Crédit photos : Martin Wilhelm

Samedi 19 septembre à 20 h 30, le cinéma Bel-Air de Mulhouse projetait en avant-première « Fini de rire », le documentaire de Jean-Baptiste Rivoire (patron du site « OFF Investigation » et ancien reporter de Canal+), sous-titré « L’humour politique au garde-à-vous ? ». Une soirée nationale organisée simultanément dans 120 salles françaises, suivie d’un débat en visioconférence retransmis en direct depuis le cinéma L’Écran de Saint-Denis, en présence notamment des humoristes Thomas VDB, Audrey Vernon et Djamil Le Schlag, et Florence Mendez.

Un film qui déroule la mécanique de la mise au pas

Le documentaire s’ouvre sur Nicolas Sarkozy annonçant le démantèlement de l’audiovisuel public, avant de dérouler le tapis rouge à Vincent Bolloré. On y voit comment l’industriel, une fois aux commandes de Canal Plus, a vidé Les Guignols de leur substance avant de les supprimer, instaurant avec le directeur Maxime Saada un climat d’intimidation, interdisant toute critique à son égard.

Sur le service public, le film raconte le règne de Nagui, l’éviction de Florence Mendez, et la campagne menée contre Guillaume Meurice après le 7 octobre 2023, lancée par CNews, suivie d’un interrogatoire policier surréaliste, d’une relaxe… puis d’une sanction par France Inter pour avoir répété la blague incriminée.

Audrey Vernon, Edgar-Yves, ainsi que les journalistes d’investigation Jean-Pierre Canet et Laurent Mauduit comptent parmi les témoins. Le film confirme aussi que Bolloré, malgré ses dénégations devant une commission parlementaire, choisit bel et bien quels films peuvent être financés.

« On a appelé au financement des citoyens, et ça fonctionne »

À l’issue de la projection, le public mulhousien a pu échanger avec l’équipe, réunie sur la scène du cinéma L’Écran à Saint-Denis. Jean-Baptiste Rivoire (ancien de Canal Plus, condamné à verser 140 000 euros à la chaîne pour avoir brisé sa clause de silence, et aujourd’hui à la tête d’Off investigation) a raconté la genèse du film :

« On a dû sortir de ce système télévisuel complètement verrouillé par cinq milliardaires ou par l’État pour faire un travail libre. On a appelé au financement des citoyens, et ça fonctionne ».

Saluant les spectateurs des 120 salles connectées, il s’est dit « scotché » par la passivité du monde du cinéma :

« Les grandes figures du cinéma se sont, pour un certain nombre, couchées. […] Ce n’est pas possible de dépendre d’un seul monsieur qui a ce genre d’idéologie. Il faudrait peut-être réinventer un modèle pour le cinéma ».

Des témoignages à vif

L’humoriste Florence Mendez a livré un témoignage sans filtre. Évincée de l’émission « Piquantes ! » (groupe M6) pour avoir traité Gérald Darmanin de violeur à la sortie d’un studio

« le service de sécurité a écrit à la direction de M6 en disant qu’ils avaient été, je cite, « terrifiés » ».

La même avait déjà été renvoyée de France Inter par Nagui. Elle dément formellement la directrice de Radio France, Laurence Bloch :

« J’ai vu Laurence Bloch dire sous serment qu’aucun texte des humoristes n’était relu sur France Inter. C’est faux : chez Nagui, tous nos textes passaient par un rédacteur en chef. J’ai encore par écrit des remarques du genre « ne parle pas de violence conjugale aujourd’hui, ce n’est pas feel good » ».

Cible d’une campagne de harcèlement en ligne, elle a adressé un message limpide à ses harceleurs :

« Je suis à présent en justice. Le moindre euro que je récolterai ira à des associations comme SOS Méditerranée. Chaque commentaire haineux va me rapporter du fric, et ce fric ira directement dans la défense de gens que vous détestez ».

Akim Omiri (Radio Nova, animateur de « La Dernière ») a décrit le basculement après sa chronique sur l’animateur Arthur :

« Au-delà des insultes, j’ai reçu des menaces de mort, des gens en tenue de Tsahal avec des armes qui m’envoyaient des photos »

Jusqu’à devoir jouer sous protection policière. Il a aussi tenu à adresser un message d’apaisement :

« Ce n’est pas parce qu’on critique le gouvernement israélien qu’on est antisémite. On est pro-palestiniens, on n’est pas antisémites ».

Kevin Razy, lui, a alerté sur une violence plus insidieuse :

« Les personnes qui te menacent ne sont pas des inconnus. Ce sont des gens que tu connais, avec qui tu as travaillé, des producteurs, des animateurs, qui t’envoient des messages pour t’intimider ».

Résister : salles publiques, médias indépendants, transparence

Le débat s’est conclu sur des pistes concrètes. Djamil Le Schlag a vanté les salles publiques, comme le théâtre La Traversière, « qui appartient aux cheminots » et permet de « ne pas donner d’argent à Vincent Bolloré ».

Florence Mendez a appelé les artistes à boycotter l’Olympia : « À partir du moment où le lieu mythique sert à financer du racisme, de l’homophobie et à foutre l’extrême droite au pouvoir, on va jouer dans un autre lieu, moins mythique ».

Un intervenant a proposé d’« obliger les salles de cinéma à programmer un certain nombre de films indépendants chaque semaine ». Kevin Razy a enfin défendu sa proposition de loi dite « CKR », élaborée avec des militants et des avocats : obligation de sourcer toute affirmation factuelle publique, réponse exigible sous 72 heures, rectification visible : un moyen de contrer l’inaction de l’Arcom face aux mensonges médiatiques.

Et pour ceux qui douteraient encore du rapport de force, le mot de la fin revient à Jean-Baptiste Rivoire :

« On pense qu’ils sont forts et qu’on est faibles. Mais ils sont moins nombreux que nous. Nous, on est 65 millions dans ce pays ».

« Fini de rire », de Jean-Baptiste Rivoire, sorti le 23 septembre dans 90 salles, est visible jusqu’au 6 octobre 2026, au cinéma Bel-Air de Mulhouse. Séances et réservations auprès du cinéma.