Le 18 octobre, le cinéma Bel-Air de Mulhouse a projeté Les balles du 14 juillet, dans le cadre des soirées rencontre organisées par la Ligue des droits de l’Homme et Attac. Le film de Daniel Kupferstein est consacré à la répression policière d’une manifestation parisienne du 14 juillet 1953. Un fait d’histoire contemporaine, à caractère colonial et raciste, encore largement méconnu.

La séance s’est poursuivie par une rencontre avec le réalisateur. L’échange a permis de relier ce film à une autre de ses œuvres, 17 octobre 1961, dissimulation d’un massacre (diffusé la veille dans le même cinéma) : deux épisodes distincts, séparés de huit années, mais que Daniel Kupferstein replace dans une même histoire de violences policières contre les Algériens, et de dissimulation de ces violences.

Le film relatif à l’année 1953 revient sur le massacre lié à la manifestation du 14 juillet 1953 à laquelle participent des Algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (PPA-MTLD), le mouvement nationaliste de Messali Hadj, aux côtés du mouvement ouvrier.

À cette époque, l’Algérie n’est pas encore en guerre, mais le film décrit une forte répression des militants nationalistes. Messali Hadj est régulièrement arrêté et placé en résidence surveillée ; des Algériens ont déjà été tués lors de manifestations en 1952.

Le documentaire évoque aussi la réintégration, décidée par le préfet de police de Paris Jean Baylot, d’anciens policiers ayant collaboré avec l’Allemagne nazie. Ces éléments composent le contexte dans lequel survient la répression du 14 juillet 1953.

Dans les jours qui suivent la manifestation, explique un intervenant du film, les militants algériens ne peuvent guère organiser seuls des protestations dans la rue sans risquer de subir de nouvelles violences policières.

Les manifestations de soutien, les hommages et la contestation sont alors surtout portés par le mouvement ouvrier, et notamment par le Parti communiste français. Les morts, souligne-t-il, ne passent pas inaperçus ; mais la capacité à protester n’est pas la même pour tous.

Un même fil, sans confondre les deux massacres

Le rapprochement avec le 17 octobre 1961 ne consiste pas à dire que les deux événements sont identiques. Le film sur 1953 traite d’une manifestation survenue avant le déclenchement de la guerre d’Algérie ; celui consacré au 17 octobre 1961 porte sur une manifestation organisée à l’appel du FLN, interdite par les autorités, et sur le massacre qui s’ensuit.

Mais, dans la rencontre au Bel-Air, le lien entre les deux films se dessine autour de la continuité de la répression et de ses cibles.

Les violences de 1953 sont ainsi présentées comme un jalon antérieur à celles de la guerre d’Algérie. Le documentaire rappelle que certaines unités de police seront ensuite en première ligne lors de la répression des manifestations du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 (dite du métro Charonne).

Il évoque également la reconstitution d’un service spécialisé dans le ciblage des immigrés algériens de la région parisienne, sous une autre appellation. Le film met ainsi en perspective des pratiques et des structures de surveillance et de répression qui ne surgissent pas en 1961, mais s’inscrivent dans une histoire plus longue.

C’est en ce sens que les deux œuvres de Daniel Kupferstein se répondent : Les balles du 14 juillet remonte à un épisode moins connu, antérieur à la guerre d’Algérie, tandis que 17 octobre 1961, dissimulation d’un massacre se concentre sur un massacre dont les traces et la reconnaissance ont fait l’objet d’un long combat, bien que tardif.

Ensemble, ils invitent à regarder au-delà de chaque date isolée : qui est visé, quels moyens policiers sont mobilisés, quelles solidarités peuvent s’organiser et comment les faits sont ensuite racontés, ou tus.

Le temps long de la reconnaissance

La rencontre a également porté sur le délai entre les violences et les premières réactions publiques. À propos du 17 octobre 1961, Daniel Kupferstein rappelle que les premières manifestations de protestation ont eu lieu, selon son souvenir, le 30 ou le 31 octobre, soit treize ou quatorze jours après les faits.

La manifestation du 17 octobre avait été organisée à l’appel du FLN, interdite et clandestine ; il y avait peu de Français dans le cortège. Les premiers rassemblements de protestation se tiennent donc dans un contexte où manifester est difficile, en pleine guerre d’Algérie. Ce décalage, explique-t-il, donne une mesure du temps qu’il a fallu pour que des protestations s’expriment publiquement.

Le film sur le massacre de 1953, qui fera 7 morts et de nombreux blessés, met en lumière une difficulté comparable, quoique dans un contexte différent : les Algériens touchés par la répression ne sont pas nécessairement en mesure de prendre eux-mêmes la tête des protestations qui suivent.

Le relais du mouvement ouvrier et du PCF devient alors essentiel pour porter les hommages et la contestation. Les deux films s’attachent ainsi non seulement aux violences elles-mêmes, mais aussi aux conditions dans lesquelles les victimes peuvent parler, se rassembler et être entendues.

Des témoins, des silences et des archives

À Mulhouse, les questions du public ont aussi porté sur la recherche de témoins et sur la possibilité de recueillir la parole des policiers. Daniel Kupferstein a précisé qu’il n’avait pas retrouvé les policiers recherchés pour son film sur 1953, hormis 2 exceptions présentées dans le film, et dont il rapporte avoir eu le plus grand mal à ne pas leur répondre violemment, tant leur désinvolture était révoltante.

À propos du 17 octobre 1961, il s’est appuyé sur le travail de l’historien Jean-Luc Einaudi, qui avait recueilli des témoignages de policiers. Le réalisateur a filmé certains d’entre eux, notamment ceux qui étaient venus au procès.

Il aurait également souhaité filmer une personne à l’origine d’un courrier dénonçant les agissements de la police parisienne. Celle-ci avait accepté de témoigner dans un livre, mais pas face à la caméra.

La différence entre un témoignage écrit et un témoignage filmé rappelle les limites auxquelles se heurte le travail documentaire : des personnes détiennent une part de l’histoire, mais ne souhaitent pas toujours la rendre publique de la même façon.

Le continuum évoqué lors de la rencontre n’est donc pas seulement celui des institutions et des pratiques policières. Il concerne aussi la mémoire : les morts de 1953, les victimes de 1961 et les mobilisations qui ont suivi n’ont pas toujours trouvé immédiatement leur place dans le récit public.

En mettant les deux films en regard, Daniel Kupferstein propose de suivre ces événements dans la durée, de la répression de 1953 à celle de 1961, puis aux efforts des témoins, des historiens et des cinéastes pour documenter ce qui s’est passé, et briser le silence.