Le verdict est tombé, mais il aura fallu près d’un mois pour que l’information parvienne jusqu’à nous. Le 30 décembre 2025, la Cour administrative d’appel (CAA) de Nancy a scellé le sort du projet de dessertes forestières du massif du Sprickelsberg, dans le Haut-Rhin, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Mulhouse.

En rejetant les appels de l’État et des propriétaires forestiers, la justice a choisi de protéger le vivant contre une vision purement extractiviste de la forêt.

Un choc de visions : Le « bois-énergie » contre le « bois-sanctuaire »

Au cœur de cette affaire se trouve une fracture profonde entre deux visions du territoire. D’un côté, l’Association Syndicale Autorisée (ASA) du Sprickelsberg, forte de ses 120 propriétaires forestiers, et les communes de Dolleren et Kirchberg. Pour elles, le projet de 8,6 kilomètres de routes représentait une « modernisation » nécessaire, un moyen de valoriser économiquement une ressource enclavée et de doper les budgets municipaux par la vente de bois.

De l’autre, des citoyens comme Noëlle Casanova et Christian Rubechi (dont nous saluons ici la mémoire), soutenus par les défenseurs de l’environnement, pour qui la forêt n’est pas un simple stock de stères de bois, mais un écosystème complexe et fragile.

L’industrialisation de la forêt mise en échec

Le projet prévoit une emprise de près de 10 hectares sur un massif de haute valeur écologique. Pour les écologistes, ces « dessertes » sont en réalité des plaies ouvertes dans la canopée, entraînant :

  • La fragmentation irrémédiable des habitats : Là où l’écureuil forestier et le chat sauvage régnaient sans partage, le projet projetait d’introduire des engins lourds et un flux humain perturbateur.
  • Une menace sur l’eau potable : Le massif filtre l’eau de sources privées et publiques. Le terrassement et l’usage d’hydrocarbures par les machines d’exploitation faisaient peser un risque inacceptable sur cette ressource vitale.

La Gélinotte des bois, juge de paix malgré elle

Si les enjeux économiques étaient portés par les élus locaux, c’est finalement le droit des espèces les plus discrètes qui a fait pencher la balance. La Cour a en effet été intraitable : on ne peut pas détruire l’habitat d’espèces protégées comme la Gélinotte des bois, les chauves-souris ou le Chat sauvage sous couvert de « gestion forestière » sans une dérogation environnementale en bonne et due forme, outre l’autorisation environnementale ordinaire.

La Cour a rappelé que l’autorisation préfectorale de 2018 était entachée d’illégalité. En l’absence de cette dérogation spécifique, le préfet ne pouvait autoriser ce massacre à la tronçonneuse et à la pelleteuse. Cette décision souligne que l’intérêt privé des propriétaires forestiers, regroupés en association syndicale, ne saurait primer sur l’intérêt général que constitue la sauvegarde de la biodiversité.

Un signal fort pour l’avenir des forêts vosgiennes

L’information de ce jugement résonne comme un avertissement pour tous les projets similaires dans le massif vosgien. La justice administrative confirme là que la forêt est un bien commun dont la valeur écologique est supérieure à la valeur marchande immédiate.

En déboutant le Ministre de la Transition écologique — qui soutenait le projet de l’ASA — la Cour de Nancy rappelle que son rôle est de protéger les écosystèmes, avant de faciliter leur exploitation industrielle. Le Sprickelsberg restera sauvage, et c’est une victoire pour tous ceux qui refusent de voir nos derniers refuges naturels sacrifiés sur l’autel du profit sylvicole. Et une satisfaction posthume pour Christian Rubechi. Même si elle demeure amère : le projet de desserte n’étant que différé en réalité.

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