Dans un état fédéral comme l’Allemagne, chaque Land élit tous les quatre ans, le parlement régional : régional n’étant pas le mot convenu si on le prend sous le prisme français. Il s’agit bien d’une assemblée avec de réels pouvoirs et qui met en place un « Ministre-Président » et un gouvernement avec des ministères qui ont une large autonomie de décision car leurs compétences ne sont pas mineures.
En effet, si le pouvoir fédéral (Berlin) jouit d’une compétence législative exclusive dans les domaines comme les affaires étrangères, la défense ainsi que protection de la population civile, le contrôle de la monnaie et assure l’unité du territoire douanier et commercial, tous les autres domaines relèvent des Länder qui sont entièrement compétents dans la culture, l’éducation, le droit communal et les lois concernant la police.
L’application de la législation fédérale relève des Länder qui sont ainsi chargés de mettre en œuvre la majeure partie du droit fédéral et la majorité des tribunaux d’Allemagne relève également des Länder.
LE PLUS PETIT LAND EN ALLEMAGNE
L’Allemagne est donc structurée en 16 Länder dont Brême est le plus petit avec environ 700.000 habitants vivant sur 500 km2. Le land est constitué de deux communes : la ville de Brême (Hansestadt Bremen) et Bremerhaven qui est le port sur la Weser situé à 60 km de l’estuaire de la mer Baltique. C’est le second port allemand après Hambourg.
Une forte activité industrielle, entre autres la construction navale, a pour conséquence une forte présence ouvrière surtout à Bremerhaven : la gauche politique allemande a toujours été très forte dans le Land.
Alors, pourquoi parler des élections de fin mai 2023 à Brême. Dans un contexte économique et social compliqué en Allemagne, une relative stabilité a marqué ce scrutin. Le gouvernement Rot-Rot-Grün (Rouge-rouge-vert, SPD-Die Linke-Die Grünen) a été reconduit, le parlement régional ne change pas fondamentalement.
Les résultats méritent pourtant une analyse un peu plus fine et le mode de scrutin est également intéressant à examiner, puisque chaque électeur à Brême dispose de cinq voix pour s’exprimer.
L’AFD INTERDITE DE CANDIDATURE, L’EXTRÊME-DROITE PROGRESSE
Notons d’abord que, comme dans tous les pays européens, la participation aux élections a régressé : ils n’étaient que 56,8% à se déplacer, dans le populaire Bremerhaven, seuls 44% ont voté.
Les résultats qui en découlent sont les suivants :
- SPD: 29,8 % (+4,9%)
- CDU: 26,2 % (-1%)
- Grüne: 11,9 % (-5,5%)
- Linke: 10,9 % (-0,2%)
- Bürger in Wut: 9,4 % (+7,10%)
- FDP: 5,1 % (-0,7%)
- Autres: 6,7 % (-4,6%)
Particularité : le parti d’extrême-droite AfD (Alternative für Deutschland) n’a pas pu participer au vote. Le parti est divisé en deux parties et chacune d’entre elles a présenté une liste. La commission électorale les a deux rejetées toutes les deux, mais… une liste locale, appelée « Bürger in Wut » a profité de cette absence pour augmenter significativement son influence.
Ce micro-parti, uniquement présent à Brême, a été créé en 2004 et avait déjà des élus lors du précédent scrutin. Selon l’ « Agence fédérale pour l’éducation civique », cette formation politique représente des « positions de droite populiste et d’économie libérale ».
Son créateur est un ancien policier originaire de Bremerhaven, la plus petite et plus pauvre ville de l’Etat. Il n’est sûrement pas étranger que dans cette ville, la BiW recueille… 22,7% des suffrages, derrière le SPD (29% dans cette partie du Land) mais devant la CDU et ses 21,3%… et loin devant Die Linke avec 6,1%.
Il est donc à noter que seuls deux partis sont gagnants dans ce scrutin : le SPD et l’extrême-droite représenté par les Bürger in Wut…
LES VERTS EN DÉCONFITURE
Si la gauche de Die Linke et les libéraux du FDP gardent à peur de choses près leur influence, il n’en est pas de même du côté des Verts. La claque est tellement forte que la Présidente local du parti a aussitôt démissionné…
Ont-ils payé leur participation à un gouvernement fédéral appelée « die Ampel » en fonction des couleurs route-orange-vert des feux tricolores sur la route ? Rien n’est moins sûr puisque le SPD, qui dirige cette coalition, progresse significativement.
Il s’agirait plutôt d’une conséquence des errements politiques de cette formation qui se fait élire sur des promesses intenables. Le vice-chancelier Robert Habeck (également ministre de l’Économie) ne vient-il pas d’autoriser l’exploitation des mines de charbon pour compenser la fin de l’importation du gaz russe bon marché qui a permis à l’économie allemande de produire à des conditions économiquement très favorables.
La campagne pour interdire la fabrication des moteurs thermiques en 2035 se heurte également à une résistance acharnée des constructeurs automobiles et d’une grande partie des citoyens, car les alternatives sont loin d’être claires.
En outre, Habeck voulait absolument faire passer une loi dès janvier 2024, obligeant les ménages à modifier leur source d’énergie et en imposant des conditions d’isolation des logements intenables par les classes populaires. Il a dû, récemment, reculer et a affirmé que la date de janvier 2024 n’était pas la fin du processus… mais le début !
Il est clair que la confrontation a la réalité de gouverner a mis à mal les promesses faites par les Verts qui perdent de plus en plus de popularité à l’échelle de la RFA.
UN MODE ÉLECTORAL INTÉRESSANT
Le Land de Brême a expérimenté deux innovations originales en Allemagne… et partout ailleurs !
Pour les élections au Parlement régional (Landtag) la majorité a été abaissée à 16 ans. D’autres expérimentations de ce type ont eu lieu en Allemagne, mais à l’échelle fédérale, elle reste à 18 ans. Objectif : lutter contre l’abstention car, selon les autorités se basant sur des sondages, les jeunes entre 16 et 18 ans seraient les plus intéressés par la politique. Le chiffre des abstentions de ce scrutin de 2023 ne confirme pas cette tendance. Ce qui est confirmé, c’est que ce sont plutôt les catégories les plus populaires qui ne votent plus, comme le prouve les résultats de Bremerhaven.
L’abstention n’est apparemment pas un problème de génération, mais bien plus le résultat du désenchantement envers la politique que les plus démunis ressentent après avoir subi les plans sociaux libéraux et ultra-libéraux que les gouvernement allemands successifs ont imposés quelle que soit l’étiquette politique.
La seconde innovation était le « Fünf Wahl Gesetz » (Loi du vote à cinq voix). Le mode électoral, basé sur le scrutin proportionnel uninominal, avec un minimum de 5% pour accéder au Parlement, donne à chaque électeur deux voix : une pour un candidat de sa circonscription, l’autre pour une liste présentée par un parti. Pour simplifier les choses, cela n’est pas le cas dans le Bade-Wurttemberg par exemple, où l’électeur ne dispose que d’une seule voix. Mais à Brême, il dispose donc de cinq voix… A Hambourg, il en a même… dix !
Pour arriver au décompte des sièges, on applique en Allemagne (pour les élections fédérales ou du Landtag), la méthode Sainte-Laguë-Scheppers, la même que celle appliquée pour les élections européennes. Ce qui explique souvent le laps de temps qu’il faut pour connaître la composition exacte des assemblées après le scrutin.
Jusqu’en 2011, les citoyens de Brême n’avaient qu’une voix pour voter. Avec le changement de mode électoral, ils peuvent donner leur cinq voix soit à un seul candidat ou bien les répartir sur plusieurs. Ils peuvent utiliser la même procédure en choisissant une ou des listes.
Les résultats de 2023 montrent que cela ne change pas grand-chose à l’équilibre politique entre les partis en lice.
DES ÉLECTEURS PLUS CONCERNÉS ?
Nous n’avons pas assez de recul pour savoir ce qu’en pensent les électeurs. Il est clair que disposer de plusieurs voix pour le même scrutin, donne l’impression d’un choix plus large et de possibilités multiples de s’exprimer. Cette méthode paraît pourtant difficilement transposable dans un pays qui se refuse à appliquer la proportionnelle, comme en France, où il apparaît impensable de gouvernement avec des coalitions.
La situation de l’Assemblée nationale en France montre pourtant que le système électoral basé sur l’élection d’un « monarque-président » est totalement à revoir.
Sans préconiser la méthode appliquée par nos amis de Brême et de Hambourg, saluons tout de même leurs efforts d’innovation pour susciter l’intérêt des électeurs pour le vote. Reste tout de même que, si le désintérêt des citoyens pour les partis politiques n’était qu’une question de mode de scrutin, cela se saurait. Recréer la confiance se fera par des programmes politiques prenant en compte l’intérêt des citoyens… et moins celui du capital et de ses pouvoirs.












