« Outrage sur personne dépositaire d’une mission de service public« . « R », militant écologiste de 64 ans, n’en revient toujours pas. Lui qui s’active hardiment auprès d’Alternatives Daweid, un collectif d’associations et de citoyens écologistes fustigeant les orientations actuelles du projet de ZAC Daweid, voulue par la communauté de communes de la région de Guebwiller (CCRG), sur une surface de 27,5 hectares de terre agricole. Le tout en promettant la création de 530 emplois.

Le délit, punissable par le Code pénal d’une amende de 7 500 €, assortie d’une peine de travail d’intérêt général, tient à une phrase maladroitement lâchée dans un commentaire d’une page Facebook, dans laquelle il est justement question de notre article publié en décembre, et consacré à l’adoption de la « Saur » comme nouveau distributeur de l’eau potable sur la région de Guebwiller, en lieu et place de « Caléo« , l’opérateur historique, à partir de 2027 : « …cette Comcom est une vraie dictature, malgré les auto-congratulations du bourgmestre sur sa page perso….le bouffon« .

Convoqué le 14 janvier 2026 à 9 heures au commissariat de Soultz, « R » prend la chose avec humour avant de pénétrer dans l’antre des pandores : « Je vais plaider pour un bracelet électronique car j’ai 9 chats à nourrir. », s’amuse-t-il auprès de ceux qui sont venus le soutenir.

Mais la procédure suit un cours immuable et la maréchaussée ne semble pas disposer à en démordre. Et pour cause, Marcello Rotolo, maire de Soultz, et actuel président de la Communauté de communes, est à l’origine de la plainte.

Interrogé par nos soins, le maire et président de la Communauté de communes affirme qu’il y a récidive, et que les avertissements lancés à l’insulteur sont restés lettre morte :

« …Les faits concernent des outrages répétés, de nature diverse et dirigés dans tous les sens, qui durent depuis de très longs mois. Certains de ces messages ont d’ailleurs été bloqués par le réseau social, ce qui n’a pas empêché la personne concernée de poursuivre ses agissements en publiant des commentaires à partir d’autres membres du réseau social.

À plusieurs reprises, je lui ai demandé par courriel de cesser ces comportements. Ces demandes sont restées sans effet et les faits se sont au contraire intensifiés ».

À un moment donné, de tels agissements ne peuvent plus être tolérés et l’intervention de la justice devient inévitable.

Dans une démocratie, la confrontation des idées est légitime et nécessaire, mais elle ne peut se faire que dans le respect des personnes. C’est précisément dans cet esprit que j’ai demandé que ces comportements cessent définitivement et qu’ils ne se reproduisent plus.

Il est également regrettable que certains cherchent à instrumentaliser cette situation à des fins étrangères aux faits eux-mêmes, notamment à des objectifs politiques de certains. Une telle récupération détourne le sens du débat, entretient les tensions,  porte atteinte à la sincérité de la discussion publique. 

Pour rappel, la démocratie repose sur le dialogue, le respect et la confrontation pacifique des idées.
Lorsque l’injure et la violence verbale remplacent l’argumentation et deviennent récurrentes, le débat public s’appauvrit et la confiance entre les citoyens se fragilise. 

En banalisant l’outrage, on affaiblit les institutions et l’on met en péril les fondements mêmes de la vie démocratique. 

C’est cela ma conviction et je sais qu’elle est partagée par de très nombreux concitoyens. 

L’interpellé de 64 ans, qui fait mention de son passé de paysan, plaide le désespoir et la colère, devant le rouleau compresseur économique qui menace d’abîmer continûment les ressources naturelles :

« A 64 ans, il vient de m’arriver, en moins d’un mois et pour les deux premières fois dans ma vie, des événements dont j’aurais bien pu me passer. Une première fois d’abord, en décembre, via les urgences, une semaine d’hôpital, pour problème très grave. Je faillis trépasser, j’ai survécu car très bien soigné. Ensuite l’autre première fois, et qui sera la dernière, est ce jour devant vous.

C’est le désespoir qui me mène en ces lieux, ce jour. Vous n’avez jamais entendu parler de moi et j’espère ne jamais revenir ici dans ces conditions.
Le désespoir me mène ici, pas juste pour moi, pour toute notre structure locale, le collectif Alternatives DAWEID, qui se bat contre une grande injustice, un rouleau compresseur mené par une ultraminorité dangereuse, pourtant élue. Depuis des années « nous » résistons à ce projet criminel de bétonisation avec l’agrandissement de la zone industrielle intercommunale.

Un crime contre la planète, un parmi d’autres mais ici c’est notre combat. Ce qui fut construit dans les années soixante est absolument dépassé de nos jours, terrifiant.

Moi l’ancien paysan, ayant passé tant d’heures dehors par tous temps, je connais la valeur de chaque cm2 de terre, et des micro-organismes, bactéries, champignons qui y vivent. Sans ces organismes pas de vie sur terre. Les couler sous le béton c’est tuer la vie.
Alors oui, sous le coup du désespoir j’ai prononcé un mot, celui de la colère aussi face à l’injustice méprisante de la personne qui me convoque ici. J’ai dérapé. En ligne oui.

Dans le dictionnaire de l’Académie Française, le mot « bouffon » n’est pas une insulte mais un dénigrement. Je suis ici pour outrage à magistrat, j’en conviens, et je tiens à ajouter que si j’ai eu des mots durs, ils étaient en réaction à l’outrage à la planète émanant de l’inutile projet de ZAC Daweid,soutenu par une faible minorité d’élus de la CCRG locale.

Je le redis, outrage à la Terre! J’ai connu le 1er magistrat depuis son enfance très catholique, très pratiquant, enfant de cœur jusqu’à sa majorité, et soit disant vrai chrétien. Un chrétien ne tue pas la nature. Ce monsieur l’a oublié. Une guerre ne saurait durer, et nous devons aller vers la paix, ici et maintenant. Je m’abstiendrai désormais de tout commentaire négatif public envers les élus, promesse de vieux scout (nul ne saurait être parfait).

Notre désespoir est réel, face à un projet fou, dépassé, alors que l’enquête publique a exprimé 96% d’avis »contre ». Notre crainte est réelle, notre colère est grande, justifiée, et la population nous soutient sans pouvoir rien faire. Nous sommes tristes pour cette nature, cette vie en danger, ce massacre programmé, cette atteinte à la planète.

Ma conscience écologiste est née il y a longtemps. C’était en 1974, le premier candidat écologiste à une élection présidentielle, René Dumont avertissait déjà du risque de pénurie d’eau potable dans les prochaines décennies. Cette année-là l’élection présidentielle voyait l’irruption sur la scène politique d’un nouveau mouvement, l’écologie. Je suis ici au nom de l’écologie, pour protéger la vie. Qu’il en soit ainsi ».

Les militants venus en renfort à ses côtés soutiennent que la destruction des milieux naturels s’apparente à un crime contre l’humanité. Et se demandent quels seront les prochaines victimes de ce qu’ils considèrent comme « une chasse aux sorcières écocitoyennes« , ou des « procédures baillons » destinées à les faire taire.

A l’heure où la chasse à l’écoterrorisme a occasionné nombre d’exactions violentes, et potentiellement létales, de la part des forces de l’ordre, comme Médiapart et Libération l’ont documenté au sujet de la mégabassine de Sainte-Soline, « l’affaire du militant de Daweid » n’est qu’un épisode local d’une fracture nationale entre élus gestionnaires et citoyens sentinelles des territoires.

À Soultz comme ailleurs, la frontière entre liberté d’expression et offense à l’autorité devient le miroir d’une tension plus large : celle d’une société qui peine à concilier urgence écologique et culture du dialogue qui prendrait réellement en compte la nécessité matricielle d’un changement de paradigme économique.

Car si l’outrage blesse, le silence, lui, étouffe — et c’est souvent dans ce silence que l’environnement disparaît, mètre carré après mètre carré.

Il appartient désormais aux responsables publics comme aux militants de faire vivre un (très) fragile espace démocratique où l’on peut encore tenter de s’entendre, avant que la justice ne devienne le seul lieu de rencontre qui reste, à l’exception de la guerre…

Un reportage effectué sur les lieux en mars 2023 par Max-Emilien Silva :

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