Illustration d’après © Ralph Hammann – Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Elle culmine à 100 mètres, triangulaire comme une voile posée sur le cœur de Mulhouse, la Tour de l’Europe. Cinquante-trois ans qu’elle trône au-dessus du centre-ville, symbole d’une ambition européenne oubliée, bâtisse de béton et d’acier qui a vu naître les Trente Glorieuses, traversé les crises économiques et refuse obstinément de basculer dans l’oubli.

Aujourd’hui, tandis que certains murs chancellent et que les finances s’ébranlent, la grande dame semble interpeller les candidats à la municipale depuis son ciel astral, à l’instar des rayons de lumière qui perçaient la nuit mulhousienne depuis son étage panoramique à l’occasion des festivités du 800 ans de la cité du Bollwerk.

Retour sur une histoire que tout Mulhousien connaît par cœur, mais que seuls les privilégiés ont vraiment vécue du haut de sa couronne.

1973 : quand Mulhouse voulait dépasser Milan

Il y a un demi-siècle presque jour pour jour, Émile Muller, le visionnaire maire de l’époque, et l’architecte François Spoerry rêvaient d’un gratte-ciel qui ferait tourner les têtes. Pas n’importe quel immeuble : le plus haut du Marché commun (l’ex Union européenne) !

Le projet initial prévoyait 130 mètres dans l’objectif de surclasser la fameuse Torre Pirelli de Milan, symbole des ambitions italiennes. Mais les ingénieurs ont fini par jeter l’éponge : les normes de sécurité pour les immeubles dépassant les 100 mètres faisaient grimper les coûts jusqu’aux nuages. Mulhouse s’est donc contentée de 100 mètres, ce qui reste respectable pour une cité industrielle souhaitant se reconvertir en capitale rhénane.

Comme l’explique Anne Saletes, présidente de l’association Vive la Tour de l’Europe : « La Tour est une grande dame qui a 53 ans maintenant. Elle a été terminée fin 1972, inaugurée en mai 1973. C’est effectivement un âge pour un immeuble qui est un âge peut-être un peu critique. À l’époque où elle a été construite, c’était vraiment l’ambition européenne de la ville de Mulhouse qui est située à une situation géographique aussi centrale, surtout à l’intérieur de l’Europe à cette époque-là. »

Les ascenseurs s’ébranlent le 30 avril 1969. La grue crécelle ses mécanismes. Des ouvriers montent, toujours plus haut. Et le 5 mai 1973, Émile Muller inaugure son joyau triangulaire, qui domine désormais le quartier de l’Europe comme un pharaon veille sur la vallée du Nil. Toutes proportions gardées. Le restaurant tournant du 31e étage, le fameux Tournant, devient aussitôt mythique. Des Alsaciens mariés qui s’enlacent au-dessus de la ville. Des hommes d’affaires qui scellent leurs contrats en admirant les trois frontières. Le béton, c’était fantastique…

Anne Saletes se souvient fort bien de ce prestige perdu : « Peu après sa construction, c’était vraiment the place to be dans Mulhouse, avec un restaurant de renommée internationale, Tournant, qui est situé au 31e étage. Un restaurant où, pour vous donner une idée, je pense que le temps d’un dîner, on faisait deux révolutions à peu près. Il y avait accès à la terrasse, avec un bar situé au niveau de la terrasse. Et il y a quelques personnes qui m’en ont parlé, avec les yeux un peu humides et des fantastiques fêtes qu’il y avait à l’époque, sur la terrasse de la Tour de l’Europe. »

« The place to be » de Mulhouse, un château fort pour l’habitat mixte

Ce n’était pas qu’un restaurant piqué dans le ciel. C’était surtout un projet urbain visionnaire, imaginé par Muller comme le cœur d’un nouveau Mulhouse. La Tour accompagnait un ensemble harmonieux : la Place de l’Europe, avec ses blasons en mosaïque de marbre, ses arcades à l’italienne, une agora rhénane censée incarner l’union continentale.

Le projet était audacieux : humaniser la verticalité. Montrer que 31 étages n’étaient pas une prison béton, mais une cathédrale des temps modernes.

Logements et bureaux s’imbriquaient au cœur de la structure. Professionnels et résidents côtoyaient la même cage d’escalier. Le projet était audacieux : humaniser la verticalité. Montrer que 31 étages n’étaient pas une prison béton, mais une cathédrale des temps modernes. François Spoerry l’avait conçue avec une masse thermique exceptionnelle, ces énormes pans de béton qui absorbent la chaleur du jour et la restituent doucement la nuit.

Anne Saletes souligne cette qualité : « On a une énorme masse de béton dans la tour qui quand même absorbe la chaleur et qui la restitue ensuite. On a une façade rideau. On a des fenêtres double vitrage, nec plus ultra en 72, 73 quand la tour a été construite. Maintenant, ce n’est plus tout à fait ça. Donc, l’immeuble n’est pas une passoire thermique. »

Et puis vint le label. En 2020, la Tour de l’Europe a reçu la distinction « Architecture contemporaine remarquable » jusqu’en 2120. Un siècle d’honneur.

Malheureusement, la vie a une drôle de manière de ricaner face aux bonnes intentions.

Les années sombres : quand l’Europe vacille

La fin des années 2000 a été un tremblement de terre pour la Tour. D’abord la crise des subprimes en 2008 : les professionnels qui louaient leurs bureaux dans la copropriété ont plié bagage. L’incendie de janvier 2010. Puis vint l’installation de la Zone franche au Coteau. Les derniers locataires commerciaux ont déserté pour les zones franches plus juteuses.

Chaque départ laissait des trous dans les charges à payer. Au milieu des années 2010, la Tour s’enfonce doucement dans l’ornière financière. Les fenêtres double vitrage craquent. La façade rideau vieillit. Les allèges ne sont plus ce qu’elles étaient.

Puis, événement surréaliste qui incarnerait à lui seul les malheurs de la copropriété : le dernier restaurateur du restaurant panoramique a eu l’idée lumineuse de couler 70 tonnes de béton sur le plateau tournant. Personne ne sait trop pourquoi. Un accès PMR, dit-on. Une évacuation sécurisée pour les personnes à mobilité réduite. Peut-être. Mais comment 70 tonnes de béton ont-elles montées jusqu’au 31e étage sans que personne ne s’en aperçoive reste un mystère digne de John Grisham.

Anne Saletes en rit avec une bienveillance teintée d’incrédulité : « Je me suis toujours dit que nous avions essayé de suicider Mme la maire, puisqu’elle était montée dans la couronne à l’époque où il y avait tout le béton… Le comment et le pourquoi, personne n’a jamais su comment le béton est arrivé sur le restaurant. 70 tonnes de béton ? Oui, apparemment, c’était vraiment 70 tonnes. On pensait que c’était 7. Donc, si j’ai bien compris, la décision de retirer le béton a été faite sur la base des 7 tonnes. »

La situation s’aggrave. Des charges qui explosent. Des impayés qui s’accumulent. Des appartements qui se vident lentement, remplacés par des investisseurs moins rigoureux, des marchands de sommeil qui cloisonnent les appartements en petits studios glauques…

Anne Saletes dénonce cet état de fait sans complaisance : « Il y a eu beaucoup d’exploitation. Oui, il y a de l’exploitation. Et puis il y a des gens qui sont très contents de trouver ce genre de logement. On ne peut pas les blâmer. Mais c’est vrai que parfois il y a des petites conversations qui se passent au bas de la tour qui ressemblent un peu à ce qu’on voit dans certaines séries. »

Mai 2022 : l’administrateur judiciaire grimpe au ciel

Voilà ce qu’on appelle une intervention d’urgence : le tribunal judiciaire confie la Tour à un administrateur judiciaire. La copropriété est en difficulté financière grave. Il y a des impayés massifs. Le syndicat ne parvient plus à assurer la conservation du bâtiment. Mesure ultime.

Anne Saletes explique ce mécanisme : « Un administrateur judiciaire est quelqu’un qui est nommé dans le cadre d’une copropriété en difficulté, donc comme la résidence Tour de l’Europe, qui est nommé sous décision du tribunal judiciaire pour remettre à flot les finances de la copropriété. Elle a tous les pouvoirs du conseil syndical. Mais bon, dans la mesure où il y a une seule personne qui prend les décisions, ça peut potentiellement aller un petit peu plus vite. Elle a quand même hérité d’une situation assez catastrophique. »

L’ascenseur — symbole de la modernité en 1973 — tombe en panne. Son remplacement coûte une fortune. Le chauffage collectif fait exploser les budgets. Les charges mensuelles frôlent les 500 euros par appartement : chauffage, eau chaude, sécurité 24h/24, ascenseur.

Anne Saletes contextualise ces charges apparemment exorbitantes : « Il y a le poste de sécurité. Il y a le chauffage, il y a l’eau chaude, ce qui n’est pas compris dans toutes les charges de tous les immeubles. Mais il y a beaucoup de gens à qui on parle qui disent « moi sur Strasbourg, ça m’arrive de payer autant », qui ont vécu ailleurs et qui disent « c’est pas excessif ».

Pourtant, quelques copropriétaires refusent de jeter l’éponge. Anne Saletes est de ceux-ci. Elle qui parle de son grand échalas de béton comme une mère parlerait d’un enfant malade, qu’on soignerait en dépit de son plein gré.

Des mécènes discrets sur la couronne

C’est une belle histoire dans la sombre histoire. En 2025, la radio P-node s’installe dans un appartement de cent mètres carrés du 31e étage. Pendant six mois, artistes, musiciens et auditeurs montent à la Tour pour des résidences, des concerts, des enregistrements. La Biennale de la photographie de Mulhouse expose ses photos dans le hall bas. Des propriétaires ouvrent leurs portes à la Maison du Patrimoine de Mulhouse.

Anne Saletes raconte cette mobilisation culturelle : « Ces propriétaires-là ouvraient leurs appartements à des petits groupes de 12 personnes qui étaient chaque fois émerveillées, à la fois des appartements, de la vue qu’il y en a, de l’ambiance aussi. Il y en a beaucoup qui m’ont dit : mais on s’y sent bien dans vos appartements. »

C’est ça aussi qui sauve une bâtisse : les regards humains. Les histoires vécues. La vie qui refuse de laisser tomber le béton.

2022-2025 : le sauvetage en trois actes

La Ville de Mulhouse, propriétaire du restaurant depuis 2019, décide que la matriache ne périra pas sous son règne. Elle lance un plan d’actions vigoureux.

Acte I : Soustraire le béton qui ceint la couronne. En octobre 2023, les engins de chantier se mettent au travail. Il faut enlever ce béton criminel. Et pas 7 tonnes, comme on l’avait cru. 70 tonnes ! Pendant des mois, les travailleurs picorent le béton. Le mécanisme tournant est ausculté. Miracle : il fonctionne toujours.

Acte II : La Ville se fait mécène obligé. Elle accumule les lots des mauvais payeurs. 17% de la copropriété appartient désormais à la municipalité. Dont ce magnifique ancien cabinet juridique de 300 mètres carrés, vide depuis plus de 10 ans. Charges payées régulièrement. Un des gros problèmes réglé : la municipalité ne faillera pas.

Anne Saletes soulève une question pertinente : « La mairie possède ce magnifique appartement combiné de sept lots entre les 22e et 23e étages qui est vide depuis plus de 10 ans. C’est une ancienne étude de Maître Tresch sur laquelle la mairie charge les impôts de nous, nos impôts, et qui n’est pas utilisé, qui n’est pas valorisé. »

Acte III : La rénovation, enfin. Une étude pour remplacer les trois murs rideaux (façades) est lancée. L’isolation thermique sera améliorée. Les réseaux (eau, électricité) seront modernisés. Un paysagiste travaille sur le « pied » de la Tour.

Anne Saletes rappelle l’urgence écologique : « La tour est un bâtiment qui au niveau énergétique est classé D. C’est une immense, une grosse masse thermique aussi. Et donc il y a tout intérêt à la réhabiliter, à la revaloriser, plutôt que d’aller construire du neuf sur des terres agricoles ou des terres qui seraient bien mieux laissées à la biodiversité. »

Et le restaurant ? Il rôde toujours à l’horizon

Fermé depuis 2019, le restaurant du 31e étage attend. Tout comme la terrasse panoramique à 360 degrés, qui n’accueille plus d’amateurs de grandes perspectives en plein air depuis… 1985 !

La Ville s’est résolue à un appel à projets lancé en 2024 pour un concept de restauration « lifestyle ». Restaurant, salon de thé, lounge bar. Ouverture prévue en 2025. On attend encore…

Anne Saletes insiste sur le potentiel collectif : « Il faudrait pouvoir engager, faire rêver un peu dans un projet un peu plus collaboratif, faire rêver les habitants. On a cet espace magnifique là-haut, avec une terrasse magnifique sur laquelle on pourrait mettre éventuellement des panneaux solaires. Il y a des tas de choses à faire. Déjà de faire participer les gens, tout de suite ça donne une autre vision de cette tour de l’Europe. »

Vieillir debout

La Tour de l’Europe, ce n’est pas juste une question de chiffres. De coûts. De charges impayées. D’administrateur judiciaire. De dettes. De rénovation de façade. C’est d’abord et surtout une structure qui refuse de mourir. Une poignée de résidents qui croient encore au bonheur en barre. Un restaurant mythique dont seuls les plus vieux gardent la mémoire chaleureuse. Des artistes qui montent à 31 étages pour créer.

Avec l’obtention du label « Architecture contemporaine remarquable », même les générations futures finiront par reconnaître la grandeur de ces trois murs rideaux triangulaires.

Anne Saletes rappelle enfin que la Tour ne peut pas être isolée du reste de la ville : « Il y a la tour, certes, le bâtiment, et la question de la situation financière de la tour de l’Europe. Mais il faut considérer qu’on est tout près du centre de Mulhouse, qu’on n’est pas au cœur, mais en périphérie de l’hypercentre de la ville et que la Tour de l’Europe serait un pôle d’attractivité formidable avec l’accès à la terrasse, le restaurant, quelques services de la mairie, ça va drainer du monde à Mulhouse et donc ça va bénéficier à l’ensemble des Mulhousiens et à l’ensemble du centre-ville. »

Elle lance un avertissement, mais sans désespoir : « Si on attend un investisseur et qu’on dit qu’il arrivera un jour, peut-être qu’on se retrouvera dans 50 ans dans les ruines de la Tour de l’Europe. »

Mais son ton n’est pas défaitiste. C’est un appel. Un appel aux futurs maires. Aux candidates aux élections municipales de mars 2026. Aux rêveurs d’altitude.

Alors que faire de la géante aux côtes triangulaires ? Une éléphante urbaine aux abords d’un cimetière architectural, ou une girafe repeuplant jovialement la savane rhénane des gratteurs de ciels ?

Merci à RadioWNE pour l’entretien avec Anne Saletes

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