Crédit photos : Martin Wilhelm
Il y a des histoires communes que le temps et les frontières finissent par effacer. Celle des mobilisations qui, dans les années 1970, unirent des milliers de militants alsaciens, badois et suisses contre des projets industriels et nucléaires menaçant leur territoire commun, le Dreiland, est de celles-là.
C’est pour raviver cette mémoire que Michael Koltan, responsable des Archives des mouvements sociaux de Fribourg-en-Brisgau, a conçu une exposition itinérante qui s’est installée jusqu’au 9 mai dans les anciens locaux des Dernières Nouvelles d’Alsace, à Mulhouse, à l’invitation du collectif π-node.
Wyhl, Marckolsheim, Kaiseraugst : trois noms, un seul combat
Au cœur des années 1970, le Dreiland fut le théâtre d’une mobilisation populaire sans précédent. À Marckolsheim, en Alsace, des habitants s’opposèrent victorieusement à l’implantation d’une usine de traitement du plomb. Quelques mois plus tard, en février 1975, c’est le site de Wyhl, en Bade, qui fut occupé par des milliers de manifestants refusant la construction d’une centrale nucléaire.
Simultanément, de l’autre côté du Rhin, les Suisses se mobilisaient contre le projet de centrale de Kaiseraugst. Trois luttes distinctes, mais un même élan citoyen, une même solidarité transrhénane.
Ces événements ont profondément marqué l’histoire politique de la région allemande. À Fribourg-en-Brisgau comme dans les villages badois, ils constituent un élément fondateur de l’identité locale, et le parti des Verts allemand revendique volontiers Wyhl comme l’un de ses actes de naissance. L’Allemagne, qui a définitivement fermé ses dernières centrales nucléaires, en a fait un récit national.
Une mémoire vivace côté allemand, presque absente côté alsacien
C’est précisément là que réside le paradoxe que Michael Koltan a découvert avec stupéfaction lors de la première présentation de son exposition, au festival de Sainte-Marie-aux-Mines organisé par le musicien Rodolphe Burger — fondateur du groupe Kat Onoma —, qui avait choisi le cinquantième anniversaire de l’occupation de Wyhl comme fil conducteur de son édition 2025. « Les Alsaciens ont pourtant été pleinement parties prenantes de ces luttes », souligne-t-il. Pourtant, passé la frontière, le souvenir semble s’être évanoui.
Cette amnésie n’a fait que renforcer la détermination de l’archiviste fribourgeois à faire circuler son travail en Alsace. Après Mulhouse, il espère pouvoir présenter l’exposition à Strasbourg, à Colmar, et à Bâle — ville dont la relation à cette histoire lui semble un peu plus présente qu’en Alsace, sans atteindre toutefois l’intensité mémorielle observée côté badois.
Affiches, tracts et chansons folk : une époque en documents
L’exposition elle-même est riche d’archives matérielles : affiches militantes, tracts, photographies, mais aussi disques, car cette période coïncide avec un renouveau de la musique folk dans la région. On y découvre notamment l’album Dreyeckland, dont la chanson éponyme, composée par l’Alsacien François Brumbt, célèbre en dialecte alsacien la résistance des peuples de la région « contre toutes les occupations depuis l’époque romaine ». Un rappel que l’engagement militant s’exprime aussi par la culture.
Michael Koltan est cependant le premier à reconnaître les lacunes de sa collection : le fonds documentaire comporte beaucoup d’éléments en allemand, mais peu en français. Il lance un appel aux particuliers et associations susceptibles de détenir des archives, des affiches, des photographies ou des témoignages liés à ces luttes en Alsace.
« Nous ne sommes pas une archive pour le Bade ou pour l’Allemagne, mais pour le Dreiland tout entier », insiste-t-il. L’institution, qui existe depuis quarante ans et entend bien poursuivre pour quarante autres, se veut un gardien fiable et pérenne de la mémoire transfrontalière.
Un lieu chargé d’histoire pour accueillir l’histoire
Le cadre n’est pas anodin. Les locaux de l’ancienne rédaction mulhousienne des DNA, avenue de Colmar, ont été réinvestis depuis septembre 2025 par le collectif radiophonique π-node, qui y organise régulièrement rencontres et événements culturels, retransmis en direct sur sa fréquence DAB+.
L’exposition des Archives fribourgeoises constitue un événement de plus longue haleine que les rendez-vous habituels du collectif, et a offert à un public mulhousien (elle s’est achevée le 9 mai), l’occasion de pénétrer dans des locaux longtemps associés à la vie de la presse régionale.

















