En ce jeudi 1er juin, la CGT (Union départementale et Syndicat des Cheminots) ont organisé un hommage à l’occasion du 80e anniversaire de l’assassinat des membres du Groupe Wodli, un des groupes de la résistance ouvrière aux nazis en Alsace, à Lutterbach, un des centres résistants des cheminots alsaciens.

Jonathan Seiller et Pierre Schneider ont explicité la raison de cette journée d’échanges et d’information : « le risque de voir l’extrême-droite revenir au pouvoir dans de nombreux pays européens en voulant masquer son véritable visage, est tellement important qu’il faut rappeler ce que furent les faits marquants du fascisme quand il dominait l’Europe dès les années 30. »

En outre, la singularité de la résistance Alsacienne mérite d’être rappelée sans cesse car elle ne peut être analysée et vécue à l’instar de ce qui se passait ailleurs en France. La méconnaissance de cette histoire ancestrale par les Alsaciens eux-mêmes, et ce faisant ce qui distingue notre région des autres, ne leur a pas permis de faire émerger la réalité d’une population alsacienne résistante, pas plus soumise au régime hitlérien que d’autres en France, mais avec une différence de taille : l’Alsace était annexée et non pas « occupée », ce qui faisait des Alsaciens des citoyens allemands… Résister aux nazis n’était pas un acte de guerre mais était une « trahison », et traitée de la sorte.

UNE PLAQUE POUR ÉDOUARD SCHWARTZ

Outre l’exposition sur le groupe Wodli, excellent travail didactique pour faire émerger la singularité alsacienne dans la résistance, la CGT a inauguré une plaque rappelant le martyr d’un des membres du groupe et habitant Lutterbach, Edouard Schwartz, décapité à Stuttgart comme beaucoup de ces camarades en juin 1943.

Rappelons que, dès 1941, Georges Wodli et une petite équipe de volontaires, René Kern, Marcel Stoessel, René Birr, Eugène Boeglin, Edouard Schwartz, Auguste Sontag, Adolphe Murbach et Alphonse Kuntz, débutèrent une intense activité clandestine dans les grands centres des chemins de fer, les principales usines ou les mines potassiques du Haut-Rhin. Il s’agit surtout de propagande, de sabotage et de mise en place d’une caisse de soutien pour les familles de victimes du nazisme.

Comme le rappelle Charles Béné dans le tome IV de son inestimable et indispensable série de livres « L’Alsace dans les griffes nazies », « les membres du Parti communiste (PC), étant listés dès 1939 par les Renseignements Généraux (RG) après la signature du pacte de non-agression germanosoviétique, sont plus exposés à la répression nazie »

C’est grâce à ce travail aimablement préparé par la police française que la Gestapo opère de véritables rafles et parvient à arrêter de nombreux chefs et responsables. Ces derniers sont condamnés à mort pour « préparation à la haute trahison » et guillotinés en juin 1943 à la prison de Stuttgart (Allemagne). Quant à leur chef, Georges Wodli, arrêté par les autorités de Vichy, il meurt sous la torture le 1er avril 1943 au siège de la Gestapo de Strasbourg, rue Sellénick.

Nathalie Kern, secrétaire de l’UD CGT, Jonathan Seiller, secrétaire des cheminots CGT de Mulhouse, Pierre Schneider, Institut d’Histoire sociale

MÉCONNAISSANCE DE LA RÉSISTANCE ALSACIENNE

Comme le rappelait l’organisateur de la journée, Jonathan Seiller, « la résistance alsacienne a eu du mal à être reconnue, après la guerre, dans une nomenclature des groupes de résistants en France ».

Car au lendemain de la guerre, personne ne fit état et expliqua la singularité des Alsaciens du fait de leur annexion de fait au Reich allemand ! Ce qui fit les grands titres autour de la spécificité alsacienne fut le procès des Alsaciens incorporés dans la division SS Das Reich, à propos des atrocités de Tulle et Oradour-sur-Glane. Le 13 janvier 1953, à Bordeaux, se tient le procès de 21 soldats faisant partie de la Division SS, dont 13 Alsaciens, presque tous « incorporés de force ».

La question des « Malgré Nous » alsaciens, obligés d’intégrer l’armée allemande sous menace de représailles pour eux et leurs familles ne fut pas prise en compte. Et les Alsaciens furent condamnés au même titre que les soldats allemands : comme ce verdict à suscité de violentes réactions en Alsace, le gouvernement ne trouva pas autre chose que… d’amnistier les condamnés alsaciens. On s’imagine le tollé dans le reste de la France !

Un exemple de plus de la manière dont est considérée l’Alsace en France… et d’une indiscutable veulerie des élus politiques alsaciens qui se contentèrent de cette amnistie… laissant ainsi échapper une occasion de faire valoir la particularité de leur région.

Des intervenants lors de cet hommage, comme Mireille Pelka, fille de résistant communiste, rappelèrent que bien des années après, les Alsaciens continuaient d’être assimilés à « l’ennemi » héréditaire, comme beaucoup d’autres ont pu le subir avec les quolibets habituels : « casque à pointe, boche… » sont des qualificatifs qui surgissent encore de nos jours dans « la France de l’Intérieur » !

Alors, dans cette ambiance, comment faire entendre l’existence d’une autre résistance, confrontée à des difficultés encore plus grandes qu’ailleurs, dans une région qu’ont assimilait à l’Allemagne. Même sa langue maternelle, l’Alsacien, était mise au ban car « il était chic de parler français » dans les années après-guerre.

UNE COMPLAISANCE DANS LA VICTIMISATION

Après-guerre donc, l’Alsace ne voulut ou ne sut pas, faire entendre sa singularité et sa spécificité. La « noble » résistance, c’était le Vercors ou le Limousin, pas celle d’au-delà de la ligne bleue des Vosges. L’approche du gouvernement français fut de considérer ces « pôvres » alsaciens comme des victimes (ce qui était indiscutable), bien incapables de se rebeller contre la férocité nazie. Ce qui est totalement inexact !

Il a fallu de longues années pour que la question se pose enfin dans l’opinion publique et l’initiative ne vint pas des élus alsaciens qui se complaisaient dans cette victimisation. C’est le mouvement ouvrier et des intellectuels qui mirent en exergue que de nombreuses résistances se sont déroulées dès 1940 en Alsace.

La Résistance ouvrière en fut un des éléments, organisée autour des cheminots dont le réseau ferré permettait de se déplacer en évitant les contrôles.

Il a fallu attendre juin 2016, pour que la Fondation de la Résistance consacre un dossier important à la Résistance en Alsace, dans lequel Marie-Claire Vitoux et Eric Le Normand, font état d’une manière assez exhaustive de la réalité de notre région durant l’annexion.

Non, l’Alsace n’a pas à avoir honte de la conduite de ses habitants durant les années de plomb : elle ne manqua pas de héros qui se sont levés, très tôt et au risque de leur vie, pour résister. Ils étaient comme partout ailleurs, une minorité… qui devint majoritaire en 1944, quand la défaite de l’Allemagne nazie était une certitude.

Honteux devraient plutôt être les élites alsaciennes qui n’ont pas, comme souvent, défendu la particularité de leur région, ni son histoire, ni sa langue…

Sait-on qu’un des résistants alsaciens, rescapés de la répression, fut membre du Parlement français en 1945 : Xavier Knecht, de Reiningue. Après avoir connu la torture dans les locaux de la Gestapo à Mulhouse, il fut, le 7 décembre 1946, l’un des deux Conseillers de la République désignés par le groupe communiste de l’Assemblée nationale. Il s’inscrivit aux commissions de la Production industrielle et de la Défense nationale mais il dut se résoudre à en démissionner rapidement car, n’étant pas francophone, il ne pouvait participer aux débats sans un interprète que l’Assemblée nationale lui refusa. Et aucun groupe parlementaire de l’époque ne s’opposa à cette décision.

L’Alsacien et l’Allemand restait définitivement la langue de l’ennemi… Et celui qui la parlait, résistant ou non, était mis à l’écart…

Si les hommages du type de celui organisé par la CGT ou comme celui pour la mémoire de Jeanne Helbling ou Marcel Weinum sont importants pour que la « bête immonde » comme l’appelait Bertolt Brecht dans l’épilogue de sa pièce « La résistible ascension d’Arturo Ui » ne resurgisse pas au détour d’une « Résistible ascension de MLP », ils sont également nécessaires pour rappeler que l’Alsace peine toujours et encore à faire respecter son histoire et sa culture.

Dans quelle école parle-t-on de la 2e guerre mondiale sous le prisme alsacien ? En tout cas, pas dans les manuels scolaires de l’Éducation nationale…