Crédit photos : Martin Wilhelm
Invitée par l’Association France Palestine Solidarité Alsace à la chapelle Sainte-Claire de Mulhouse, une figure singulière de la cause palestinienne a tenu la scène pendant toute la soirée du 25 septembre : Anwar Abu Eisheh, né dans la vieille ville d’Hébron, professeur de droit civil à l’université Al-Quds, ancien ministre palestinien de la Culture.
« Merci à tous d’avoir eu le courage de sortir un vendredi soir pour assister à une conférence sur la Palestine et notamment sur Hébron », a lancé, non sans ironie, Mireille Pelka de l’AFPS Alsace en ouvrant la séance. « La Palestine attire de moins en moins de monde : nous en concluons que les médias mainstream font très bien leur travail », a-t-elle ajouté, saluant au passage un invité qui, a-t-elle prévenu, « a beaucoup d’humour et en même temps est une encyclopédie ».
La formule n’était pas usurpée : durant toute la soirée, l’homme de 75 ans aura enchaîné nombre d’anecdotes, mais également des chiffres sourcés, et éléments de droit, avec une mémoire que l’occupation n’a pas réussi à effacer.
De la vieille ville d’Hébron au ministère de la Culture
Anwar Abu Eisheh nait en 1951 dans la vieille ville d’Hébron, Al Khalil en arabe, c’est à dire « l’Ami intime de Dieu », dont il connaît chaque recoin. Banni de sa ville en 1974, il achève ses études universitaires en Algérie puis en France, où il obtient le statut de réfugié politique et, par mariage, la nationalité française.
Quand les accords d’Oslo sont signés, il décide de rentrer. On est en 1995-1996. « J’ai eu une immense chance de pouvoir enseigner le droit à l’université Al-Quds », raconte-t-il. C’était « le plus important » à ses yeux. Élu au conseil municipal d’Hébron, il est nommé ministre de la Culture de l’Autorité palestinienne en 2013-2014, tout en présidant l’Association des échanges culturels Hébron-France, qu’il a cofondée en 1996.
L’homme est aussi un collectionneur compulsif : 3 500 cartes postales de Palestine antérieures à 1948, « le Palestinien qui en possède le plus », précise-t-il malicieusement. Une passion née en France, pour combler la mémoire défaillante. Et il porte en lui une scène fondatrice : sa mère enceinte chassée par sa belle-mère, l’accouchement chez une tante, sa grand-mère Rose montant chanter aux fenêtres pour fêter la naissance… aussitôt arrêtée par les gendarmes jordaniens, car le roi Abdallah venait d’être assassiné. Quarante jours de deuil interdisaient de sourire, de chanter ou d’écouter la radio. « Vous voyez dans quelle ambiance je suis né ? », sourit-il.
Un reportage au cœur de la vieille ville
La soirée s’ouvre sur la projection du reportage « Hébron sous occupation – Laboratoire international de l’apartheid ». Disponible ci-dessous.
On y voit le journaliste Julien, fondateur de Frontline for Peace, parti en Cisjordanie dans le cadre d’une mission de terrain pour Gaza’s Voice, un programme de formation de trois mois, porté avec la Maison de la presse palestinienne, visant à former une nouvelle génération de journalistes gazaouis. Son guide n’est autre qu’Anwar Abu Eisheh, « franco-palestinien, ancien ministre de la Culture de l’Autorité palestinienne et mémoire vive d’Hébron ».
Les images défilent, les chiffres tombent : aujourd’hui, près de 250 000 Palestiniens vivent à Hébron et ses alentours immédiats, aux côtés d’environ 800 colons protégés par plus d’un millier de soldats israéliens ; dans la vieille ville seule, presque 10 000 habitants « résistent encore ».
Rues fermées, maisons aux fenêtres obstruées, commerces abandonnés ; 107 barrages et points de fermeture fragmentent désormais la ville, plus de 1 800 commerces sont fermés dans la zone H2, dont plus de 500 par ordonnance militaire. Dès 1980, sept tourniquets ont été installés aux sept entrées de la ville.
Quant à l’eau : « Elle arrive au robinet une fois par mois. Nous achetons l’eau aux colonies. Jamais il n’y a de coupure dans la colonie, et le colon consomme six fois plus ». Pour les Palestiniens, elle peut manquer jusqu’à vingt-cinq fois dans le mois.
Qui sont ces colons ? « Des Français évidemment, des Américains, souvent attirés par des raisons économiques, parce que l’État subventionne la colonisation et que c’est beaucoup moins cher qu’en Israël. Mais ceux qui sont dans la vieille ville, c’est la crème des colons, ceux qui se considèrent comme les pionniers de la colonisation et qui sont vraiment d’extrême droite », décrit-il.
Au-dessus de certaines ruelles, des filets protègent les passants des ordures, des eaux usées et des pierres jetées depuis les colonies ; Anwar raconte avoir été agressé en compagnie du consul général de France à Jérusalem et de sa famille.
H2 : « tous les pouvoirs en main de l’armée »
Vient ensuite le cœur de son propos : cette zone H2, issue de l’accord de janvier 1997 qui a divisé Hébron en deux : H1 (80 % de la ville, censée être autonome) et H2 (20 %, soit la vieille ville et la mosquée d’Abraham, sous totale autorité israélienne). « Dans la zone H2, absolument tous les pouvoirs sont en main de l’armée israélienne. Les agents de la sécurité palestinienne ne peuvent pas y passer, aucun jugement ne peut y être exécuté », explique-t-il.
Au point que les habitants de la rue Ash-Shuhada, artère vitale devenue rue des Martyrs, doivent prévenir l’armée vingt-quatre heures à l’avance pour inviter un cousin à dîner, lequel doit déposer sa carte d’identité chez le soldat et repartir avant la nuit.
Le décompte est glaçant : l’école des enfants de réfugiés palestiniens (Hadassah) devenue colonie avec un musée du massacre de 1929, où l’on célèbre les 67 Juifs assassinés « tout en ne parlant pas des milliers de Juifs sauvés par les habitants d’Hébron » ; la gare routière devenue camp militaire ; sa propre école primaire devenue yeshiva ; un cimetière qu’il faut atteindre par sept kilomètres de détour, avec un projet de route tracé à même les tombes.
Et ce détail qui dit tout : pour construire un kilomètre d’égouts dans la vieille ville, il a fallu près de dix ans, chaque ouvrier devant être validé, photo et numéro de carte d’identité à l’appui, par l’armée.
La mosquée d’Abraham, cœur blessé de la ville
Question du public sur le monument le plus sensible : la mosquée d’Abraham, où le 25 février 1994, pendant le Ramadan, un colon armé a tiré sur les fidèles en prière, tuant sur le coup 29 personnes : « il y a encore des handicapés aujourd’hui à cause de lui ».
Depuis, le lieu a été coupé en deux, et « la partie mosquée se réduit d’année en année comme une peau de chagrin » ; cette année, l’appel à la prière a été interdit « au moins 400 fois ».
Il raconte aussi une anecdote où, entré dans la mosquée avec son passeport français, on lui demande sa religion : « Je lui ai dit que je n’en avais pas. Vous ne pouvez pas imaginer comme le soldat a rougi. » Bilan : deux heures au soleil, adossé au mur.
D’Oslo au 7 octobre : « une société enfermée »
Le témoignage devient analyse. « Quand il y a eu les accords d’Oslo, j’ai cru que le train de la paix était parti et que rien ne pourrait l’arrêter », se souvient-il, avant de voir la colonisation continuer, en dépit de l’« esprit » des accords.
Il rappelle l’accord de Taba de juillet 2000, publié à l’époque dans Le Monde diplomatique, « presque le droit international », jamais signé ; puis 2014, les navettes de John Kerry, la promesse de libération de 25 prisonniers d’avant-Oslo jamais tenue, et depuis, « aucune réunion de dialogue » avec les Israéliens.
Le 7 octobre, lui qui siégeait dans un comité palestinien de dialogue avec la société civile israélienne, a constaté que tous ses interlocuteurs universitaires « se sont alignés sur la position de Netanyahu ». « La société israélienne est une société enfermée : le système ne lui montre que ce qu’il veut montrer », déplore-t-il, au point qu’une médecin de Jérusalem l’a insulté pour lui avoir envoyé des articles de presse.
Du gouvernement, il dit : « Il n’y a pas un ministre méchant et un ministre gentil : ils sont tous d’extrême droite ». Il cite la loi « État-nation » : « la terre d’Israël appartient aux Juifs et uniquement aux Juifs ». L’exclusion récente de listes arabes des élections israéliennes, une « démocratie à quatre degrés » dont la Cour suprême est bâtie sur des terres palestiniennes confisquées.
À la question de savoir si les colons forment un « État dans l’État », sa réponse fait mouche : « Israël, pour moi, c’est un État de droit. Mais réservé aux Juifs. »
Une Autorité « sans autorité » et les souffrances invisibles
Le constat institutionnel est tout aussi net : « l’Autorité palestinienne, c’est une autorité, mais sans autorité ». Israël décide des importations, de l’eau, de l’électricité, des cartes d’identité. Depuis avant le 7 octobre, Smotrich retient les fonds publics : 20 mois de salaires manquent aux fonctionnaires sur quatre ans ; l’école ne fonctionne que deux ou trois jours par semaine ; les hôpitaux sont vides ; et l’État d’Israël promeut un « départ volontaire » des Palestiniens, adossé à une prime de 20 000 dollars.
Il souhaite écrire sur ce qu’il appelle les « souffrances invisibles » : Jérusalem interdite à un Palestinien de Cisjordanie, à 27 kilomètres de chez lui ; trois jours et trois fois plus cher pour rejoindre Amman par la Jordanie, à 90 kilomètres à vol d’oiseau, le pont fermant sans prévenir ; la peur de sortir de la ville à cause des colons ; la zone C (plus de 60 % de la surface de la Cisjordanie) devenue « l’enfer » des bergers et des paysans, où « le colon est soldat et le soldat est colon » : pâturages interdits, réservoirs d’eau détruits, tuyaux coupés, foins achetés.
La punition collective, héritée des lois d’urgence britanniques de 1945, est permanente : une pierre lancée, et la maison entière est détruite « des dizaines de milliers de maisons palestiniennes ont été détruites depuis 1967 ». Face à cela, à la Cour suprême israélienne « Le dossier commence à 10 000 dollars, et très rarement il y a des jugements en faveur des Palestiniens. Et même quand elle juge en leur faveur, j’ai vu trois fois l’armée venir rendre leurs biens, les colons, armés, s’opposent à l’exécution », témoigne-t-il, pointant des colons jamais condamnés, régulièrement déclarés « malades mentaux » lorsque les crimes sont trop visibles.
La culture comme « résistance douce »
« On ne peut pas parler culture avec des gens qui n’ont pas d’argent pour manger »
Mais celui qui fut ministre de la Culture n’entend pas se laisser enfermer dans le désespoir. Son association, créée en 1996 « avec des francophones », s’est vite rendu compte que « la population de la vieille ville est très pauvre, frustrée par l’occupation ». « On ne peut pas parler culture avec des gens qui n’ont pas d’argent pour manger », rappelle-t-il.
Aussi l’association a-t-elle embauché des assistantes sociales, enseigné l’hébreu aux mères « pour comprendre ce que disent les soldats », aidé une librairie à ouvrir, réhabilité un foyer international de jeunesse… immédiatement interdit par l’armée, « trop proche d’une colonie ». Dessins pour les enfants, expositions, chorales jusqu’à Masafer Yatta : Anwar Abu Eisheh affirme que la production culturelle palestinienne n’a « jamais été aussi dense ».
Deux images résument son combat. Celle des femmes de la vieille ville, auxquelles il a fait visiter les piscines de Salomon et Bethléem en bus : « Depuis le départ jusqu’au retour, ça n’a pas arrêté de chanter et de danser. J’étais content. » Puis celle de Louna, ancienne journaliste devenue savonnière, qui lance à la caméra : « Nous avons une bonne relation avec tous nos voisins, excepté les colons. Invitez tout le monde à venir visiter Hébron. »
La vieille ville, qu’il a fait inscrire au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2017, et aussitôt « en danger » à cause de la colonisation, conserve ses « hosh », ces cours défensives héritées des caravansérails mamelouks d’il y a 850 ans, mémoire d’une ville-carrefour entre Istanbul, Damas, Jérusalem et le Caire, devenue depuis 1948 un cul-de-sac.
Les « vrais combattants de la paix » sont israéliens
Dans ce paysage assombri, son hommage le plus appuyé va aux Israéliens des associations de droits de l’homme : B’Tselem, Breaking the Silence, « une trentaine d’associations, majoritairement de militants juifs israéliens, qui se battent pour la paix et contre la répression ». « Pour moi, actuellement, les vrais combattants pour la paix, ce sont eux. Ce sont les véritables amis du peuple israélien, parce que le peuple israélien a besoin de paix », insiste-t-il, regrettant que beaucoup fuient le pays ou soient harcelés par le gouvernement.
« Venez nous voir »
« Venez nous voir. C’est faisable. Ce n’est pas facile, mais c’est faisable. Quand vous venez chez nous, ça remonte le moral des gens. Très souvent, les Palestiniens ont l’impression d’être oubliés. Et se sentir oubliés pousse souvent à la violence. »
Aux Alsaciens venus l’écouter, il adresse un message d’une clarté absolue. D’abord, « le soutien le plus important, c’est un soutien politique ». La stratégie de l’OLP depuis les années 1980 étant de mobiliser l’opinion publique mondiale pour que la communauté internationale oblige Israël à appliquer le droit international.
Ensuite, des gestes concrets : « Parlez de la Palestine partout, tout le temps. Demandez la justice, interpellez les élus, parlez avec les journalistes. » Et surtout, insiste-t-il : « Le plus grand danger qui guette la cause palestinienne, c’est qu’on revienne à une situation comme avant le 7 octobre, quand on ne parlait plus de la Palestine. »
Il le répète comme une ritournelle : « Venez nous voir. C’est faisable. Ce n’est pas facile, mais c’est faisable. Quand vous venez chez nous, ça remonte le moral des gens. Très souvent, les Palestiniens ont l’impression d’être oubliés. Et se sentir oubliés pousse souvent à la violence. »
Un appel que l’AFPS Alsace, elle, a déjà traduit en actes : l’association coopère avec le village de Beit Sakaria, au sud de Bethléem, encerclé par quatorze colonies. Un village « tenu par les femmes », qui ont rouvert l’école, monté un atelier de transformation des légumes et une apiculture financées par l’association, malgré les raids nocturnes des colons qui viennent, la nuit, « toucher les lits pour voir s’ils sont chauds et compter les chaussures ».
Rendez-vous en mai 2027, et auparavant le 27 octobre et le 28 novembre
Avant de rejoindre la porte pour une cigarette : « j’ai commencé en 1977 », glisse-t-il dans un sourire, l’ancien ministre a lancé une dernière invitation : les 30 ans de l’Association des échanges culturels Hébron-France seront fêtés en mai prochain, « entre le 6 et le 15 mai », après le second tour de l’élection présidentielle. Au programme : expositions, ateliers, la pièce palestinienne « Taha » sur l’exode de 1948, la venue annoncée du consul général de France à Jérusalem et du maire d’Hébron. Et surtout des visites de « tourisme solidaire » : deux ou trois jours à Hébron, Bethléem, la mer Morte, une journée à Jérusalem. « Nous avons envie qu’il y ait beaucoup d’amis. »
Il n’oublie pas les échéances : élections israéliennes le 27 octobre : « je ne me fais pas d’illusions : tous les élus israéliens sont contre un État palestinien », et, il l’espère, élections législatives palestiniennes le 28 novembre.
Pessimiste dans le film, « je reconnais être pessimiste, sinon je ne pourrais pas continuer », Anwar Abu Eisheh a pourtant conclu sa soirée comme il l’avait commencée : disponible, traduisant avec plaisir les questions posées en arabe, saluant chacun. La vieille ville d’Hébron, « la belle Al-Khalil », a eu à Mulhouse une voix que personne n’est prêt d’oublier.











