Crédit photos : Martin Wilhelm

Du 14 au 17 mai, la Foire Éco Bio d’Alsace a repris possession du parc des expositions de Colmar avec son mélange inchangé de ferveur militante, de commerce alternatif, de pédagogie écologique et de folklore contestataire. Héritière directe des luttes antinucléaires, de la bio pionnière et des utopies rurales des années 1980, elle continue de cultiver son image de place forte dissidente — au risque, parfois, d’offrir une tribune à des causes autrement plus douteuses.

Des barricades au Parc Expo

La Foire Éco Bio aime rappeler qu’elle n’est pas née d’un plan marketing, mais d’un terreau militant, à Rouffach, autour des premiers producteurs bio, des critiques de l’agriculture intensive et de la contestation du nucléaire. Son récit officiel revendique cette généalogie de « copains », de paysans, de bénévoles et de militants, puis son évolution en « université populaire » écologiste, installée à Colmar depuis 2007 sans renoncer à ses vieux réflexes de contre-société.

Il faut lui reconnaître cette constance : quand d’autres salons se contentent de vendre du durable, celui-ci continue de vendre aussi une vision du monde, souvent généreuse, parfois raide, convaincue d’avoir eu raison avant les autres.

À ce titre, la foire conserve une vraie singularité dans le paysage régional. Elle ne se présente pas comme une vitrine aseptisée du développement soutenable, mais comme un lieu de croisements entre alimentation bio, habitat écologique, énergie, santé alternative, solidarité internationale et contestation politique.

En clair, on n’y vient pas seulement acheter une tisane ou une isolation en fibre de bois : on y vient aussi confirmer qu’un autre monde est possible, et accessoirement, qu’il passe également par le savon artisanal et la galette de céréales. Les bâches hostiles au nucléaire y sont toujours positionnées au niveau de l’entrée, comme pour définir un territoire de luttes.

Le grand marché des consciences

Pour sa 43e édition, la foire a annoncé plus de 400 exposants, 60 conférences, 40 animations et quelque 300 bénévoles, avec une ouverture quotidienne de 10 h à 19 h et des soirées prolongées jusqu’à 23 h les trois premiers jours. L’entrée était fixée à 7 euros sur place, 6 euros en prévente, avec gratuité pour les moins de 25 ans et même un tarif réduit pour les cyclistes, manière élégante de rappeler qu’ici la morale commence dès le parking. Le dispositif du « billet suspendu », proposé pour permettre à des visiteurs sans moyens d’entrer, complétait ce décor d’économie alternative bien ordonnée.

Sur les allées, la foire reste un spectacle en soi. On y croise les vétérans du bio historique, les fabricants de cosmétiques sobres, les défenseurs des semences paysannes, les experts de la maison saine, les apôtres du (douteux) bien-être vibratoire et toute une sociologie de l’Alsace alternative venue vérifier, stand après stand, qu’elle n’a pas entièrement été récupérée par les grandes surfaces au vert lessivé. Il y a là quelque chose d’irréductible, presque patrimonial : une écologie qui n’a pas encore tout à fait troqué ses pulls rêches contre des présentations PowerPoint.

Le charme discret du loufoque

C’est aussi ce qui fait le sel de la Foire Éco Bio. Là où les grands salons institutionnels filtrent tout ce qui dépasse, Colmar laisse encore respirer un joyeux capharnaüm de convictions, d’inventions domestiques, de théories enveloppées dans du papier recyclé et de promesses de ré-harmonisation générale.

On y retrouve cette ribambelle de stands qui donnent à l’écologie pionnière des airs de brocante métaphysique : entre deux démonstrations très sérieuses sur l’habitat sain, surgit toujours un exposant qui semble persuadé de sauver la civilisation à l’aide d’un dispositif à base de cuivre, de laine alpaga et de foi intérieure.

Le trait n’est pas seulement ironique. Il dit quelque chose d’un vieux fond culturel de la foire, où l’alternative fut longtemps pensée comme un tout : manger autrement, se déplacer autrement, se loger autrement, se soigner autrement, penser autrement. Le problème, c’est que ce « autrement » a parfois une fâcheuse tendance à tout mettre sur le même plan, de l’expérimentation sociale sérieuse à la croyance vaguement fumeuse, du localisme généreux à l’hostilité systématique envers toute expertise extérieure.

La foire rappelle utilement que l’écologie ne fut pas d’abord un argument de vente, mais une pratique minoritaire, opiniâtre, parfois rugueuse, construite contre des évidences économiques devenues catastrophiques.

Quand l’alternative ouvre vers des organisations fermées

C’est ici que la promenade devient moins folklorique. Car derrière les stands gentiment décalés, les brochures au graphisme resté fidèle aux années de lutte et les gadgets d’autonomie heureuse, la foire laisse aussi passer des structures dont la présence ne relève plus de l’anecdote. La Ligue pour la liberté vaccinale était bien présente lors de cette édition, au Hall 1, stand 15, au milieu de cet écosystème qui mêle critique du système et fascination pour toutes les contre-vérités qui se présentent comme des révélations. Cette organisation milite de longue date contre l’obligation vaccinale et conteste largement les politiques de vaccination, dans une logique de défiance envers la santé publique.

Sa présence n’est pas un simple détail de casting. Elle rappelle qu’un salon bâti sur la critique de l’ordre dominant peut, s’il ne garde pas ses lignes de partage, servir de passerelle entre l’écologie politique, la culture alternative et des discours franchement dangereux. À force de valoriser la dissidence comme vertu en soi, on finit parfois par offrir une respectabilité de décor à des entreprises idéologiques qui ne relèvent plus de l’émancipation mais du brouillage méthodique des faits.

Une foire précieuse, et poreuse

Ce serait pourtant une erreur de jeter l’ensemble avec le lot des fadaises. La Foire Éco Bio reste un événement important, parce qu’elle conserve une mémoire militante rare et une capacité, réelle, à faire se rencontrer producteurs, associations, lecteurs, citoyens et curieux autour de questions trop souvent laissées au marketing ou à l’administration. Elle rappelle utilement que l’écologie ne fut pas d’abord un argument de vente, mais une pratique minoritaire, opiniâtre, parfois rugueuse, construite contre des évidences économiques devenues catastrophiques.

Mais c’est justement parce que cette histoire mérite mieux qu’un carnaval de la confusion qu’elle gagnerait à regarder de plus près ce qu’elle abrite encore sous le grand chapiteau des alternatives. À Colmar, la vieille maison écologiste garde du panache, de la mémoire et une vraie puissance d’évocation. Elle garde aussi, de stand en stand, cette faiblesse très française des contre-mondes persuadés que tout ce qui contrarie l’ordre établi mérite un tréteau, et un petit panneau en guise d’argumentaire.