Crédit photos : Martin Wilhelm et documents remis
Ce samedi 30 mai à Colmar, la contestation contre la venue du « Canon français » a d’abord occupé la rue avec plus d’une centaine de manifestants, puis le Champ-de-Mars avec un pique-nique républicain qui a rassemblé près de 300 personnes.
Bien plus loin, le banquet réunissait plus de 3 500 convives au parc des expositions, avec un total de 4 200 personnes sur liste d’attente, nous dit-on, preuve qu’un événement présenté comme simple fête de village réactualisée, et au terroir incertain, est manifestement devenu un objet politique d’intérêt public.
Patelin à souhait, le maire de Colmar, Éric Straumann, s’est placé dans une posture de médiation, feignant l’apaisement en invoquant la liberté de réunion et le goût pour les fiestas bien grasses. Il jugea le tout puis déclara en maitre saucisonnier qu’il s’agissait d’une « affaire commerciale rondement menée » digne d’une « Foire aux vins » (de Colmar évidemment), après sa visite du site soigneusement mise en scène par une vidéo de la presse autorisée.
Cette attitude si pusillanime a surtout eu l’effet de banaliser un événement contesté pour ses liens présumés avec Pierre-Édouard Stérin et avec l’écosystème de droite radicale et identitaire qui gravite autour de lui.
En se retranchant derrière une neutralité de mauvais aloi, Straumann a servi de caution à un dispositif qui se voulait apolitique tout en étant profondément chargé politiquement.
L’actionnaire n’est pas une affaire
Pierre-Édouard Stérin, milliardaire d’extrême droite, est au soutien du « Canon français » en tant que financeur et figure de proue de l’écosystème.
Les organisateurs tentent de minimiser son rôle, affirmant qu’il ne s’agirait que d’un actionneur lointain, qu’ils ne côtoient pas, et sans lien direct avec la gestion des banquets.
Mais la réalité est plus complexe : l’entreprise prospère sur un réseau de relais médiatiques, de sympathisants identitaires (notamment sur les réseaux sociaux), et la polémique s’est nourrie de ces liens capitalistiques, tout comme des incidents rapportés lors d’un précédent banquet à Caen, où des saluts nazis et des insultes racistes ont été signalés.

Ils règnent par le Terroir !
Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de la Tour, les deux fondateurs du Canon français (ils étaient 4 à l’origine), affirment qu’il n’y a « aucun projet politique » et que l’objectif serait seulement la bonne bouffe, la convivialité et la fête. Se félicitant de la publicité que lui apport ses opposants.
Nous ne pourrons pas accéder au banquet de Colmar, faute d’accréditation en bonne et due forme. Contrairement à nos chers confrères dont beaucoup ont fait le déplacement depuis Paris. On a même repéré un journaliste de la BBC ! Ébaubi par ce à quoi il venait d’assister.
Mais Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse a toutefois consenti à nous rencontrer à l’entrée, après quelques longues hésitations.

Le narratif est bien rôdé : le banquet est une simple « fête du terroir » et non un rendez-vous politique. Quand bien même l’entreprise a pris une dimension militante par ses clins d’oeil appuyés à la « France » et à un imaginaire identitaire très codé, qui ne trompent personne. Produits dérivés (bretelles, bérets…) disponibles sur place, et à payer en sus du menu.
Bien évidemment la neutralité supposée est d’autant plus difficile à avaler que la polémique s’est nourrie des liens capitalistiques noués avec la galaxie de Pierre-Édouard Stérin et d’incidents déjà documentés.
Mais Pierre-Alexandre de Boisse est parfaitement conscient de l’agenda politique de son actionnaire. « Oui je connais le projet Periclès dont Stérin est porteur, mais il n’a rien à voir avec nous« .
Charles-Henri de Mortadelle, Duc de Boustifaille
Ce qui frappe en premier lieu, c’est le décalage entre le récit du « banquet populaire » et la réalité sociale des fondateurs. Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse, possède un patronyme tout droit issu de la noblesse d’Empire, tandis que Géraud du Fayet de la Tour (son associé), est quant à lui issu de la seule noblesse d’Ancien Régime, celle qui savait poudrer ses perruques comme personne, portait juste-au-corps, jabot, souliers, bas, et l’épée, aussi élégamment qu’un triton.
Dans ces conditions, se faire les hérauts du peuple et des grosses tablées à la munichoise, alors même qu’ils incarnent une élite très éloignée de ceux qu’ils prétendent représenter est chose très audacieuse. Leur patronyme à coucher l’argenterie dehors, contraste quelque peu avec leur volonté de se présenter comme les messagers du peuple ripaillant d’aise.




Trafiquant de nostalgie populaire faisandée, le « Canon français » prétend en effet célébrer la convivialité populaire, mais il commercialise une sociabilité très sélective : billet à 80 euros, logistique festive calibrée, et quantité massive de nourriture et d’alcool pour en faire un spectacle plus qu’un repas.
L’argument du « festif et franchouillard » se présente comme un simple folklore, alors qu’infuse une norme culturelle implicite, présentée comme spontanée et consensuelle, mais perçue par ses opposants comme la définition même de l’entre-soi culturel.
Même la prétention à l’ouverture apparaît relative : Pierre-Alexandre de Boisse nous dit étudier la possibilité d’accueillir des végétariens. Mais l’événement, centré sur une consommation de viande abondante, avec à Colmar un jarret de porc, ne risque pas vraiment d’allécher le végétarien, ni même l’abstinent en produits porcins…

« On n’emmène pas de saucisses à Francfort »
Le dispositif du Canon français empile par ailleurs plusieurs contradictions. Il dit vouloir réunir, mais son format, les codes vestimentaires qu’il propose à l’achat, et son récit de la « bonne compagnie » tracent une frontière sociale et culturelle nette.
Il dit vouloir s’extraire du politique, mais il devient un objet de mobilisation positif pour l’extrême droite (Nathalie Aubert, conseillère municipale et régionale RN était notamment présente), la gauche, des collectifs citoyens et des élus s’en saisissent comme symbole, pour le rejeter ou l’adouber.
Il dit célébrer l’Alsace et la convivialité locale, mais dit attirer des participants venus de Lorraine, de Franche-Comté, voire de Suisse, ce qui montre que son succès repose autant sur la logistique d’événement que sur un récit idéologique exportable.
Il y a aussi une contradiction dans la rhétorique de la « culture culinaire régionale ». Notre « hôte » assure adapter le banquet aux traditions locales. Mais la place du porc y est déjà structurelle et omniprésente (avec le canard, les fruits de mer, le boeuf…), ce qui rend douteuse toute tentative de vendre ce banquet comme un espace de pluralité culinaire apaisée.
Quant à l’argument d’une formule compatible avec des régimes alimentaires distincts, il se heurte à l’évidence du format : un repas massif, bruyant, alcoolisé, centré sur la viande, est difficilement conciliable avec une promesse d’œcuménisme culturel et festif.
Le bidochard est un pétochard
Le cynisme du dispositif tient moins à une simple provocation qu’à une exploitation très rentable du besoin de lien social. A la condition de réunir au moins 1000 personnes, « sinon je perds de l’argent« , précise Pierre-Alexandre !
« Le Canon français » transforme l’envie de fête, de communauté et de ritualisation en produit d’appel, tout en récupérant des repères identitaires simplifiés et des paniques morales qu’il prétend ne pas alimenter. C’est précisément cette ambiguïté qui rend l’entreprise efficace : elle vend de la fraternité tout en capitalisant sur un hiatus symbolique du « nous » et des « autres ».
À Colmar, la journée a donc eu deux visages : celui d’une contestation visible dans la rue suivi d’un évènement familial sur la pelouse du Champ-de-Mars, et celui d’un grand banquet qui a pu se présenter comme triomphant grâce à l’appoint d’une municipalité trop soucieuse de neutralité pour voir ce qu’elle légitimait.
Au fond, le banquet n’a pas seulement raconté une querelle sur la viande, les traditions ou le folklore. Il a raconté quelque chose de plus gênant : la facilité avec laquelle une ville peut servir de décor à une opération politique déguisée en ripaille, dès lors que ceux qui ont le pouvoir de dire non, tel Eric Straumann, préfèrent parler d’animation, de commerce et de convivialité.
À Colmar, on ne s’est pas seulement réuni dans un hangar pour manger ensemble, on s’est également raconté une fable sur les modalités rabougries de l’être-ensemble. Et à mesure que les échéances présidentielles se précisent, sa digestion politique risque de peser toujours plus sur nos estomacs.

























