radicale« , à jamais incarnée par « le vieux« , notamment à l’occasion de la présidentielle de 2027, quelle est alors le devenir autonome de LFI à moyen et long termes, tandis que sa figure tutélaire s’apprête à fêter ses 74 ans ?
« Il faut lire l’ouvrage de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou pour ce qu’il est : un produit du champ journalistique, obéissant à ses logiques propres, qui limitent la portée de l’enquête« .
Une enquête rigoureuse et documentée… mais « obéissant à ses logiques propres«
Malgré ces accusations, l’ouvrage repose sur une enquête de fond (qui n’est pas une analyse, une critique justifiée), menée sur deux ans et s’appuyant sur près de deux cents entretiens. Loin d’être un simple pamphlet, sa rigueur est reconnue, y compris par des médias de gauche critiques envers l’emballement médiatique.
L’hebdomadaire « Politis » qualifie l’ouvrage de « sérieux » et note que si les connaisseurs de LFI n’y apprennent rien de fondamentalement nouveau sur le « fonctionnement clanique, souvent violent et antidémocratique du mouvement« , l’accumulation d’informations sourcées rend « tangible ce qui est reproché aux insoumis« .
Même des analyses critiques de la méthodologie journalistique du livre concèdent sa valeur informative. Le sociologue Manuel Cervera-Marzal, dans une tribune pour « AOC« , écrit que La Meute « livre des informations utiles, donne à entendre des voix critiques, documente des faits que les instances dirigeantes de LFI s’emploient à nier« . Précisant à juste titre que : « il faut lire l’ouvrage de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou pour ce qu’il est : un produit du champ journalistique, obéissant à ses logiques propres, qui limitent la portée de l’enquête« .
De même, le journal L’Humanité rapporte que le livre décrit avec précision les « manières autoritaires » du leader de LFI et les « évictions, voire excommunications » de militants chevronnés.
A privilégier, enfin, l’excellent article du site « Arrêt sur images« , intitulé « Le dilemme des médias de gauche face à « La Meute« , qui rend compte des difficultés à rendre compte d’un livre nommé « La meute« , instrumentalisé… en meute, par les médias maintream ou de droite, quand on est un média de gauche soucieux de rendre compte des faits recensés dans ledit ouvrage.
Le livre documente des pratiques précises, telles que des menaces, du harcèlement et des « purges » (dont certaines victimes ont également été des purgeurs). L’un des exemples les plus frappants, repris par plusieurs médias, est le SMS envoyé par Jean-Luc Mélenchon à Charlotte Girard, ancienne coordinatrice du programme et compagne de son conseiller décédé François Delapierre, après un désaccord : « Delap’ aurait honte de toi« .
Silence de la gauche et appel à dépassement de certains libertaires
Plus que les révélations elles-mêmes, c’est l’absence de réaction de fond à gauche qui interpelle. Le magazine Regards s’étonne que cette « enquête rigoureuse et accablante » n’ait pas provoqué de débat en interne. Pas de remise en cause publique. Pas de réponse argumentée« . L’article pointe un « silence gêné » et pose une question centrale que la controverse autour du livre a mise en lumière : « Peut-on dénoncer l’autoritarisme et l’accepter en son sein, au nom de l’unité ?« .
L’auteur estime que la véritable « meute » n’est pas tant l’organisation interne de LFI, qu’il assimile à une « cuisine de parti » classique, mais plutôt l’alignement des médias mainstream pour discréditer le mouvement. Cette perspective distingue le rôle d’un parti, vu comme une « machine politique efficace » pour la conquête du pouvoir, et le lieu de la « démocratie réelle », qui se trouverait ailleurs, dans les luttes sociales, les syndicats et les associations.
Une autre lecture, issue de la gauche libertaire et proposée par Freddy Gomez dans la revue À Contretemps, qualifie le livre de « libelle » et de « machine de guerre » orchestrée par la « caste médiatique« . Selon cette analyse, si le caractère autoritaire de LFI n’est pas nié, l’ouvrage et sa promotion agressive serviraient à détruire le « seul bastion institutionnel de gauche » capable de résister à la montée du « post-fascisme« . L’auteur estime que la véritable « meute » n’est pas tant l’organisation interne de LFI, qu’il assimile à une « cuisine de parti » classique, mais plutôt l’alignement des médias mainstream pour discréditer le mouvement. Cette perspective distingue le rôle d’un parti, vu comme une « machine politique efficace » pour la conquête du pouvoir, et le lieu de la « démocratie réelle« , qui se trouverait ailleurs, dans les luttes sociales, les syndicats et les associations.
Le livre, qui a connu un succès commercial notable avec 58 000 exemplaires vendus en moins d’un mois, ne semble pas avoir pour autant modifié les rapports de force électoraux, mais il a agi comme un « révélateur des tensions internes » à gauche. Il met en lumière non seulement les dysfonctionnements de LFI, mais aussi les travers d’un système politique hyper-personnalisé sous la Ve République, où « le culte du chef, les règlements de comptes et le bal des égos » sont la règle dans toutes les « écuries présidentielles« , comme le souligne la porte-parole de Lutte Ouvrière, Nathalie Arthaud.
En définitive, si la promotion médiatique massive de La Meute peut légitimement être questionnée (comme on l’a vu avec Gilles Rotillon, Hugues Lepaige ou « Politocoboy« ), réduire l’ouvrage à une simple opération de déstabilisation politique serait une erreur.
Le travail d’Olivier Pérou et Charlotte Belaïch (celle-ci étant qualifiée d' »agent du Likoud par Mélenchon, alors même qu’elle n’est pas juive« , selon Olivier Pérou), par la densité des faits qu’il rapporte, pose des questions essentielles sur les pratiques internes d’un mouvement majeur de la gauche française et sur la compatibilité de ses méthodes avec le projet démocratique qu’il défend.
La rencontre à la librairie 47° Nord aura sans doute permis de rappeler que, derrière la polémique, se trouve une enquête journalistique conséquente qui interpelle l’ensemble de la gauche sur ses propres contradictions…
Ce que certains spectateurs dans l’assistance, anciennement membres de LFI, ont souligné lors des échanges avec l’auteur.













