Crédit photos : Martin Wilhelm

Quelque 300 personnes venues d’Alsace, de Suisse et d’Allemagne se sont rassemblées ce samedi 18 avril 2026 dans l’après-midi, pour dire non à la politique migratoire de l’Union européenne. Toutes réunies au Rheinpark, à Weil am Rhein (Bade-Wurtemberg), là où le Rhin marque la frontière entre la France, l’Allemagne et la Suisse, à quelques mètres de la passerelle des Trois Pays.

Une trentaine d’associations engagées auprès des personnes exilées dans les trois pays avaient conjointement lancé l’appel au rassemblement. La géographie du lieu n’était pas choisie au hasard : à cet endroit précis, la liberté de circulation existe pour certains passeports, et s’arrête brutalement pour d’autres.

Trois pays, un même chemin

Les manifestants sont arrivés par deux cortèges distincts : les uns depuis la Badischer Bahnhof de Bâle (la gare « allemande » située au sein de la ville suisse), les autres depuis l’Europaplatz de Weil am Rhein.

Les pancartes et banderoles donnaient le ton dès les premières minutes : « Ouvrez les yeux et les frontières », « L’Europe ne devrait pas être une forteresse mais un phare », « Il n’y a pas d’étrangers sur cette terre ».

Tous ont convergé au bord du Rhin pour dénoncer à la fois la réforme du Pacte européen sur la migration et l’asile (GEAS) et le rétablissement des contrôles aux frontières internes de l’espace Schengen. Ce texte, censé entrer en vigueur le 12 juin prochain, constitue la cible principale des organisateurs.

Le GEAS dans le viseur

Au cœur des discours, la réforme du Pacte européen était décortiquée dans ses effets concrets. Les orateurs ont dénoncé un texte qui, selon eux, remet fondamentalement en cause le droit d’asile à tous les niveaux. Parmi les dispositions les plus critiquées figurent l’allongement potentiel de la durée de rétention en zone d’attente — qui pourrait passer de 26 jours à plus de six mois —, le doublement programmé des places d’enfermement d’ici l’été 2026, et la collecte de données biométriques sur des enfants dès l’âge de six ans, parfois sous contrainte.

Gérard Moine, représentant la Ligue des droits de l’homme a qualifié ces orientations de « racistes et xénophobes », en soulignant qu’elles bafouent la promesse fondatrice d’un espace européen sans frontières intérieures.

Des frontières qui s’exportent bien au-delà de l’Europe

La manifestation a également permis de mettre en lumière la dimension internationale de ces politiques. L’initiative Alarm Phone Sahara a documenté l’externalisation des contrôles aux frontières vers l’Afrique : sous pression de l’UE, la criminalisation de la mobilité au Niger a conduit en 2025 à plus de 35 000 expulsions d’Algérie vers ce pays dans des conditions périlleuses, et à quelque 2 000 refoulements de Libye vers le désert.

Pendant ce temps, à l’intérieur même de l’Union, des pays comme la Grèce appliquent des procédures accélérées en frontière sans examen sérieux des demandes, dans des hébergements décrits comme proches de la détention, sans accès aux conditions hygiéniques élémentaires. La Grèce est ainsi devenue, selon le collectif féministe Rosa Rolling Safespace présent à la tribune, le « laboratoire de test » grandeur nature du nouveau régime européen.

La Suisse, entre neutralité affichée et logique de guerre

L’un des moments les plus remarqués de l’après-midi fut la mise en cause directe de la politique suisse. Un orateur a établi un lien entre la militarisation croissante de la Confédération — illustrée par l’exercice « Connex 26 » mobilisant 3 500 soldats et une augmentation de 31 milliards du budget militaire — et les flux migratoires qui en résultent indirectement.

Démonstration : la Suisse profite des conflits à Gaza, au Soudan ou en Ukraine via son industrie d’armement et ses circuits financiers, puis contribue à financer via le GEAS le dispositif qui refoule à ses frontières les personnes fuyant précisément ces mêmes guerres. Une logique circulaire que les militants ont voulu rendre visible, ici, au bord du Rhin.

Une photo de groupe sur la passerelle, comme acte politique

La manifestation s’est conclue sur la passerelle des Trois Pays, où les participants ont déroulé leurs banderoles en direction de Bâle pour une photo collective. Ce geste final résumait toute l’ambition de la journée : occuper symboliquement l’espace frontalier, ce lieu où la libre circulation européenne révèle le plus crûment sa sélectivité.

Car dans cet espace Schengen qui garantit à certains citoyens le droit de passer sans même ralentir, des hommes, des femmes et des enfants sont maintenus depuis des mois dans des camps aux frontières extérieures de l’UE, dans l’attente d’une décision qui conditionnera toute leur existence.