Illustration : Veesse

À l’issue du second tour des municipales 2026, Mulhouse se réveille avec une nouvelle majorité municipale, mais surtout avec une gauche frustrée et une recomposition politique assez inédite. Frédéric Marquet, tête de liste « citoyenne » soutenue par Lara Million, s’impose devant une gauche éclatée, résumant une nuit électorale où l’absence de fusion entre Annouar Sassi et Loïc Minéry a pesé lourdement sur l’équilibre des forces à l’issue de l’élection.

Une gauche morcelée, une opportunité manquée

L’absence de rassemblement entre Sassi (« Nous sommes Mulhouse ») et Minéry (« Mulhouse en commun ») sera sans doute l’un des grands regrets de ce scrutin. Dès le premier tour, Annouar Sassi avait dénoncé une « humiliation » dans les discussions avec la liste Minéry : « On nous a proposé un ralliement quasiment minimal, c’est-à-dire sur ce qu’on pourrait obtenir dans le cas d’une défaite et la création d’un groupe autonome, c’est-à-dire quelques élus tout simplement.

Vouloir incarner la gauche, c’est aussi vouloir incarner des valeurs […] de respect, dignité, égalité, fraternité et pas d’humiliation de ses partenaires. »

Les deux listes de gauche, proches en intentions de vote, se sont donc affrontées au lieu de tenter un bloc de gauche, privant les électeurs d’un véritable face-à-face avec Marquet et Million. Cette absence de fusion a facilité la percée de leur liste, qui a pu capter une bonne partie de l’électorat centriste/droite en report, tout en laissant le RN à près de 13%, générant mécaniquement de la dispersion.

Sincérité personnelle de Marquet

Au-delà des alliances tactiques, Frédéric Marquet se distingue par une sincérité personnelle et un authentique souci de promouvoir Mulhouse, cité alsacienne atypique que l’on dénigre volontiers quand on ne la connaît pas. Ce diplômé d’école de commerce est pourtant loin d’être un inconnu ou un novice de la politique locale.

Manager du commerce, il a avait été élu conseiller municipal sur une liste de Jean-Marie Bockel, puis nommé adjoint au commerce entre 2008 et 2011.

Voulant incarner une alternative en plaidant pour une gouvernance pragmatique et ouverte, il espère asseoir une légitimité qui pourrait stabiliser une majorité idéologiquement hétérogène.

Cette ligne centriste indépendante s’est toutefois droitisée par la fusion avec Lara Million (macroniste) au second tour, pas toujours bien comprise et admise par ceux qui ont porté sa candidature. On compte 18 changements sur les 35 premiers de sa liste, appelés à siéger au conseil municipal, impactant 52% de ses colistiers.

Et on note par ailleurs l’intégration d’anciens de l’équipe Lutz, comme Anne-Catherine Goetz, en 6e position « dérobée » à l’équipe de Cécile Sornin,​ et Christophe Steger (11° place).

Rang1er tour2e tourChangement
1Frédéric MARQUETFrédéric MARQUET
2Carine DE MARINLara MILLIONAprès fusion
3Rodolphe CAHNRodolphe CAHN
4Anne LAUMONDCarine DE MARINRecul DE MARIN (2→4)
5Frédéric GUTHMANNJean-Louis REICHLINGNouveau
6Delphine GHELLIAnne-Catherine GOETZNouveau (fusion) ; GHELLI →12
7Boubaker FETTISFrédéric GUTHMANNRecul GUTHMANN (5→7)
8Valérie DERENDINGERAnne LAUMONDRecul LAUMOND (4→8) ; DERENDINGER sortie
9Robert SOUSSANBoubaker FETTISRecul FETTIS (7→9) ; SOUSSAN sortie
10Sarah ZEHRIAngelique DELAPORTENouveau (fusion) ; Zehri →16
11Denis PAULIACChristophe STEGERNouveau
12Delphine EHRBURGERDelphine GHELLIRecul GHELLI ; EHRBURGER sortie
13Francis GRIENENBERGERDenis PAULIACRecul PAULIAC (11→13)
14Julia MOTA-ANTONICatherine CHOPINNouveau (fusion) ; Mota →32
15Thierry COUTAYEPhilippe LALLEMANTNouveau (fusion)
16Brigitte Biriçik SACARDSarah ZEHRIRecul Zehri
17Philippe DUVERNOISFrancis GRIENENBERGERRecul GRIENENBERGER (13→17)
18Mélanie MARCHANTKelly PARTOUCHENouveau
19Arnaud BUCHERThierry COUTAYERecul COUTAYE (15→19)
20Maïté RUGIEROMélanie MARCHANTRecul MARCHANT (18→20)
21Rémy BURGYHubert ZUMBIHLNouveau ; Burgy recule
22Laurielle SOSSAHBrigitte Biriçik SACARDRecul SACARD (16→22)
23Michel WIEDERKEHRJean-Marc AMATRUDANouveau ; Wiederkehr →35
24Malvine FREYPeggy MIQUÉENouveau
25Olivier ERHARDPhilippe DUVERNOISRecul DUVERNOIS (17→25)
26Karine GARCIA-FERNANDEZMalvine FREYRecul FREY (24→26)
27Laurent BRAUMANNPhilippe D’ORELLINouveau
28Aude BRUNO-SISSELINFatou SISSOKONouveau
29Alessandro RIGONIArnaud BUCHERRecul BUCHER (19→29)
30Nathalie FRANCISChristine STUDERNouveau
31Philippe FICHTERPatrick HELLNouveau
32Naoual LAKHDARJulia MOTA-ANTONIRecul MOTA (14→32)
33Frédéric BECKAlessandro RIGONIRecul RIGONI (29→33)
34Florence PARYSAurelia GERBERNouveau
35Michael KUNTZMichel WIEDERKEHRRecul WIEDERKEHR (23→35)

Une mobilisation faible, un déficit démocratique

La faible mobilisation électorale, malheureusement usuelle à Mulhouse (comme elle est manifeste au niveau national), pose une nouvelle fois un grave problème démocratique : avec une participation limitée au second tour et moins de la moitié des citoyens mulhousiens inscrits sur les listes électorales, le nouveau maire Frédéric Marquet est élu sur moins d’un quart des suffrages exprimés (24,07%) et 11,13% des inscrits.

À peine mieux que Lutz en 2020 avec 9,25%, soit le pire score de France ! Il est vrai en situation d’explosion de covid.

Cette abstention massive, qui fragilise la légitimité du scrutin, souligne l’urgence de mesures pour remobiliser les citoyens et repenser l’inscription automatique sur les listes, voire inventer de nouveaux outils politiques, afin de créer une réelle vitalité démocratique locale.

Une majorité étroite, des alliances fragiles

Marquet, désormais maire élu, arrive au pouvoir appuyé sur une alliance délicate avec Lara Million, ancienne porte-parole de la droite libérale, et macroniste avérée. Cette configuration, à la fois municipale et transpartisane, donne une image de pragmatisme mais aussi de fragilité : la tension idéologique entre une base centriste et une figure historiquement proche de la droite, ou de l’extrême-centre, sera scrutée dès les premiers votes du conseil. Et Frédéric Marquet saura-t-il s’imposer face à une routière de la politique proche de Gabriel Attal ?

Réactions des leaders de(s) gauche(s) au second tour

Au soir du second tour, Annouar Sassi, arrivé troisième, félicite Marquet tout en regrettant l’absence d’union à gauche : « Réunis, nous aurions pu gagner. Mais l’union ne se fait pas à tout prix. Il se fait d’abord dans la justice, dans le respect, dans la dignité et la reconnaissance mutuelle de chacun des partis. […] Ces partis-là, aujourd’hui, portent une très lourde responsabilité dans la défaite de cet appel politique. »

Loïc Minéry, deuxième, ne regrette rien et assume pleinement sa stratégie : « Si cette campagne était à refaire, est-ce que vous referiez la même chose ? Oui, une campagne intégrée, digne, une campagne où nous avons placé des valeurs au premier plan, des valeurs d’écoute, de solidarité, de respect mutuel. »

Une maire sortante reléguée, et une gauche à réunir…

Michèle Lutz, maire sortante, est lourdement reléguée à la quatrième place, avec à peine plus de 20% des voix (5 sièges), illustrant un rejet de son bilan et de son style de gouvernance jugé autoritaire. Cette chute marque la fin d’une majorité de droite plurielle (LR-centriste, 39 sièges en 2020), indirectement ravalée par l’alliance Million-Marquet qui a sapé le socle de la droite démocrate-chrétienne.

Au final, ce scrutin laisse une sensation d’opportunité bâclée pour la gauche, de victoire improbable pour la nouvelle majorité dont les candidats, arrivés 3e et 5e au soir du premier tour, mais dont la fusion a été stratégiquement réussie. Ajoutons l’affaiblissement marqué pour la droite sortante LR, dans une ville sociologiquement de gauche, mais administrée par un personnel politique de bord opposé.

La ville entre dans une nouvelle ère municipale, avec une majorité aujourd’hui à l’épreuve du feu, une opposition de gauche recomposée et un RN, qui, l’air de rien, a engrangé 1 781 voix de plus au 2e tour en 2026 par rapport à 2020 (soit +135% !), dans une ville où la recomposition politique n’est pas prête de s’achever. Frédéric Marquet affirme vouloir travailler avec tous les groupes d’opposition et souhaite les rencontrer. Mais lesquels et pour quels projets ?

Mobiliser l’électorat ouvrier, jeune, issu des quartiers populaires, est affaire de très longue haleine, et même Sassi qui a voulu forcer l’inertie de cette frange de l’électorat, n’y a pas réussi pleinement… À Mulhouse plus qu’ailleurs, c’est pourtant d’intérêt politique supérieur pour la ou les gauches en recomposition.

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