Crédit photos : Martin Wilhelm
Hier, comme dans de nombreuses villes de France, plusieurs dizaines de personnes se sont réunies devant le tribunal de Mulhouse pour réclamer l’inscription à l’agenda parlementaire d’une loi cadre intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants.
Ce mouvement, qui traverse le pays depuis trois semaines, s’est également tenu place Vendôme (siège du Ministère de la Justice), et devant d’autres tribunaux et préfectures.
Un hommage aux victimes et des chiffres alarmants
À l’ouverture du rassemblement, Gérard Moine, de la Ligue des droits de l’homme de Mulhouse, a rendu hommage « à toutes les victimes, enfants comme adultes, à celles qui ont survécu », et à celles qui ne sont plus parmi les manifestants, dénonçant « l’impunité qui protège les agresseurs ». Il a rappelé que 160 000 enfants et 277 000 femmes sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, alors que 94% des plaintes pour viol sont classées sans suite et que seulement 1% des violeurs sont condamnés.
Pour Gérard Moine, ces violences doivent être reconnues comme systémiques dans une société patriarcale, une revendication portée par les associations féministes depuis les années 1970. Il a critiqué les « lois parcellaires » adoptées dans l’urgence après chaque affaire médiatisée, plaidant pour un changement de paradigme via une loi cadre intégrale couvrant prévention, éducation, accompagnement des victimes, parcours pénal protecteur et lutte contre la récidive.
La proposition de loi en attente, et instrumentalisation par l’extrême-droite
Élaborée par une coalition féministe et « enfantiste » en lien avec une coalition parlementaire transpartisane, cette proposition de loi est déposée sur le bureau de l’Assemblée nationale depuis début décembre.
Le Premier ministre a annoncé qu’elle serait débattue en octobre, tout en en limitant immédiatement la portée sur les réseaux sociaux, selon les intervenants.
Les manifestant-e-s ont fermement rejeté les propositions de surenchère répressive de la droite et de l’extrême droite — castration chimique, perpétuité réelle, rétablissement de la peine de mort — jugées inefficaces et instrumentalisant les victimes à des fins politiques.
Le manque de moyens de la justice, fil rouge des interventions
Plusieurs prises de parole ont insisté sur le sous-effectif chronique de la justice française : un membre du Parti communiste a souligné que la France compte 11 magistrats pour 100 000 habitants, contre plus de 17 en moyenne européenne et 24 en Allemagne. Il a également relevé que la population carcérale atteint un niveau record, avec plus de 88 000 détenus pour environ 68 000 places, contredisant l’idée d’une justice laxiste.
Une intervenante a apporté des données locales précises, citant la procureure de Strasbourg, Mme Taron : le parquet de Strasbourg compterait ainsi 23 600 procédures en stock, dont 3 300 sont non enregistrées (c’est à dire invisibles par les services puisque non saisies informatiquement), et le service spécialisé du commissariat n’a pu traiter que 650 dossiers de viol sur mineurs pour 14 enquêteurs.
Elle a comparé les 20 magistrats de Strasbourg aux 56 magistrats de Fribourg en Allemagne, pour un bassin de population deux fois moins peuplé, estimant qu’il en faudrait 60 pour un fonctionnement normal.
Témoignages et appels à la mobilisation
Une mère de famille a témoigné du parcours judiciaire éprouvant après que son enfant de trois ans a relaté une agression sexuelle survenue en périscolaire, plainte classée sans suite malgré une intervention de gendarmerie et un médecin légiste.
Une représentante du collectif féministe du 68 a alerté sur les 20 000 jeunes filles de moins de 15 ans en situation d’exploitation sexuelle prises en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE), et sur le manque de places pour les enfants devant être soustraits à des situations de maltraitance.
Une autre intervenante a évoqué les 4 500 enfants reconnus victimes par la justice mais faute de place à l’ASE, contraints de dormir là où ils subissent des violences.
Une représentante du syndicat étudiant CSTE a dénoncé un système reposant sur la domination patriarcale et « adultiste », interrogeant la confiance en la justice alors que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, est lui-même visé par une accusation de viol.
Le rassemblement s’est conclu par un appel à la vigilance individuelle et à la mobilisation collective, une intervenante rappelant que la participation était plus forte que lors des semaines précédentes et appelant à réunir « plusieurs centaines de personnes » aux prochains rendez-vous.
Gérard Moine a clos les échanges en insistant sur la responsabilité citoyenne : « nos comportements quotidiens dicteront le futur » et « il ne faut pas lâcher la pression sur ce gouvernement ».

















