Crédit photos : Martin Wilhelm
Le « mal-travail », défini comme un choix « des élites » par le député (ex-LFI) François Ruffin, submerge toutes les strates sociales, jusqu’à en affecter les conditions de travail des agents de l’enseignement supérieur.
Une étude APEC de 2025 révèle que un tiers des cadres présentent des troubles fréquents (stress, anxiété, irritabilité, déprime), avec une vulnérabilité plus marquée chez les femmes et les jeunes.
Dans l’Éducation nationale, incluant le supérieur, 21,9 % des cadres supérieurs montrent des symptômes de détresse psychologique sévère, et 37 % d’anxiété sévère, selon des enquêtes antérieures confirmées par des tendances persistantes. À l’université de Cergy-Pontoise, une enquête indiquait que 33 % des agents ressentaient un mal-être, et 12 % un très fort mal-être, lié aux restructurations.
Dans ce même sillage, l’Université de Haute-Alsace (UHA) est en proie à une révolte sans précédent de ses enseignants, techniciens et personnels administratifs. Ils dénoncent des conditions de travail dégradées, un climat social délétère et une gouvernance jugée autoritaire.
Lors d’une conférence de presse tenue à Mulhouse le 17 octobre, plusieurs représentants syndicaux et personnels de l’UHA ont résolu de briser un silence creusé par la peur et l’isolement, décrivant « une crise humaine et institutionnelle profonde ».
Ces salariés, qu’ils soient fonctionnaires ou contractuels, évoquent un malaise diffus, des liens rompus entre hiérarchie et agents, et un « management par la peur ».
Les agents expliquent que la date a été choisie pour ne pas interférer avec la cérémonie de célébration du 50ème anniversaire de l’Université, dont ils s’enorgueillissent volontiers, parce que les succès de l’UHA sont aussi les leurs.
Ils disent avoir laissé « une chance aux organes de la gouvernance actuelle de réfléchir et de se positionner par rapport à nos questionnements et aux problèmes humains et sociaux que nous soulevons depuis plusieurs mois ».
D’où une manifeste impression de gravité et de colère, teintée d’émotions, parmi celles et ceux qui ont choisi de s’exposer.
Cette exaspération s’enracine dans un malaise profond qui a culminé avec le suicide, en mars 2025, du directeur du numérique, Alexandre Heck, un drame humain qui a agi comme un déclencheur mais que les personnels considèrent comme le symptôme d’un mal plus vaste et ancien, révélant aux yeux de beaucoup une situation sociale accablante, marquée par le surmenage, la mise à l’écart des expertises internes, un management « brutal » et une absence quasi-totale de dialogue.
Une crise inédite dans le paysage universitaire
À Mulhouse, dans une ville aux multiples fragilités économiques et sociales, mais aussi à Colmar, l’UHA a su initialement occuper une place clé dans la reconversion industrielle locale. Pour autant, plusieurs représentants syndicaux alertent aujourd’hui sur un mal-être généralisé au sein de l’institution.
Un climat « de peur sociale » qui gagne les agents à tout moment : « Certains agents demandent à être accompagnés par un syndicaliste, simplement pour chercher leurs affaires personnelles lorsqu’ils quittent l’UHA ! »
Trois directeurs de services centraux sont actuellement en arrêt de travail, et plusieurs autres sont sous procédure disciplinaire ou ont quitté l’institution dans un turnover anormalement élevé. Le mal-être se traduit aussi par une multiplication des arrêts maladie, qui nécessitent désormais pour certains une reconnaissance d’accident du travail via l’intervention d’un psychologue spécialisé.
Les représentants du personnel évoquent notamment des signaux angoissants alimentant leurs inquiétudes. En externe, ce sont des cabinets médicaux qui s’inquiètent de la situation alarmante de l’UHA, car ils reçoivent de nombreuses consultants qui y exercent.
En interne, le mal être au travail affecte même des délégués syndicaux : un secrétaire de section n’ayant pas eu la force d’être présent à la conférence de presse…
Des alertes internes ignorées
Une tentative d’alerte collective remonte à mars 2022, par le biais d’un courrier co-signé par plusieurs directeurs de services, pointant un personnel « démotivé, au bout du rouleau » et présageant des risques psychosociaux graves : « Qui sera le prochain à craquer ? » Cette mise en garde, balayée d’un revers de main par la présidence, n’a pas conduit à la moindre mesure corrective.
Les personnels dénoncent un pouvoir concentré entre les mains du président Pierre‑Alain Muller, réélu en 2024, accusé d’avoir « verrouillé » le bureau, les conseils et la communication interne, imposant une stratégie de gestion autoritaire résumée, selon les personnels, par une logique du « vous exécutez ou vous partez », substituant ainsi la peur à la confiance.
Le système serait devenu si rigide que des enseignants cherchent désormais à être accueillis à Strasbourg pour fuir Mulhouse. « On vient faire ses cours, puis on repart aussitôt », confie un enseignant.
Une gouvernance jugée répressive et déconnectée
Les représentants syndicaux dénoncent en outre des violations récurrentes du droit syndical : refus d’accompagnement, blocage de courriels syndicaux, convocations abusives, et procédures disciplinaires visant à faire taire les voix dissidentes.
Un exemple marquant est la perquisition au domicile d’un technicien réseau, suspendu et licencié après la publication d’un site satirique critiquant la présidence universitaire, manifestation spectaculaire d’une répression à caractère politique, perçue dans la communauté universitaire comme une punition exemplaire.
Au-delà de la répression, les modes de gestion managériale sont jugés toxiques : mises au placard, retraits de responsabilités, ostracismes explicites, pressions psychologiques et procédures « bâillons ».
Cette atmosphère a conduit à un cloisonnement des fonctionnements, où les instances représentatives (CSA, F3SCT -l’équivalent du comité d’hygiène et de sécurité pour le public-, conseil d’administration) ont perdu leur efficacité réelle, souvent neutralisées par la gouvernance.
A ce titre, les personnels demandent instamment la publication du rapport d’enquête des inspecteurs généraux mandatés par le ministère, resté confidentiel, et souhaitent une médiation externe, le rétablissement du dialogue social et la levée des sanctions disciplinaires.
Les syndicats (Sud Éducation Alsace, SNPTES‑UNSA, Collectif 384) appellent par ailleurs à une refonte profonde des pratiques managériales et une véritable politique de prévention des risques psychosociaux, conforme aux recommandations ministérielles, en priorité celles prévues dans la nouvelle politique ministérielle de prévention et dans la gestion des cellules VSSH (violences sexistes, sexuelles et homophobes) et VDHAS (violences, discriminations, harcèlement, agissements sexistes) , alors que la cellule interne connait de graves dysfonctionnements.

Dysfonctionnements et conséquences
Les effets sont palpables sur le fonctionnement même de l’université. Le désengagement touche aussi les services supports essentiels, en sous-effectif chronique, impactant fortement la qualité du service public, notamment dans l’accompagnement des étudiants et la gestion des projets numériques ou financiers.
L’Université s’enfonce dans un cercle vicieux de dégradation du climat social et des compétences, avec des directions successives abandonnées, altérant la mission d’éducation et de recherche. Suite au remplacement massif du service RH (il n’y a plus qu’un chargé de mission RH et non un directeur), les promotions prévues dans le cadre de la loi de programmation de la recherche n’ont pas lieu, car les documents n’ont pas été adressés aux intéressés.
Une retraitée témoigne : « C’est un champ de ruines ». Les effectifs manquent dans l’accompagnement du handicap ou de la vie étudiante, la charge administrative explose, et plusieurs directions – notamment du numérique, des affaires financières et de la recherche – restent vacantes depuis des mois.
Une université à la croisée des chemins
Le mouvement à l’UHA ne se limite pas à un conflit local : il illustre de manière chimiquement pure la tension chronique entre exigences de rationalisation gestionnaire et besoin vital de démocratie et d’écoute dans les établissements publics d’enseignement supérieur. En ce sens, cette révolte pourrait constituer une alerte d’importance pour l’ensemble du secteur.
Ce faisant, les personnels réunis lors de cette conférence de presse réclament avant tout que leur institution redevienne un lieu respectueux de ses femmes et hommes, capable d’assumer sa mission sociale et éducative sans sacrifier la santé ni la dignité de ses agents.
Pour eux, l’évidence voudrait qu’après les drames humains et les crises, longtemps silencieuses, survenues dans l’institution, le temps soit enfin venu d’un sursaut démocratique et éthique.
Tous ne demandent pas la « tête » de Pierre-Alain Muller, mais « on veut que les choses changent », résume un élu.















Je pense que le sujet du mal-être à l’université mérite mieux que ce genre d’article, et nécessiterait un vrai travail de terrain pour aller échanger.
D’abord, “suite au remplacement massif du service RH (il n’y a plus qu’un chargé de mission RH et non un directeur)”, c’est faux : il y a toujours une directrice des ressources humaines.
Ensuite, un “site satirique” qui utilise le harcèlement et la diffamation pour influencer le cours des élections des conseils centraux de l’université, qui attaque ses opposants à coups de “wokiste”, “communautarisme”, de blagues psychophobes et sexistes, ou encore d’usurpation d’identité, dépasse clairement les limites. Sans remettre en cause la liberté d’expression, il me semble qu’il y a un cadre à respecter, notamment lorsque les personnes ciblées sont des étudiants.
Par ailleurs, parmi ceux qui sont à la tribune, il y en a un qui vient de passer devant la commission disciplinaire de l’université et qui ne doit son salut actuel qu’à son statut particulier, dépendant du rectorat et non de l’université. Humilier des étudiantes, les harceler et tenir des propos sexistes en cours ne me semble pas très cohérent quand on prétend dénoncer un climat “douteux” à l’université.
Concernant SUD, ils sont sympathiques et je ne nie pas que l’université aurait bien besoin d’un syndicalisme plus combatif pour ses personnels. Mais pour le moment, ils n’existent tout simplement pas à l’UHA, ou se font très discrets. Ce serait donc bien de venir au contact des personnels avant de prétendre parler en leur nom.
Au-delà de tout cela, je pense qu’il y a effectivement de graves problèmes, inhérents au manque de financement des universités, avec des appels à projets qui financent tout sauf ce dont les établissements ont réellement besoin. Et à l’université, au-delà d’être un service public comme un autre, le fait que l’institution soit vaguement démocratique rend le système encore plus perfide.
Bref, il serait utile d’aller voir les autres acteurs de l’université pour compléter, ainsi que les autres syndicats (même si certains, qui commencent par CF et finissent par DT, se sont embourbés dans la compromission), car d’autres restent présents.
PS : je ne souscris pas non plus à la présidence actuelle, mais l’offre en termes de candidats face à lui était bien peu ragoûtante. Comme on a pu le voir lors des résultats des élections de 2024, qui n’étaient qu’un quasi remake de ceux de 2020, c’est un peu comme la présidentielle française : les gens ont voté pour le moins pire.
Cher “courageux” anonyme,
Ce que vous dites avec tellement d’aplomb et de certitude est complètement faux sur au moins deux points que nous devons rectifier.
D’une part, les élections de 2024 sont TRÈS loin de ressembler à celles de 2020 : à l’époque, le scrutin a été très serré, il a fallu 3 conseils d’administration successifs, 9 tours de scrutin et des “retournements de vestes” opportunistes pour conduire à l’élection de celui qui, à l’issue de ces péripéties et tractations, est ainsi devenu président. L’élection de 2024 n’est absolument pas un “remake” comme vous dites…
D’autre part, il n’y a pas eu de “commission disciplinaire” à l’encontre d’un collègue à serait reproché d’ “humilier des étudiantes, les harceler et tenir des propos sexistes en cours”…. Vous inventez, et cela relève purement et simplement de la diffamation.
Entre vous et nous, il y a donc une différence majeure et irréductible : VOUS êtes mal informé ou VOUS inventez. NOUS n’affirmons que des faits réels, CONSTATABLES et IRRÉFUTABLES. Et nous ne nous cachons pas derrière un anonymat qui escamote l’obligation d’assumer la responsabilité de ses propos.
Réponse de Frédéric Schubnel validée manuellement par la rédaction pour raison technique.
Bonjour Anonyme,
Je me permets de vous répondre car cela me chafouine de vous lire. Je suis élu au CA de l’UHA, au comité social d’administration et à la Formation Spécialisée santé sécurité et conditions de travail et j’ose prétendre qu’en 30 ans d’investissement dans les instances, je n’ai jamais connu un tel état de délitement de notre université.
1. Aller échanger, mais avec qui ? Les instances sont bloquées par des moyens dilatoires mis en œuvre par la gouvernance, au point que les élus sont obligés de faire une conférence de presse pour être entendus. Je ne vous parle même pas du climat social, nous avons l’impression de vivre plus des règlements de comptes, de la mauvaise foi que du travail pour le bien collectif. Ce qui entraîne, une baisse d’attractivité de l’établissement, une fuite des compétences, le développement de la peur, une installation de l’omerta. Vous croyez que ça nous fait plaisir, de dénoncer de telles conditions de travail, alors que nous sommes des représentants de collègues et que nous aimons notre université et que nous nous investissons dans nos activités professionnelles ?
2. Oui, je confirme que le personnel du service RH a été pratiquement remplacé suite aux départs massifs des collègues et qu’en 4 ans, c’est bien la 3ème Directrice des RH. Intéressant, non ? Je comprends que les journalistes n’aient pas bien compris l’information, même nous, nous y perdons. La preuve : les promotions des personnels possibles grâce à la LPR dont n’a pas bénéficié l’UHA, par défaut d’informations diffusées aux agents par le service RH…
3. Le site web, alimenté par des grosses têtes visiblement très bien informées ? Vous vous contentez de cibler, un subalterne, un échelon en-dessous, qui s’est laissé griser par la fougue de la jeunesse, idéaliste, espérant pouvoir changer les choses en interne, qui plus est, n’avait rien à y gagner personnellement, informaticien en composante. Mais en Californie, il serait embauché par les plus grands de la Tech…
4. Un collègue syndicaliste qui se bat pour des idéaux, a en effet été l’objet d’une mise à l’écart aveugle. Je connais très bien cette “affaire” puisque je l’ai accompagné tout au long de l’enquête administrative diligentée par le recteur (à la demande de qui ?) suite à des plaintes qui se sont révélées quelque peu “légères” et certaines même démenties. C’est trop facile de jeter l’opprobre sur un enseignant qui a en charge le respect de certaines règles de bienséance en cours. Alors que la majorité des étudiants est perturbée par une minorité et que l’administration ne veut « surtout pas faire de vague ». Tout enseignant, non pédago-démago peut se retrouver dans cette situation. Lui suspendu, éloigné du campus, d’autres restant présents et diffusant des informations fausses sans aucun respect du contradictoire, c’est hallucinant. D’autant plus qu’à l’heure actuelle, il n’y pas eu de conseil de discipline comme vous le prétendez, et il n’en est pas question. Un rapport administratif a été rendu, mais ni lui, ni la direction de sa composante n’en connait le contenu, il a été tellement caviardé qu’il est illisible, moi qui l’ai accompagné j’en suis témoin, c’est même une honte pour la défense. Comment voulez-vous que ce collègue reprenne son travail sereinement ? Allez savoir qui ça arrange, alors M. Anonyme, ça ne vous intéresse pas de savoir ?
5. Et le bouquet final, puisque vous, vous me semblez tellement bien informé. J’espère que vous n’aurez pas, à vous seul, les conclusions de l’enquête administrative de l’Inspection générale au sujet du décès de notre valeureux collègue. Tout de même, ce serait le comble. Puisque nous qui l’avons demandée en CA du 24 mars, devant le silence assourdissant des autres élus soumis à la gouvernance et qu’aujourd’hui encore nous, nous sommes obligés de nous battre et de convoquer les médias afin de faire respecter le fonctionnement des instances de dialogues social. D’ailleurs certains ont déjà abandonné et d’autres suivront, tellement nous sommes méprisés et dénigrés dans nos fonctions représentatives. Ce rapport de l’IGESR sera-t-il aussi caviardé ? Ça vous étonnerait ?
Enfin, c’est tellement facile de se cacher derrière l’anonymat alors que d’autres prennent des risques…pour en fin de compte comme vous dites : « voter pour le moins pire » ? Là-dessus, j’aurais voulu connaître le point de vue de quelqu’un qui s’investissait sans compter pour notre Université. Mais je n’en ai pas eu le temps, d’avoir l’avis personnel de notre regretté Directeur de la DNum. Parti trop vite mais pas dans l’anonymat, tout le monde le reconnaîtra, lui.
Enfin !!
Enfin quelqu’un ose monter au créneau !!
N’en déplaise aux moralisateurs qui regardent passer les trains.
Depuis le geste désespéré du chef de service de la DNum en mars dernier et de ses diverses conséquences, j’ai juste honte du silence assourdissant sur le sujet de tous les « gros bonnets » enseignants de l’établissement.
Curieux que ce pays !
Sous l’Ancien régime, les caricatures politiques sont des feuilles volantes exposées à la vue des passants. La Révolution de 1789 va multiplier ces images et la demande suscitée par l’actualité va être à l’origine d’un appareil de production organisé afin de multiplier les gravures et les caricatures qui peuvent « réveiller l’esprit public et faire sentir combien sont atroces et ridicules les ennemis de la liberté et de la république ». Cette aspect trouve son acmé et a pour cible les Prussiens, lors du siège de Paris en 1870, qui donnera la Loi du 21 juillet 1881 sur la liberté de la presse après la chute de l’empire. N’oublions pas la figure locale : Hansi, qui a été battu et laissé pour mort par les nazi en 1941 et trouvera refuge à Lausanne. En Alsace, à l’université de Haute-Alsace, où devrait régner la liberté académique, dans cette Alsace qui part son histoire a tellement été bâillonnée, lire de telles choses est terrible de nos jours, où règne la loi de la jungle sur les réseaux, de simples démentis n’auraient pas suffit. Combien de sites non officiels en France ? Combien de fausses informations diffusées tous les jours ? C’est malheureux, simplement irréel.