Crédit photos : Martin Wilhelm
Un bel hommage à Jean-Paul Sorg, figure majeure de la culture alsacienne, a été diffusé sur l’antenne mulhousienne de Radio P-node, le vendredi 20 mars 2026, sous la coordination de Daniel Muringer.
Portrait d’un humaniste alsacien
Jean-Paul Sorg, de son vrai nom Jean-Paul Gross, né le 23 novembre 1941 à Mulhouse-Dornach et décédé le 10 octobre 2025 à Guebwiller à 83 ans, était professeur de philosophie au lycée Kastler de Guebwiller.
Passionné par Albert Schweitzer, dont il fut un traducteur prolifique et un spécialiste francophone, il a dirigé les Études Schweitzériennes et publié une quinzaine d’ouvrages sur l’œuvre du prix Nobel, incluant des sermons inédits et « Humanisme et mystique ». Écrivain trilingue (français, allemand, alsacien), poète et essayiste, il défendait un « Geistiges Elsassertum » – une alsacianité d’esprit transfrontalière et européenne – inspiré de René Schickele.
L’émission : voix et lectures
Animée par Daniel Muringer, chansonnier et musicien alsacien membre du groupe Geranium, l’émission a réuni Martine Blanché, présidente du Cercle Émile Storck (dont Sorg fut président) et directrice de la Revue alsacienne de littérature ; Roland Kauffmann, pasteur à Guebwiller et collaborateur sur Schweitzer ; Bernard Umbrecht, journaliste et éditeur du blog Le Sauterhin dédié à la culture rhénane.
Roland Kaufmann a retracé la vie de Sorg en trois périodes : jeunesse (rencontre fondatrice avec Schweitzer en 1951), engagement (écologie anti-nucléaire, Rhin pollué) et écriture post-retraite (anthologies poétiques alsaciennes, prix Charles Goldstein 2022). Des lectures ont ponctué le programme : poèmes de Sorg comme « Poésie Underground » et « Versteckerli » en alsacien par Daniel Muringer, « Jardingue » par Roland Kauffmann, haïkus et extraits sur son séjour au Sénégal (1967-1968).
Héritage et postérité
Les intervenants ont salué en Sorg un passeur de littérature alsacienne (Émile Storck, Nathan Katz, Alfred Kastler), militant écologiste et initiateur d’une « école normale rhénane » bilingue pour la Collectivité européenne d’Alsace.
Bernard Umbrecht a évoqué ses écrits récents sur René Schickele et une politique culturelle régionale critique de l’économisme. L’émission s’est close sur des hommages écrits d’Armand Peter (éditeur) et Sylvie Reff, soulignant sa modestie, son amour du vivant et son combat pour les langues régionales, avec un appel à publier ses archives manuscrites. Un fil rouge de haïkus alsaciens a rythmé les deux heures, incarnant l’esprit poétique et inquiet (« Sorge ») de cet « anarchiste alsacien ».
« Moi, rebaptisé Sorg, suis né à Mulhouse, ville industrielle, un point c’est tout.
Chétif, malingre et sans vertu, né sachant rien, aussi peu, d’us et coutumes de mes aïeux, quand la ville était encore une libre république qui luttait fièrement contre les empereurs et les rois lorrains. Avant que la révolution ne vînt lui faire un sort.
Sous l’asphalte, nos conduites, nos goûts, bouches d’amour. Notre économie secrète, nos mères qui nous engrossent. Tout ce qui au fond de notre gloire, perd, nous attache, nous lie et nous rend fidèles. Au-dessus, à la hauteur de nos trous, la merde distille les gaz, les acides, les fumées, panache. Nous marchons dedans d’un pas qui reste alerte, jouissant comme des experts, car tout cela est assez bon pour nous ici même et notre ivresse. L’un après l’autre ne disparaîtront, mais pas avant que la ville ne disparaisse.
Et à la suite de bien des sermons et conjurations, quand enfin ces choses parviendront à terme, dans leur bonne logique, les premiers partis se féliciteront.
Moi, rebaptisé Sorg, je viens de Mulhouse, ville industrielle, un point c’est tout. J’étais chétif, malingre et sans vertu, né sachant rien du tout de mes pères, de leurs luttes, us et coutumes, et encore moins de mes frères, mes parfaits contemporains, dont je n’ai jamais pu ni voulu partager la fièvre et l’ivresse.
Quand je suis parti, la peur seule a fait mon sort. Il a fallu lutter, tailler, s’arc-bouter, crier, déchirer, extraire, tordre, rincer, agrafer, recoudre. »
Jean-Paul sorg
L’émission peut être intégralement réécoutée ci-dessous :































