Dans toute l’Europe, les services publics audiovisuels sont pris dans un double étau : une offensive idéologique et une pression budgétaire, au moment même où la désinformation et la polarisation politique explosent.

La votation populaire du 8 mars 2026 organisée chez nos voisins suisses, nommée « Initiative SSR », tend à diviser par deux les ressources de l’opérateur public (RTS du côté francophone), et, en France, la suppression de la redevance, sont deux variations d’un même mouvement : ramener l’audiovisuel public à un service minimal, voire le préparer à une mise sous tutelle politique ou à une privatisation rampante.

Un récit idéologique désormais bien rodé

Partout ou presque, les critiques suivent la même grammaire : l’audiovisuel public serait « biaisé », « trop cher », « gauchiste »,voire « wokiste », vivant sur l’argent du contribuable pour mener une bataille culturelle contre les « vrais gens ».

Ce discours rejoint une vision plus large où l’État, les institutions indépendantes et les corps intermédiaires – dont les médias publics – sont décrits comme des obstacles à la souveraineté populaire, alors même qu’ils structurent l’espace démocratique.

La pression budgétaire comme arme politique

À cette offensive symbolique s’ajoute une stratégie budgétaire qui vise à affaiblir l’audiovisuel public sans toujours assumer explicitement sa remise en cause.

  • En France, la suppression de la redevance en 2022 a été présentée comme un « cadeau » au pouvoir d’achat, mais elle a replacé le financement des chaînes publiques dans le giron du budget annuel, donc des arbitrages politiques. Les baisses de crédits prévues en 2026 (-86 millions d’euros) accentuent cette dépendance et alimentent un démantèlement progressif dénoncé par une partie de l’opposition.
  • En Suisse, l’initiative « 200 francs, ça suffit ! » promet un soulagement pour les ménages, mais impliquerait une division par deux du budget du groupement multilingue SRG SSR, entreprise de service public à but non lucratif, qui s’inspire du droit des sociétés, mais est formellement une association (article 60 du Code civil suisse). À la clé, probables fermetures de stations, suppressions de postes et recul de la couverture dans les régions linguistiques minoritaires.
  • Dans plusieurs pays européens, des coupes sont en cours ou annoncées (Pays-Bas, Allemagne, France), tandis que certains partis revendiquent ouvertement la privatisation totale ou partielle de l’audiovisuel public.

Le levier financier permet ainsi de remodeler en profondeur le paysage médiatique sans affronter de front les principes constitutionnels d’indépendance ou de pluralisme, pourtant rappelés par le droit européen et par des rapports officiels.

Concurrence privée et appétit des plateformes

Les attaques contre l’audiovisuel public ne viennent pas uniquement du champ politique : elles s’articulent aussi aux intérêts d’acteurs privés – groupes de médias nationaux et plateformes numériques globales.

  • Les grands groupes privés, qui ne bénéficient pas des mêmes garanties de financement, dénoncent régulièrement une « concurrence déloyale », tout en profitant parfois des fragilités du service public pour gagner des parts de marché.
  • Les plateformes numériques (YouTube, Netflix, réseaux sociaux) captent une proportion croissante de l’attention et des revenus publicitaires, tout en étant peu soumises aux obligations de pluralisme, de production locale ou de couverture des territoires.
  • Affaiblir l’audiovisuel public, c’est de facto renforcer des acteurs commerciaux ou transnationaux dont la logique première n’est ni l’information d’intérêt général ni la cohésion démocratique.

C’est tout le paradoxe : au nom de la baisse de la « charge » pour le contribuable, on organise un transfert symbolique et économique vers des acteurs qui ne sont tenus à aucune mission de service public, contrairement aux chaînes et radios publiques.

Démocratie, pluralisme et désinformation

Les chercheurs et les autorités de régulation convergent sur un point : là où l’audiovisuel public est affaibli, la désinformation progresse et la polarisation s’accentue.

Dans ce contexte, la promesse d’une « économie » sur la redevance ou sur la dotation publique apparaît souvent dérisoire au regard du coût démocratique potentiel d’un paysage médiatique livré aux logiques purement commerciales ou partisanes.

Redevance audiovisuelle moyenne en Europe depuis 2018

Réformer sans démanteler ?

Reconnaître cette offensive systémique ne signifie pas sanctuariser l’audiovisuel public dans son état actuel.

  • Les critiques sur l’inertie bureaucratique, la lenteur d’adaptation aux usages numériques ou certaines dérives managériales ne sont pas illégitimes, et sont documentées, y compris par des rapports officiels qui plaident pour plus d’efficience et de transparence.
  • La question du mode de financement mérite d’être reposée : redevance classique, taxe affectée, contribution budgétaire pluriannuelle protégée… Plusieurs modèles sont possibles, à condition de garantir la prévisibilité et l’indépendance des ressources.
  • Enfin, il est nécessaire que ces médias justifient publiquement leurs choix éditoriaux, leur présence sur le terrain, leur rôle dans la lutte contre la désinformation et leur capacité à représenter la diversité sociale et territoriale.

La question qui se joue aujourd’hui en Suisse, en France et ailleurs n’est donc pas de savoir si l’audiovisuel public doit être « moins cher », mais quelle place on veut accorder, dans nos démocraties, à des médias non soumis entièrement à la rentabilité marchande ni captifs des gouvernements de passage.

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