Le premier conseil municipal de l’ère Marquet aura été un conseil de vérité et de récits concurrents. La majorité a voulu installer l’idée d’une ville à remettre d’aplomb avec méthode et lucidité, tandis que les oppositions ont multiplié les attaques sur les finances, les promesses de campagne, les urgences sociales et la lenteur des premiers arbitrages. Pendant plus de 4 heures, le débat a oscillé entre technicité, passes d’armes et moments de respiration politiques.

Finances sous tension

Tout est parti des comptes. La nouvelle majorité a ouvert la séance sur un diagnostic budgétaire grave, évoquant des finances « tendues » et la nécessité de faire des choix dans les semaines à venir. Le cabinet parisien Klopfer a rendu le résultat de son audit sur l’état des finances. La ville doit redresser ses comptes et trouver 6,5 millions de pistes d’économies à réaliser.

En face, plusieurs élus ont contesté la manière dont cette situation était racontée, accusant la municipalité de dramatiser pour mieux préparer des arbitrages douloureux.

Florian Colon (adjoint aux finances issu de la majorité sortante) affirmant que les chiffres ne coïncidaient pas avec ceux visibles dans les documents budgétaires de la ville, et soulignant un écart entre le narratif alarmiste et les données votées.

Retour aux urgences

Loïc Minéry a placé le conseil sous le signe des urgences dès son propos liminaire. Selon lui, Mulhouse est « la ville des urgences »: urgence sociale, urgence climatique, urgence démocratique et urgence du vivre-ensemble.

Il a dénoncé un « certain flou sur le style et la conduite des affaires » de la nouvelle majorité et exhorté la ville à sortir des incantations pour répondre à la réalité concrète des habitants.

Son intervention a donné le ton : transports gratuits en cas de forte chaleur, végétalisation, accès à l’eau, rénovation des logements et renforcement des capacités d’accueil pour les sans-abri.

Choc de priorités concurrentes

Très vite, le débat a débordé du budget strict pour toucher aux priorités politiques. Les indemnités des élus ont cristallisé une critique forte, jugées mal venues au moment où la ville cherche des marges de manœuvre.

Annouar Sassi (groupe « Nous sommes Mulhouse ») a souligné le choc qu’elles ont suscité dans la population, accusant la majorité d’avoir choisi la précipitation sur ce dossier, alors qu’il aurait fallu agir vite sur la réouverture de la rue Aristide Briand, le commerce, les centres sociaux, l’épicerie sociale, le sport ou les cantines scolaires.

En réponse Frédéric Marquet est resté sur la ligne de la pédagogie budgétaire: ne pas confondre symbole et stricte réalité financière.

La même tension s’est retrouvée dans plusieurs interventions d’opposants, qui ont replacé le pouvoir d’achat et les services publics au cœur du débat.

Joseph Simeoni (groupe « Mulhouse en commun ») a dénoncé une gratuité des transports pour les jeunes finalement absente, réduite à une aide partielle jugée trop timide au regard des promesses de campagne. En somme, sous le discours du changement, le talon de fer des enfants de Mme Thatcher pèserait toujours sur la ville…

L’école, ligne de fracture à gauche

L’éducation a également occupé une place importante. La désignation d’Alexandre Hourcade à la tête de la régie personnalisée de la réussite éducative a servi de point d’appui à un débat plus large sur la jeunesse, la pauvreté et le décrochage scolaire.

Joseph Simeoni a élargi la discussion en rappelant que 26 fermetures de classes l’emportent sur 13 ouvertures à Mulhouse, et en dénonçant le silence de la municipalité sur le sujet. Il a aussi interpellé la majorité sur l’avenir du huitième collège à DMC, estimant que ce projet, présenté comme une bonne nouvelle pour l’école publique, semblait désormais suspendu sans explication claire.

La majorité a répondu par la prudence: les arbitrages sont encore en cours, les partenariats doivent être consolidés, et il faut travailler dans le cadre financier disponible.

Plein Ciel, dossier hautement brûlant

S’il y a un sujet qui a cristalliser la tension, c’est bien celui des tours Plein Ciel. Dès les premières minutes, la majorité a décrit un dossier « lourd », humainement et techniquement, et a promis une solution digne pour les copropriétaires.

L’opposition a réclamé des réponses précises sur la procédure, le jugement de la cour d’appel, la déclaration d’utilité publique et la stratégie réelle de la ville. La majorité a choisi de renvoyer le détail à la réunion prévue avec les copropriétaires, au nom du respect du dialogue engagé. Tandis que Alain Couchot s’étranglait en protestant de ses bonnes dispositions dans ce dossier, alors que tout démontre le contraire.

Logement et copropriétés

Autour de Plein Ciel, la séance a aussi abordé les copropriétés en difficulté: Peuplier-Camus, Diamant Noir et Dunkerque-Saint-Malo. La ville a détaillé des subventions et des conventions de prolongation, rappelant qu’elle accompagne plusieurs ensembles sous plan de sauvegarde.

Le cas de Diamant Noir a particulièrement illustré l’ampleur du problème. Les travaux sont lourds, les impayés nombreux, et la ville insiste sur une logique de cofinancement avec l’ANRU et les autres partenaires.

De fait, à Mulhouse, le logement n’est pas qu’une question patrimoniale, c’est un front social majeur.

Culture: entre héritage et innovations

La culture a offert une séquence plus apaisée, mais pas dénuée d’enjeu politique. Léonie Hébert (Mulhouse en commun) a défendu le Livrodrome tout en rappelant l’histoire du festival Motàmot, créé sous une précédente mandature et remplacé par un dispositif plus éphémère. Elle a regretté qu’un festival local pérenne ait été sacrifié pour un événement limité à deux éditions.

Sport et arbitrages

Le sport a provoqué d’autres secousses. Thiébaut Weber (Mulhouse en commun) a salué la richesse du tissu sportif mulhousien, tout en demandant quelle doctrine politique la ville entendait vraiment porter. Il a réclamé davantage de transparence sur les critères d’attribution des subventions, notamment pour les clubs d’élite, et insisté sur la nécessité d’un continuum sportif reliant loisir, sport-santé, compétition et haut niveau.

Il a également alerté sur le city-stade très dégradé de Douves-et-Berges, quai des Cigognes, où des jeunes se blessent régulièrement.

Le débat a été alimenté par la subvention exceptionnelle au Volley Mulhouse Alsace, saluée par la majorité comme une récompense méritée après une saison exceptionnelle. L’opposition, elle, a rappelé la promesse d’une hausse de 50% des subventions sportives et demandé un calendrier clair.

Le club de football FCM, lui, reste un sujet inflammable. Annouar Sassi voulant s’assurer que le budget du club n’était pas amputé par les perspectives austéritaires, n’a pas vraiment reçu de réponse claire à le sujet.

Une Porte Jeune qui claque (mal)

Léonie Hébert (Mulhouse en commun) a aussi mis le doigt là où ça fait mal : le centre commercial Porte Jeune. Elle a dénoncé les vidéos circulant sur les réseaux sociaux montrant un centre sale, dégradé, et les grèves d’agents non payés qui paralysent l’image du site. Elle a rappelé que le maire avait autrefois salué la SGM et son gestionnaire, et lui a demandé de défendre concrètement les travailleurs comme les commerçants.

Essoufflement de la vitalité associative locale

Isabelle Maurer (Mulhouse en commun) a défendu le Carré des associations dans le cadre du réseau Guid’Asso, tout en demandant si cette nouvelle labellisation s’accompagnait de moyens supplémentaires.

Elle a surtout insisté sur l’essoufflement du bénévolat et le risque de voir de nombreuses associations mettre la clé sous la porte.

Son intervention a replacé au centre la question des moyens matériels, humains et immobiliers accordés au monde associatif. Dans une ville où la vie locale repose largement sur cet écosystème, le sujet est loin d’être secondaire.

Démission de Loïc Minéry

Au milieu de ce conseil électrique, un autre moment a suspendu l’ambiance. Loïc Minéry a annoncé son départ du conseil municipal. Son intervention, très personnelle, et qui a surpris son auditoire, a pris la forme d’un passage de témoin autant que d’un bilan: engagement de longue durée, fatigue politique, besoin de reprendre son souffle, désir de continuer autrement.

Nous savions sa démission, mais c’est la seconde fois que Loïc Minéry surprend politiquement. Engoncé dans une stratégie d’appareils, au cours de la dernière campagne municipale, qui a lui a coûté une fusion naturelle de liste avec le candidat Annouar Sassi, il surprend, comme à l’occasion de sa démission du poste de vice-président de M2A, par un appréciable souci de cohérence, et de fidélité personnelle à des valeurs.

Le ton de sa déclaration finale brosse toutefois un bilan très sombre de sa perception du futur :

Je mentirais si je disais que cela n’avait pas de lien avec l’issue du scrutin de mars dernier. Engagé politiquement dans notre ville et chez les écologistes depuis plus de 9 ans, élu depuis 2020 avec Mulhouse cause commune et maintenant Mulhouse en commun, le temps a défilé. Deux enfants formidables sont entre temps arrivés dans notre foyer. Les journées, les soirées, les nuits furent bien occupées. L’envie de reprendre un nouveau souffle, de servir autrement, toujours en m’engageant viscéralement pour protéger les gens, nos enfants, le vivant. Et il y a fort à faire. A mon sens, le mandat d’élu, même d’opposition, surtout à Mulhouse, ne peut pas se faire à l’économie. En cohérence, avec confiance et combativité, je cède ma place à quelqu’un de 15 ans plus jeune, mais dix fois plus talentueux. Vous l’apprécierez, vous verrez. Il y a donc le rythme de vie, mais ce n’est que l’écume. Je n’ai pas apprécié la négation des réalités mulhousiennes de la précédente majorité, mais j’ai presque encore moins goûté à la chambre d’endormissement qu’est devenue le conseil d’agglomération. On peut apprécier la simplicité et la qualité des personnes tout en déplorant les renoncements successifs. Le temps pour moi est venu de changer de tenue de combat. Assez de contempler les compromis mous, assez des circonvolutions, assez des écrans de fumée. Notre monde part en sucette, on bâillonne et on réprime les partisans d’un monde plus juste, moins prédateur, car le mal est profond. Les injustices viennent de loin et nécessitent d’être combattus avec toujours plus d’ardeur. Activisme, productivisme, consumérisme, le trio infernal qui consume la planète et fracasse les populations, le tout sur un fond de techno-solutionnisme. L’anthropocène est bien engagé, mais certains veulent aller encore plus vite en pressant le monde dans des séries de conflits entre mâles dominants. N’avons-nous rien appris? N’y a-t-il pas eu assez de souffrance?

La séquence a surtout été marquée par l’hommage appuyé de ses adversaires (tandis que l’on voyait Alain Couchot sortir de la salle au même instant). L’ensemble de ses opposants, ou presque, lui a rendu un salut public, en soulignant son sérieux, sa correction, sa pugnacité et sa qualité de travail.

Avant son ultime déclaration, il a porté au vote le vœu (au ton mesuré) du groupe Mulhouse en commun sur le data center Microsoft à Petit-Landau et Hombourg, où il a défendu une critique écologique et démocratique très argumentée du projet.

Ainsi les élus d’opposition « Mulhouse en commun » (auxquels les élus « Nous sommes Mulhouse » se sont joints) appellent le préfet à suivre l’avis de la MRAE et à surseoir à l’instruction de la demande d’autorisation environnementale, et invite m2A et la société Microsoft à revoir le projet en l’état, à minima à repenser le dimensionnement et la localisation d’un tel centre de données. Appelant le cas échéant à l’organisation d’une réunion publique dans le cadre de l’enquête publique devant se tenir du 1er juin au 3 juillet 2026,

De sorte que Frédéric Marquet, encore stupéfait par la décision de Loïc Minéry, renvoie en bafouillant la réponse de la majorité au soin de Frédéric Guthmann, notamment délégué à la prospective. Lequel a livré un argumentaire en forme de contrepied à Loïc Minéry, en tant que Vice-président de M2A : la concertation de l’agglomération a été exemplaire, il ne s’agit que de terre promise à la culture du maïs enrichi en pesticide et destiné au bétail, les emplois seront très qualifiés, et la chaleur généré servira à chauffer… l’air des serres ! Fermez le ban et et rejetons.

Une majorité bicéphale

La majorité a cherché à se présenter comme une équipe structurée, méthodique et déjà au travail. Frédéric Marquet a insisté sur la nécessité d’un conseil apaisé et constructif, tourné vers l’intérêt général.

Lara Million a occupé une place centrale dans plusieurs séquences, notamment sur la finance et l’institutionnel. Le ton est cassant et donneur de leçon. La supporter du candidat à la Présidentielle Gabriel Attal (ce qui lui a été reproché en conseil) est le précipité chimiquement pur de l’extrême-centrisme macroniste.

Mulhouse under pression

Au final, ce conseil dit une chose simple: tout sujet est politique, quand bien même la majorité voudrait apparaître comme celle qui répare et stabilise.

L’opposition veut quant à elle montrer que la méthode ne suffit pas et que les promesses de campagne n’ont pas encore trouvé leur traduction concrète.

Ce faisant, Mulhouse donne l’image d’une ville très vivante, mais sous pression permanente. Et ce sont précisément toutes ces urgences qui ont fait la matière de ce premier conseil municipal post-élections.