Crédit photos : Martin Wilhelm
Prononcés à 24 heures d’intervalle devant le Parlement européen à Strasbourg, les discours de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen (16 septembre 2026) et du Premier ministre canadien Mark Carney (17 septembre 2026) marquent un tournant diplomatique.
Nous étions présents dans l’hémicycle ce 17 septembre. Une assemblée que l’extrême-droite avait résolu de boycotter en masse. Seules les tribunes presse, pleine à craquer, signalait le caractère assez singulier de ce rendez-vous politique.
Par sa capacité à rendre les coups, Mark Carney est l’un des seuls dirigeants occidental, et peut-être le plus résolu, à ne pas s’être aplati devant les oukases de Trump, son voisin, avec lequel il partage plus de 8800 kilomètres de frontière…
Quand l’Union européenne, elle, a préféré signer un « accord commercial » d’une rare veulerie avec « L’agent orange », par lequel elle renonce à ses propres leviers de pression… avant même de les utiliser.

Du traité commercial (CETA), que la France et quelques autres pays européens, n’ont pas ratifié, le dirigeant canadien et la représentante de la Commission évoquent une « Alliance pour l’avenir » axée sur la souveraineté stratégique, la résilience industrielle et la défense des valeurs démocratiques. Ce qui laisse à penser que ce dernier prérequis n’était pas exigé des récents membres de l’UE…
Ancrage symbolique et valeurs : des « Chênes de Goethe » aux « Chênes de Vimy »
Si Ursula von der Leyen, lors de son « discours sur l’état de l’Union » du 16 septembre ouvre son propos en citant Charles Dickens (« C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps ») -quand le célèbre auteur anglais se bornait à comparer Paris et Londres- pour illustrer le contraste entre la force et (surtout) la précarité de l’Europe contemporaine, Mark Carney choisit de placer son intervention sous le signe de l’histoire et des idéaux partagés.
- La liberté comme conquête quotidienne : Invoquant Goethe et la crête de l’Ettersberg au-dessus de Weimar, Mark Carney cite Faust en allemand (« Nur der verdient sich Freiheit wie das Leben, der täglich sie erobern muß ») « Seul est digne de la liberté comme de la vie celui qui doit chaque jour la conquérir. » rappelant que la liberté et la démocratie doivent se mériter et se défendre chaque jour.
- La métaphore des Chênes de Vimy : Carney rappelle l’histoire du lieutenant canadien Leslie Miller qui, en 1917, ramassa des glands sur le champ de bataille de la crête de Vimy pour les planter en Ontario, avant que des greffons ne soient replantés un siècle plus tard sur la même crête française. Ce symbole illustre selon lui (empruntant le concept à Goethe), une « affinité élective » (Wahlverwandtschaften) : un engagement choisi, enraciné dans l’histoire et les valeurs démocratiques.
Diagnostic géopolitique : Faire face à la « tempête féroce »
- Le Premier ministre canadien caractérise la situation comme une « tempête féroce » où le commerce, les tarifs douaniers, les flux financiers et les chaînes d’approvisionnement sont transformés en armes coercitives. Il répond à l’isolement par une métaphore végétale : un arbre seul tombe dans la tempête, mais une forêt dont les racines s’entremêlent sous le sol crée un écosystème résilient et imbattable.

Minéraux critiques et énergie : L’offre concrète du Canada
C’est sur le terrain de la souveraineté économique et industrielle que le miroir entre les deux discours devient le plus opérationnel :
- L’initiative européenne : Face à une dépendance supérieure à 80 % ou 90 % envers la Chine pour certaines matières premières critiques et terres rares, Von der Leyen annonce la création d’une Corporation européenne des matières premières critiques pour constituer des réserves stratégiques (batteries, semi-conducteurs, défense).
- Carney fait valoir que le Canada possède des gisements de plus de 34 minéraux critiques et figure parmi les principaux producteurs des 10 plus essentiels. Il propose une alliance où le Canada sécurise l’approvisionnement de l’Europe en échange de capacités de transformation avancées.
- Volet énergétique : Alors que Von der Leyen fixe l’objectif de doubler la part de l’électricité d’ici 2040 pour réduire la facture d’importation de combustibles fossiles de 260 milliards d’euros par an, Carney propose des livraisons canadiennes de GNL et d’hydrogène à grande échelle, appuyées par de nouvelles infrastructures portuaires sur la côte Est et dans le Grand Nord.
Sécurité, défense et régulation technologique
- Défense et sécurité continentale : Pour contrer les menaces hybrides, Von der Leyen propose un protocole de sécurité d’urgence (un équivalent européen de l’« article 4 » de l’OTAN) ainsi qu’un Conseil européen de sécurité associant des partenaires clés comme le Canada, le Royaume-Uni, la Norvège et l’Ukraine. Carney rejoint cette vision en plaidant pour l’intégration des bases industrielles de défense et une alliance organisée par fonctions stratégiques (plutôt que par simple proximité géographique).
- Protecteur de l’enfance et sécurité de l’IA : Von der Leyen présente le EU Kids Act pour mettre fin à la « confiscation de l’enfance » par les écrans et les réseaux sociaux (interdiction avant 13 ans, comptes surveillés entre 13 et 15 ans). Carney fait directement écho à ce constat en accusant les plateformes technologiques de vouloir « voler l’enfance de nos enfants », et propose d’unir les forces de l’UE et du Canada pour établir des protocoles de sécurité de l’IA et des normes de transparence communes.
Vers une intégration institutionnelle : Le statut de « Membre associé »
Alors que Ursula von der Leyen lance une invitation historique en proposant de travailler à ce que le Canada devienne le « premier membre associé de l’UE », sans que l’on sache un tant soit peu de quoi il retourne, Mark Carney donne du contenu concret à cette perspective d’intégration :
- Adhésion aux programmes phares : Il propose l’intégration formelle du Canada aux programmes Erasmus+ (mobilité étudiante) et Horizon (recherche et technologie).
- Services financiers : Il suggère d’explorer la création d’un marché intégré des services financiers pour faciliter l’accès au capital des entreprises des deux côtés de l’Atlantique.
- Une alliance de résilience, pas un rival d’hégémonie : Carney précise que cette alliance ne cherche pas à constituer un « troisième bloc » rival des grandes puissances, mais à bâtir une résilience collective suffisante pour que personne ne puisse dicter ses choix aux démocraties.




















