Crédit photos : Martin Wilhelm
Lundi 12 octobre, au Parc-Expo de Mulhouse, les élus de l’agglomération ont déclaré l’intérêt général du centre de données de Microsoft et approuvé la déclaration de projet emportant la mise en compatibilité du plan local d’urbanisme (PLU) de Petit-Landau. Une trentaine de manifestants du collectif « IA pas moyen ! » attendaient les conseillers à la porte. Neuf voix contre, deux abstentions. Restent le préfet du Haut-Rhin et les communes. Les opposants, eux, préparent déjà le tribunal administratif.
Une trentaine de manifestants à la porte du Parc-Expo
C’est une quarantaine de minutes avant l’ouverture de la séance que les conseillers communautaires ont dû franchir un piquet de manifestants, quelquefois même en se voyant destinataires d’un nom d’oiseau discrètement glissé : une trentaine de personnes réunies à l’appel du collectif « IA pas moyen ! », épaulé par Alsace Nature, Alter Alsace Énergies, la Confédération paysanne d’Alsace, Extinction Rebellion Alsace ou encore Les Soulèvements de la Terre.
Né en résistance au méga projet, le collectif a enchaîné les rendez-vous publics tout au long de l’année : rassemblement d’une centaine de personnes devant le conseil d’agglomération du 22 juin, soirée d’élargissement de la contestation dans les locaux de Motoco le 30 juin, présence marquée à la marche pour le climat du 26 septembre à Mulhouse, où résonnaient déjà « No data center » et « Pas un hectare pour les centres de données ».
Ce lundi, les opposants sont revenus réclamer un moratoire, en rappelant les 80 % de contributions défavorables déposées lors de l’enquête publique de l’été.
Ce que l’agglomération a voté
Au cœur de la séance, Frédéric Guthmann, adjoint au maire de Mulhouse, et vice-président de M2A chargé de l’urbanisme et de l’aménagement, a retracé deux ans de procédure : études et concertation, autosaisine de la commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers, examen de la déclaration de projet, puis enquête publique de l’été.
Et le contexte qu’invoque la collectivité : la « souveraineté numérique », le sommet « Choose France », la réglementation européenne, un site industriel bordé par une ligne de 400 000 volts et un futur transformateur RTE présenté comme « outil majeur de décarbonation » et facteur d’attractivité pour tout le Sud Alsace.
L’objet du vote : déclarer l’intérêt général du projet et approuver la déclaration de projet emportant la mise en compatibilité du PLU de Petit-Landau.
Adopté par la quasi-totalité des élus, avec neuf votes contre — MM. Homé et Cheray, les quatre élus du groupe « Mulhouse en commun » (Mmes Schweitzer, El Hajjaji, MM. Weber, Cardoso) et les trois élus de « Nous sommes Mulhouse » (M. Sassi, Mmes Ben Hadj et Legouge), ainsi que deux abstentions (Mmes Frey et Lavoué).
« Nous aurions dû débattre plus tôt »
Dans l’assemblée, les voix dissidentes ont fait état d’un débat trop tardif. « Nous aurions dû débattre plus tôt », a lancé Thiébaut Weber (PS, « Mulhouse en commun »), s’interrogeant autant sur les points techniques que sur le concept de « souveraineté numérique », s’agissant de Microsoft, opérateur américain, soumis au Cloud act.
Annouar Sassi (groupe « Nous sommes Mulhouse ») a souhaité que l’on « prenne du temps pour réfléchir ». Patricia Legouge a regretté qu’une « réflexion sur l’IA dépasse les compétences de l’agglo », alors qu’il ne s’agit « pas qu’une question d’urbanisme ». Elle s’est proposé d’offrir son « cerveau » pour d’éventuels groupes de travail.
Un réseau de neurones humain pour réfléchir sur l’opportunité de s’en remettre à ceux en silicone : il est encore temps d’être intelligent !
Pierre Salze, ancien maire de Feldkirch qui s’était abstenu en juin sur la demande d’autorisation environnementale, dit reconnaître que des réponses avaient été apportées : des « efforts réels » pour la préservation des zones sensibles avec l’idée de prairies de fauches, une clarification de la consommation énergétique assortie d’une logique de décarbonation censée bénéficier à toutes les entreprises, une modélisation d’un réchauffement « autour de 1 °C » autour du site, et la proposition d’utiliser la chaleur émise pour des projets agricoles, « en espérant qu’ils aillent jusqu’au bout ».
Et si ces pieuses paroles étaient frappées d’obsolescence programmée, à l’instar des logiciels de Microsoft : qui donc pour protester quand l’installation sera opérationnelle ?
Il votera pour, non sans avoir regretté que les rejets de dioxyde d’azote des groupes électrogènes, même dans un scénario « assez peu probable », n’aient été modélisés qu’à l’échelle du Grand Est, pas de l’agglomération ni de Petit-Landau, et sans les particules fines.
Un grief qui rejoint point par point les réserves de la mission régionale d’autorité environnementale (MRAe), qui estimait dès mars que, faute de chiffres fournis par Microsoft, les rejets de NOx du site pourraient majorer de 20 % les rejets actuels en Alsace…
Le président Fabian Jordan a clos les échanges : l’agglomération « n’est pas qu’une chambre d’enregistrement, on débat depuis deux ans. Et on va continuer à travailler. Dans le respect et la considération les uns des autres. Même si on ne peut pas être tous d’accord ».
On tient ici un précipité pur de langue de bois : comme si l’un ou l’autre débat organisé clé en main par Microsoft était gage d’équité démocratique et de compromis.
Or, non seulement les opposants savent que le projet déroulera tranquillement son chemin sans embûche, puisqu’il coche toutes les cases du pseudo-projet industriel proposé-par-une-multinationale-américaine-qui-promet-plein-d’emplois-de-qualité, mais les éléments de langage en défense du projet, les plus ineptes, sont serinés comme s’il s’agissait d’évidences irréfutables.
Un avis favorable malgré 80 % de contributions défavorables
La décision s’inscrit dans une procédure déjà jalonnée en faveur du projet. Le 24 août, le commissaire-enquêteur a rendu trois avis favorables, assortis d’une réserve sur le bruit, avec une simple étude acoustique dans les trois mois suivant la mise en service et des « mesures correctrices » en cas de dépassement, ainsi que trois recommandations.
Il a estimé que le projet répondait « à un objectif de souveraineté numérique nationale », une formulation qui relève de la méthode coué tant elle est inepte en droit américain. Il estime « stratégique » la proximité géographique des données.
Il est vrai qu’user de cet argument au regard d’un opérateur de droit américain soumis au Cloud Act, a dû soulever des torrents d’hilarité de la part de Marco Rubio au sein du Département d’État américain, sans compter les agents de la NSA, qui ont dû en prendre bonne note !
Deux recommandations incombent désormais à M2A : accompagner les communes voisines dont les habitants subiraient des nuisances non conformes aux engagements de Microsoft, et limiter les nuisances liées aux circulations de chantier, sur lesquelles la collectivité s’est engagée.
Le 6 octobre, le conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (CODERST) a rendu à son tour un avis favorable, qui précède l’autorisation préfectorale.
Un dossier déjà miné par les doutes environnementaux
Le chemin a pourtant été semé d’embûches, que notre couverture a documentées au fil des mois. En décembre 2025, le bilan de la concertation avait été présenté comme placé « sous la toute-puissance de Microsoft ». En mars 2026, la MRAe Grand Est rendait un avis d’une sévérité rare : dossier « indigent », étude des dangers intégralement placée sous le sceau de la confidentialité, absence de toute « solution de substitution raisonnable », impossibilité d’établir la séquence éviter-réduire-compenser, et demande au préfet de surseoir à l’instruction.
En avril, le secret des affaires promettait encore de priver le public d’informations sur l’impact énergétique et environnemental du site. En juin, Alsace Nature appelait officiellement à contester le projet.
Le 7 juillet, le conseil municipal de Petit-Landau, placé devant le fait accompli, donnait à son tour un avis favorable par 14 voix pour, une abstention, sur la demande d’autorisation environnementale, le permis de construire et la mise en compatibilité du PLU.
Un procès-verbal que nous avions analysé comme davantage « une validation politique du discours de Microsoft » qu’une expertise contradictoire de ses impacts.
36 hectares, 1,5 TWh, 111 groupes électrogènes : les chiffres qui fâchent
Le projet porte, pour plus de 2 milliards d’euros, sur près de 36 hectares de terres agricoles — dont une dizaine conduite en agriculture biologique, au lieu-dit Alte Stocketen, sur les bans de Petit-Landau et de Hombourg, dans une zone d’extension de 45 hectares.
Trois unités composées chacune d’un bâtiment administratif et d’un bâtiment technique, des installations extérieures de refroidissement, la pose de deux lignes haute tension de 225 kV et pas moins de 111 groupes électrogènes de secours. De quoi classer le site sous les régimes Seveso et IED.
À pleine charge, le site consommerait 1,5 TWh par an : le quart de la production annuelle d’un réacteur de 900 MW, l’équivalent de la consommation résidentielle de 280 000 ménages, soit 80 % de celle de l’ensemble du Haut-Rhin.
L’eau, elle, fonctionnerait en circuit fermé, ni nappe phréatique, ni Rhin, pour environ 5 000 m³ prélevés chaque année sur le réseau d’eau potable.
Microsoft promet un bilan carbone négatif en 2030 et une valorisation de la chaleur fatale, à l’étude vers le réseau de chaleur de Bad Bellingen, des engagements que M2A dit vouloir suivre, Microsoft devant remettre au 1er octobre 2027 ses études de faisabilité technique et financière de récupération de cette chaleur, avec des garanties de suivi environnemental du site (mesures acoustiques, qualité de l’air).
À l’échelle nationale, le cas de Petit-Landau n’est pas un accident : une centaine de data centers sont en cours de déploiement en France, RTE a déjà signé une dizaine de gigawatts de demandes de raccordement et anticipe 15 à 20 TWh de consommation des centres de données français en 2030, contre 415 TWh à l’échelle mondiale en 2024 et jusqu’à 945 TWh projetés en 2030 par l’Agence internationale de l’énergie.
Reste le préfet, et peut-être les juges…
Deux verrous demeurent : le préfet du Haut-Rhin doit encore se prononcer sur l’autorisation environnementale, et les communes approuver la modification du PLU. Si le chantier démarre bien en 2029, il s’étalerait sur trois ans.
Pour les opposants, une fenêtre juridique reste ouverte : à compter de la publication de l’arrêté préfectoral, les tiers disposeront de quatre mois pour saisir le juge administratif.
Le collectif, qui réclame un moratoire, a déjà annoncé qu’il ne s’arrêterait pas là : avec 80 % de contributions défavorables, un avis d’incomplétude environnemental et un avis favorable d’enquête publique, le dossier a toutes les chances de finir devant le tribunal administratif.



















