Crédit photos : Martin Wilhelm

Samedi 18 octobre, dans la salle Dom Polski de la Maison polonaise de Wittelsheim, l’AFPS Alsace réunissait près de 70 personnes autour de Yoav Shemer-Kunz, politologue originaire de Jérusalem, professeur à Strasbourg et coordinateur du réseau juif européen pour la Palestine, pour une conférence-débat dont le programme annonçait la couleur : « Le régime israélien de la mer au Jourdain ».

La trajectoire de Yoav Shemer-Kunz, entre Jérusalem, Paris et l’Alsace, imprègne son analyse d’une profondeur singulière. Né en Israël dans une famille aux racines polonaises et roumaines, il est passé, non sans introspection, du statut de soldat israélien, à celui de chercheur engagé dans la défense du droit international et la solidarité avec la Palestine. Ce regard personnel irrigue toute son intervention, où se mêlent mémoire familiale, critique de l’idéologie sioniste et récit vécu du basculement d’identité propre à nombre d’Israéliens d’origine européenne.

De la continuité coloniale au basculement génocidaire

À la question du jour — « Pourquoi parler du régime israélien, et pas simplement de l’État d’Israël ? » — la réponse de Shemer-Kunz est limpide : « Parce qu’il s’agit bien d’un régime, et non d’un simple gouvernement conjoncturel. » L’histoire d’Israël, martèle-t-il, s’inscrit dans la continuité d’une entreprise coloniale et d’apartheid, dont le principe fondateur serait, selon lui, la suprématie juive sur les populations arabes et palestiniennes, déclinée depuis la Déclaration Balfour jusqu’à Gaza et la Cisjordanie d’aujourd’hui.

Le chercheur retrace ainsi une évolution tragique : si l’établissement du régime s’est d’abord appuyé sur des politiques d’expulsion massive (la Nakba de 1948, qualifiée de nettoyage ethnique), il a, selon lui, franchi un nouveau seuil à Gaza avec ce qu’il nomme un « génocide », par la destruction systématique du territoire, l’usage du phosphore blanc, les bombardements massifs, et l’effacement programmé du tissu social, éducatif et mémoriel palestinien.

Fragmentations territoriales, mais unité du régime

Derrière la diversité des territoires (Israël « de 48 », Jérusalem-Est, Cisjordanie, Gaza), Yoav Shemer-Kunz défend la thèse d’une cohérence : « Au-delà des espaces fragmentés, c’est un seul régime qui prévaut, partout, sous différentes modalités — extermination, apartheid, négligence — mais toujours au détriment des Palestiniens. » Les minorités palestiniennes de citoyenneté israélienne, trop souvent réduites à une tolérance de façade, feraient ainsi face à une politique de négligence et d’insécurité, aggravées par un laisser-faire délibéré de l’État face à la criminalité interne.

Internationalisation du combat pour l’égalité

Un autre fil fort tissé tout au long de la soirée est l’importance du droit international : Shemer-Kunz insiste sur l’impératif de délégitimer le régime israélien dans son aspect colonial et génocidaire, plaidant pour la mobilisation de la société civile européenne et mondiale — étudiants américains et mouvements juifs progressistes en tête — comme levier de pression réelle, loin des illusions diplomatiques portées par la fiction désormais désuète des « deux États ».

Une lucidité sans effroi

La deuxième partie, dédiée aux interventions du public, révèle l’ampleur des interrogations — sur le rôle réel du sionisme, l’espoir de voir émerger une société israélienne consciente, le sort des territoires restants aux Palestiniens, ou encore la légitimité de la résistance armée. Shemer-Kunz répond sans langue de bois, confessant l’extrême solitude des voix dissidentes en Israël, la faiblesse du « camp de la paix » et le diagnostic accablant de l’apartheid.

Pourtant, il se refuse à toute forme de fatalisme : l’horizon, insiste-t-il, réside dans le démantèlement du régime d’exception et dans l’instauration d’une égalité réelle des droits, seule perspective permettant d’imaginer un jour une coexistence sans domination.

Un aréopage de solidarité

Animée par l’Association France Palestine Solidarité Alsace, la soirée s’est conclue sur une note de Sumud — « persévérance » en arabe —, appelant à poursuivre les actions de soutien aux communautés palestiniennes pour leur permettre de demeurer sur leur terre, et à maintenir vivant le débat public, quels que soient les vents contraires.