Notre président ne croit pas au modèle “amish”. Il ne croit pas que celui-ci “permette de régler les défis de l’écologie contemporaine”, ni qu’il faille «relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ». Il a fait part de cette conviction le 14 septembre dernier, à l’Élysée, devant un échantillon de la French Tech, pour mieux tourner en dérision les opposants au déploiement intempestif de la 5G.
On nous permettra incidemment de douter à notre tour, en l’occurrence de la sincérité du discours jupitérien en matière environnementale alors qu’il fait fi, l’une après l’autre, des propositions de la Convention citoyenne pour le climat qu’il a pourtant lui-même mise en place.
Son empressement à balayer tout débat préalable à la mise en place de la 5G paraît être dicté davantage par la religion du lucre que par une utilité sociale qui ne saute vraiment pas aux yeux. Sauf à permettre de passer encore plus vite les ordres boursiers, éminemment anti-sociaux ?    

Penchons-nous maintenant sur l’objet du persiflage, à savoir les Amish, cette communauté nord-américaine, située en grande partie en Pennsylvanie, mais aussi dans l’Ohio, au Wisconsin, et au Canada. Elle puise largement ses racines en Alsace (en Pennsylvanie, dans le comté de Lancaster, l’une des villes porte le nom de Strasburg), la langue usuelle est un mélange d’alsacien, de « Platt » mosellan et d’alémanique suisse. Les Amish sont au nombre de 300 000 et l’entend aujourd’hui parler aux États-Unis les dialectes d’Alsace  bien plus que dans leur région d’origine !

Sans trop se perdre dans des arcanes théologiques complexes, on se contentera de relier les Amish à une ancienne disputation au sein du christianisme portant sur le baptême, celui-ci ne pouvant avoir de valeur, aux yeux de certains, quand il est effectué sur des enfants, le sacrement devant attendre, ou du moins être renouvelé à l’âge adulte.

Thomas Münzer, émule puis opposant à Luther, chef de la Guerre des paysans en Thuringe, est cité – un peu abusivement – comme l’un des fondateurs du mouvement anabaptiste ; on lira à cet égard l’excellent roman « l’oeil de Carafa » de Luther Blisset, dont les décors se situent en plusieurs endroits où se développe la dissidence en question, notamment à Münster, en Westphalie, où, en 1534, une tentative d’implantation théocratique est menée avec violence et terreur, ce qui effrayera le hollandais Menno Simons, un autre partisan anabaptiste. Menno, qui donnera son nom aux mennonites.

L’anabaptisme prospère également en Suisse, dans le canton de Berne, mais fait l’objet de persécutions.  Pour repeupler ses terres après la saignée démographique provoquée par la guerre de Trente ans, le seigneur de Rappolstein/Ribeaupierre fait appel aux adeptes bernois qui s’installent notamment à Sainte-Marie-aux-Mines. C’est là qu’en 1693 un pasteur, Jakob Amman (dont le diminutif serait l’origine de « amish »), entend réintroduire quelque rigueur et discipline dans l’Église anabaptiste, ce qui provoquera une nouvelle scission dans l’obédience religieuse (encore une : on se croirait chez les trotskystes…)

En 1712, suite à un édit d’expulsion de Louis XIV, de nombreux mennonites alsaciens fuient l’Alsace désormais possession de la couronne française pour s’installer … en Lorraine et et dans la principauté de Montbéliard. Paradoxal ? Non, car la région de Jeanne d’Arc est encore terre du Saint empire romain germanique jusqu’en 1738, ne devenant réellement française qu’en 1766. Quant à Montbéliard, propriété des ducs de Wurtemberg, ce n’est qu’en 1793 que la ville tombe dans le giron de la jeune République.

Napoléon 1er ayant levé l’exemption de service militaire dont les Amish, opposés à l’utilisation des armes et à l’idée de tuer son prochain, bénéficiaient jusqu’à alors, ces derniers émigrent aux États-Unis. Certains restent en Alsace, ils y seraient encore environ 3000 à ce jour.

Amish, anabaptistes ou mennonites, peu importe la dénomination ou la filiation, ont la réputation d’être d’excellents travailleurs de la terre : à juste titre, car nombre de leurs fermes en Alsace, identifiables parce que souvent isolées, en attestent de par la tenue impeccable des pâturages et la qualité du bétail. Le tout, sans apport d’engrais chimiques ou très peu, en tout cas aux États-Unis.

Les produits agricoles des Amish y jouissent d’un solide renom de qualité ainsi que de l’étiquette biologique, même s’ils ne la revendiquent pas particulièrement, considérant le label comme une anomalie du monde moderne…

Le travail de la terre a exclusivement recours à la traction chevaline, les véhicules à moteur étant prohibés, ce qui nous paraît archaïque, et pourtant : depuis plusieurs années dans l’hexagone, nombre de viticulteurs privilégient (à nouveau) l’animal pour travailler la vigne, car il permet d’être plus précis et évite le désherbage chimique. Le débardage en forêt se fait également de plus en plus en utilisant le cheval, non polluant et bien moins ravageur.

L’agriculture amish est en outre, de par la mécanisation limitée, extensive, et réduit considérablement la destruction et l’érosion des sols : tout ce qu’il faut pour une agriculture durable, dont nous avons pour l’heure en France que le mot à la bouche.

Et pour rester dans la veine de la traction hippomobile, il n’est pas possible de ne pas évoquer ici la piste décarbonée ouverte par l’initiative du maire d’Ungersheim quand il a imaginé il y a quelques années le ramassage scolaire en calèche !

Les Amish pourraient bien être en cela, non des rétrogrades, mais des défricheurs du monde de demain, nécessairement plus frugal. Une frugalité qui n’est pas synonyme de privation, mais une obligation pour  préserver la capacité de la terre à nourrir ceux et celles qui nous suivront. Elle est aussi un sacré pied de nez au  consumérisme capitaliste, voire une arme contre lui.

Car le progrès, le sacro-saint progrès high-tech, n’en est pas toujours un. Le bilan  qu’on peut tirer du lamentable état de la planète le prouve. Et si on pouvait encore sourire au siècle dernier à la vue du mode de vie fruste (« primitif » pour ne pas dire « attardé ») des Indiens d’Amazonie, les conséquences redoutables du « progrès » de la déforestation en cours nous obligent à avoir aujourd’hui un tout autre regard sur leur rapport à la nature fait de respect, qui, au vu de l’enjeu que constitue la menace sur le plus grand puits de carbone du monde, en font des gardiens de l’humanité tout entière et les derniers remparts face aux ravages orchestrés par Bolsonaro et la voracité de l’industrie agro-alimentaire qu’il soutient.

Ni dominer la nature, ni s’y soumettre, juste en faire partie, nous enseignent les tribus indiennes menacées de disparaître avec leurs forêts.

Le refus du (ou la résistance au) monde technologique des Amish n’est certes pas de même nature : il est dicté par la volonté de ne pas laisser la communauté – les communautés, plutôt, car les règlements, les « Ordnungen », diffèrent en sévérité de l’une à l’autre – être « contaminée » par le monde extérieur.

Au-delà d’aspects rétrogrades (dont ils n’ont pas le monopole..), tels l’indéfendable autant qu’inacceptable rôle des femmes auxquelles on prône « la joie de la soumission » (sic), on retiendra la tradition du « rumsprìnga » – terme on ne peut plus alsacien ! – en vertu de laquelle les adolescents sont libérés un temps des règles de la communauté : ils sont libres de fumer, boire de l’alcool, s’habiller comme les « anglais », conduire des voitures à moteur. Bref, ils sont autorisés à goûter au monde du dehors. Au terme de la période, ils peuvent choisir d’être intégrés dans la communauté en se pliant à ses règles, ou de la quitter à jamais. La rigueur se conjugue ici curieusement avec la liberté de choix de s’y soumettre ou non.

Le mode de vie amish tient bien plus du folklore que de la religion. D’ailleurs, nul fondement théologique ne justifie leur prise de distance avec l’innovation technique. Celle-ci n’est au demeurant pas aussi systématique que cela : le téléphone portable a fait son apparition dans les communautés amish, mais son usage reste limité au strict nécessaire.

Encore faut-il s’entendre sur le sens de folklore, trop souvent réduit à son acception de pittoresque « sabots et confiture ».

Car on a oublié que folklore signifie le savoir, les connaissances, la sagesse du ou des peuples, à l’heure où ceux-ci sont sommés de se taire pour faire place à une élite de « sachants » auto-proclamés, dont on découvre qu’ils sont bien souvent en cheville avec les marchands.

Si nous avons une leçon à tirer des Amish, c’est qu’il ne faut se hâter en rien dans l’adoption des innovations technologiques, et qu’il faut en mesurer au préalable longuement les conséquences.

Ne pas se précipiter sur la première 5G venue.

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