Voudrait-on prendre les Alsaciens pour des andouilles sous vide ? Le 30 mai prochain, le Parc des Expositions de Colmar s’apprête en effet à accueillir 3 300 convives pour un gigantesque « banquet alsacien » organisé par la société « Le Canon français ».

La manifestation se présente comme une fête populaire de terroir, conviviale et festive. Mais derrière l’image du cochon à la broche et du vin du pays se cache une réalité bien moins appétissante : celle d’un projet culturel financé par l’un des milliardaires les plus activement engagés dans la reconquête idéologique de l’extrême droite en France.

Une start-up née du confinement

« Le Canon français » est fondé en 2021 — pendant le confinement — par Géraud du Fayet (également connu sous le nom de Géraud de la Tour) et trois amis, initialement pour aider un vigneron en difficulté à écouler ses stocks. L’idée : organiser de grands banquets festifs en plein air, à thème régional, autour d’un menu carnassier arrosé de vin, pour « valoriser le patrimoine français ».

La sauce prend vite : en 2024, la société enregistre 70 000 entrées, à 80 euros par billet, soit un chiffre d’affaires brut estimé à 5,6 millions d’euros. La rentabilité documentée est en forte hausse. Le résultat net bondit en effet de 5 070 € en 2023 à 142 000 € en 2024, soit une multiplication par près de 28. La trésorerie progresse de 107 000 € à 228 000 €, ce qui traduit un cash significatif généré par l’entreprise.

Le concept est codifié : des décors folkloriques, des animations « à l’ancienne », un menu quasi-invariable — cochon confit et cuit à la broche (ce sera à Colmar un jarret de porc, apprend-on), charcuteries, pommes de terre, le tout accompagné de vin — et une rhétorique du « vivre-ensemble à la française » qui séduit une jeunesse en quête de convivialité.

Mais c’est précisément la montée en puissance de cette formule, et le changement d’actionnariat qui l’accompagne, qui a alerté une partie de la société civile et des élus.

Stérin, actionnaire encombrant

L’été 2024 constitue un tournant. Le journal L’Humanité, puis Le Monde et plusieurs autres médias, révèlent que Le Canon français est passé sous le pavillon de Pierre-Édouard Stérin, via BLT investissement, faux-nez de son fonds d’investissement Odyssée Impact.

Ce milliardaire catholique traditionaliste, fondateur de la célèbre application Smartbox, s’est depuis longtemps mué en financier de l’extrême droite culturelle et politique française. Il réside en Belgique — le qualificatif de « déserteur fiscal » lui collant à la peau comme un suaire de purin.

Le Canon français s’inscrit parfaitement dans cette logique de conquête métapolitique : investir le quotidien, le festif, l’identitaire, pour normaliser une vision du monde réactionnaire et nationaliste.

Toujours en juillet 2024, L’Humanité révèle en juillet 2024 le « plan Périclès », lequel prévoit d’investir 150 millions d’euros sur dix ans pour « permettre la victoire idéologique, électorale et politique » de la droite et de l’extrême droite — avec une influence déclarée sur Marine Le Pen et Jordan Bardella. Ce plan est doté d’un volet culturel assumé : il finance « une myriade d’associations traditionalistes », des médias numériques ultraconservateurs (Neo, Le Crayon, Cerfia), des « réseaux de jeunes catholiques très actifs en ligne » et des soirées culturelles.

Le Canon français s’inscrit parfaitement dans cette logique de conquête métapolitique : investir le quotidien, le festif, l’identitaire, pour normaliser une vision du monde réactionnaire et nationaliste. L’objectif final, d’une clarté glaçante, est explicitement orienté vers les élections. Toutefois, l’objectif de « former et faire gagner en 2026 environ 1 000 maires [d’extrême droite] de petites et moyennes communes » s’en est pour le moment « allé en eau de boudin », comme disait le grand Furetière.

De Caen à Rennes : quand la fête tourne à la beauferie raciste

L’argument récurrent des organisateurs — « nos événements sont purement festifs » — a du mal à tenir face aux faits récents. Le 18 avril dernier, à Caen, plus de 4 000 personnes participaient au banquet normand du Canon français, dont un journaliste de France Inter venu réaliser un reportage.

Ce qu’il a observé et documenté est accablant : des saluts nazis effectués pendant La Marseillaise, des insultes racistes et islamophobes, le mot « bougnoules » lancé à des passants, des propos sexistes, homophobes, des menaces et des violences physiques dans les rues du centre-ville, notamment rue Écuyère.

Aucune interpellation n’a eu lieu ce soir-là. L’eurodéputée et conseillère municipale LFI Emma Fourreau a saisi le procureur le 23 avril, déclenchant l’ouverture d’une enquête. Le Canon en a profité pour bouter également la jeune élue de 27 ans devant la justice, pour « harcèlement« .

À Rennes, des propos racistes et homophobes ont également été rapportés à la sortie d’un banquet. Difficile d’y voir des accidents : ils semblent au contraire la conséquence logique d’une atmosphère identitaire entretenue, sous couvert de bonne humeur et de tradition.

Quimper paie le prix du refus

Le précédent quimpérois est particulièrement instructif. Un banquet breton du Canon français était prévu le 5 décembre 2026 au Parc des expositions de Quimper-Cornouaille. Plus de 1 000 billets avaient déjà été vendus lorsque le 25 avril 2026, après une saisine de l’Agglomération Quimper Bretagne Occidentale, Quimper événements a annulé la réservation, invoquant « des risques pour la sécurité des personnes, l’intégrité de l’équipement et la tranquillité publique ».

La maire socialiste Isabelle Assih a assumé publiquement la décision. Elle a immédiatement été submergée d’insultes et de menaces en ligne, au point que des parlementaires bretons, puis le mouvement Place Publique, ont publié des communiqués de soutien. Cette séquence dit tout : décider d’interdire l’événement, c’est prendre un risque personnel. Ne rien faire, c’est avaliser.

La « tradition alsacienne » version saucisse gonflable

L’événement prévu à Colmar se dénomme donc évidemment « banquet alsacien ». La récupération est grossière. L’Alsace a ses propres traditions festives, sa culture populaire, sa gastronomie ancrée dans une histoire singulière, faite d’identité transfrontalière, plurilingue et pluriculturelle, forgée autant par des siècles de brassages franco-allemands que par les cicatrices des deux guerres mondiales.

Rien dans la formule générique du Canon français — cochon à la broche, vin, chansons franchouillardes — ne correspond à une spécificité alsacienne.

Le Canon français décline d’ailleurs la même formule partout : banquet normand à Caen, banquet breton à Rennes, banquet alsacien à Colmar. Le terroir est de fait un décor interchangeable. Comme le dénonce le communiqué des Écologistes de Colmar, ce sont « des traditions passéistes qui font l’impasse sur notre histoire humaniste et émancipatrice ». La culture locale n’est ici qu’un emballage marketing destiné à faire avaler — au sens propre comme au figuré — un projet politique qui lui est étranger, voire hostile.

Le Canon français a fait de la consommation de porc un geste identitaire.
Les végétariens, les véganes, les personnes dont les convictions religieuses excluent la viande porcine n’ont manifestement pas leur place à cette table. Ce n’est pas de la convivialité : c’est de l’exclusion déguisée en festin.

Le cochon comme marqueur idéologique

Il y a, dans la centralité assumée du cochon dans ces banquets, quelque chose qui dépasse la simple délectation charcutière. Le Canon français a fait de la consommation de porc un geste identitaire. Sur ses réseaux, la société vante « le cochon confit et cuit à la broche » comme pièce maîtresse invariable. Une édition a même proposé de l’autruche « en plus du cochon à la broche »le porc restant le pivot intouchable.

Cette insistance n’est pas anodine dans un contexte idéologique où le refus du porc est régulièrement instrumentalisé comme marqueur d’altérité culturelle — une façon codée de signifier que certains convives ne sont pas les bienvenus. Les végétariens, les véganes, les personnes dont les convictions religieuses excluent la viande porcine n’ont manifestement pas leur place à cette table. Ce n’est pas de la convivialité : c’est de l’exclusion déguisée en festin.

A Colmar, le préfet et le maire face à leurs responsabilités

À moins de trois semaines de l’événement, les 3 300 billets sont presque tous vendus. Le Canon français a pris soin de s’installer dans l’agenda colmarien avant que la contestation ne s’organise. Mais les précédents de Caen et la mobilisation politique consécutive aux incidents du 18 avril ont changé la donne. La pression sur les élus locaux et les représentants de l’État est désormais documentée et argumentée.

Pourtant, la pusillanimité d’Eric Straumann, maire de Colmar, interrogé par les DNA, est stupéfiante : « Je ne connaissais pas le Canon français. J’ai l’impression que c’est surtout une occasion de faire la fête pour des jeunes. Et de toute façon, je n’ai pas la possibilité, en tant que maire, de m’immiscer dans le choix des manifestations organisées par Colmar Expo. Sauf s’il y a trouble à l’ordre public ».

Même passivité teintée d’hypocrisie chez Colmar Expo, société de gestion délégataire du lieu, rapportée par les DNA : « On ne peut pas choisir nos clients en fonction de nos convictions, ce serait un refus de vente et c’est illégal ». Au regard des précédents et incidents de violence xénophobe recensés dans le sillage du Canon français, est-il légitime de rester simple commerçant face à une entreprise d’infiltration des droites extrêmes ?

Les Écologistes de Colmar et environs, dans leur communiqué du 4 mai, appellent quant à eux explicitement le préfet du Haut-Rhin et le maire de Colmar à « prendre leurs responsabilités et à mettre tout en œuvre pour prémunir de toute atteinte à l’ordre public ». Ils rappellent que l’Alsace est « une terre de traditions et de convivialité, mais aussi porteuse des valeurs républicaines affirmées dans la devise de la nation, remises en cause par l’extrême droite ».

Et en amuse-bouche sociologique : ce que les banquets révèlent du désert de sociabilité… et du désir de séparation

Les banquets géants du Canon français ne surgissent pas du néant. Ils s’inscrivent dans une époque où les fêtes rurales connaissent un regain d’intérêt symbolique, tout en restant objectivement rares et de plus en plus difficiles à organiser, faute de bénévoles et de structures associatives.

Bals de village disparus, boîtes de nuit délaissées, tissu festif local effiloché : dans ce désert social, le Canon français arrive avec sa promesse — un kilo de nourriture, du vin à flots, Sardou, et des gens « comme nous ». La recette, inchangée d’une ville à l’autre, fait le plein. Ce n’est pas un hasard.

Le tarif d’entrée — 80 euros — contredit d’emblée la prétention populaire de l’événement. Ce n’est pas une fête accessible à tous, c’est un produit de consommation identitaire avec un ticket d’entrée sélectif.

Dans Le Monde de novembre 2025, le sociologue Benoît Coquard, auteur de Ceux qui restent (La Découverte, 2019), affirment que ces banquets répondent à « une demande de tri social » latente dans les milieux populaires. L’attrait principal n’est pas gastronomique : c’est la « promesse d’un entre-soi rassurant ». On l’entend d’ailleurs sans fard dans la bouche de certains Canonniers : « Au moins ici, on est entre nous, entre Français. »

Le phénomène s’inscrit dans une dynamique « déjà ancienne mais en progression évidente », toujours selon Coquard : la réappropriation et la politisation de certains produits culturels populaires par une jeunesse bourgeoise et conservatrice. À la différence des classes populaires qui y voient la défense d’une culture menacée, les participants des classes aisées y jouent, le temps d’une soirée, un rôle populaire — comme certains hommes politiques qui s’inventent un ancrage paysan. Pour eux, « en jouant le bon vivant, on joue un peu au peuple ». Ce jeu de dupes fonctionne parce que tout le monde y trouve quelque chose : festif pour les uns, politique pour les autres.

Lors d’un banquet à Chalon-sur-Saône observé par des journalistes en octobre 2025, on a pu noter, éparpillés sur les tables ou dans les mains des convives : des drapeaux français, des croix de Lorraine, des fleurs de lys, et même l’ouvrage Populicide de Philippe de Villiers, souverainiste notoire.

L’animateur fait applaudir l’arrivée du cochon à la broche « façon banquet d’Astérix ». Pas d’option végétarienne, pas d’alternative sans porc. Sur ce dernier point, les dirigeants du Canon français répondent en toute décontraction qu’on « ne reproche pas aux restaurants végétariens d’exclure les viandards ». Comme si un « grand banquet festif en plein air« , c’est à dire un lieu de sociabilité fédérateur, était l’égal d’un lieu de restauration thématique.

La rhétorique est rodée : l’exclusion est présentée comme une simple préférence culinaire. Elle n’est rien d’autre qu’un marqueur — clair, assumé — de qui est bienvenu et qui ne l’est pas.

Pourtant, à Chalon-sur-Saône comme à Rennes, des témoins ont rapporté des propos racistes et haineux — « bougnoules », « racailles », « on encule les LFistes » — sans que la sécurité ne réagisse. Interrogés sur des insultes homophobes proférées lors d’un banquet rennais en avril 2024, les dirigeants ont répondu, surpris : « Vraiment ? Avez-vous alerté la sécurité ? On peut les poursuivre. » Réponse kafkaïenne, qui fait porter la responsabilité sur la victime. La charte de bonne conduite du Canon français, censée proscrire toute dérive, reste lettre morte dès lors que personne ne l’applique — et que l’atmosphère générale la rend structurellement inopérante.