Ancienne trésorière d’Anticor, et aujourd’hui vice-présidente de l’association Éthicpol, Graziella Stefana raconte comment elle a rompu avec la grande organisation anticorruption, et pourquoi elle continue le combat autrement, usant d’un parler-franc qui tranche avec les précautions de langage habituelles du milieu associatif.

Aujourd’hui vice-présidente de l’association Éthicpol, dont le siège est basé dans les Bouches-du-Rhône, elle fut d’abord une ancienne syndicaliste au sein de la célèbre et bicentenaire multinationale mulhousienne du textile, DMC.

D’Anticor à la rupture : une affaire de transparence

Fondée en juin 2002 par Éric Halphen et Séverine Tessier, dans le sillage de l’accession au second tour de Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle de 2002, Anticor se présente comme une association apolitique regroupant « des citoyens et des élus de toutes tendances politiques engagés pour faire respecter les exigences démocratiques non partisanes ».

Sur le papier, le programme est séduisant. Dans les faits, selon notre interlocutrice, la réalité a progressivement divergé. Elle a rejoint Anticor après 2008, d’abord comme référente locale, montant plusieurs dossiers. Puis elle devient trésorière du conseil d’administration national.

Les faits d’arme de la structure sont significatifs. Il y a en 2011 la plainte déposée dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris sous le mandat de Jacques Chirac. Et des enquêtes sur des personnalités politiques de premier plan, notamment contre l’ancien président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand, le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti ou encore le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler.

Pour ce qui la concerne, elle se chargera notamment de l’affaire de l’association de soins et d’aide de Mulhouse et environs (ASAME) en 2020.

Mais c’est là que les choses se compliquent pour la militante anticorruption. « Quand on est venu me chercher, car c’est eux qui m’ont sollicitée, je n’ai pas postulé, j’ai posé une seule condition : je veux un expert-comptable et un commissaire aux comptes. Sans ces deux-là, je refuse. »

Elle obtient satisfaction, du moins en apparence. Sur les documents qu’elle consulte, rien de douteux dans les flux qu’elle supervise directement. Mais autour d’elle, l’opacité règne. « C’était les relations difficiles avec la présidente, à l’époque vice-présidente, qui noyautaient tout. Même au niveau du bureau, c’était difficile d’avoir des informations. »

L’élément déclencheur pour elle est l’apparition d’un donateur mystérieux, dont les versements successifs – 5 000 euros dans un premier temps, puis 20 000 euros – avaient été dissimulés au conseil d’administration.

Cette affaire, qui avait déjà défrayé la chronique dans la presse, concernait un homme d’affaires dont les activités étaient, pour citer la formule de Wikipedia, « en principe contraires au positionnement et à l’éthique de l’association, tant en matière de transparence, de corruption et de lutte contre les paradis fiscaux ». Le dernier versement représentait à lui seul 7 % du budget annuel de l’association, alors évalué à 298 000 euros.

« On s’est retrouvés dix administrateurs sur vingt et un à avoir le même sentiment. On s’est dit qu’on allait se mettre ensemble, dénoncer tout ça, et refaire de nouvelles élections. Eh bien non : ils ont décidé de nous virer. »

Le généreux donateur a depuis été identifié par divers médias comme étant Hervé Vinciguerra, un proche de Arnaud Montebourg, également soutien du média Blast de Denis Robert.

Une dérive partisane problématique

Au-delà des questions financières, c’est une dérive politique qui, selon elle, a achevé de convaincre ces administrateurs dissidents de partir. « L’association a commencé à changer. », lâche-t-elle. « J’ai vu la présidente faire une conférence de presse avec [parmi d’autres personnalités] une responsable politique de LFI. Pour moi, ça marque politiquement quelqu’un. Quand on défend la veuve et l’orphelin, on ne s’affiche pas comme ça. »

Il s’agissait en 2023 de l’ex-députée Raquel Garrido, proche de Jean-Luc Mélenchon, avant d’être exclue du mouvement insoumis à l’occasion des élections législatives de 2024.

Elle note également une croissance suspecte des effectifs : « On ne passe pas de 3 500 à 10 000 membres en cinq ans sans qu’il y ait des gens qui arrivent tout d’un coup. » Anticor revendique en effet aujourd’hui 10 300 adhérents et 80 groupes locaux.

Pour elle, une partie de cet afflux s’expliquerait par un soutien organisé de syndicats et de partis politiques de gauche – ce qu’Anticor dément officiellement, se réclamant d’une stricte apartisanité.

Cette tension interne n’est pas un secret : selon Wikipédia, « en 2020, des tensions internes conduisent un tiers des administrateurs de l’association à « démissionner » en dénonçant ce qu’ils estiment être une ‘politisation de l’organisation ». Notre interlocutrice faisait partie de ce tiers-là.

Éthicpol : repartir de zéro

Après un passage par une autre structure, l’association « AC Anticorruption », qu’elle quitte après un an pour les mêmes raisons, elle retrouve d’anciens membres d’Anticor partis pour des motifs similaires et regroupés dans le 13e arrondissement de Marseille. Ensemble, ils fondent Éthicpol.

L’association est modeste, « une centaine de membres », mais revendique une ligne claire : aucun financement partisan, aucun appui syndical, une totale indépendance. « On n’a pas l’apport des syndicats, on n’a pas l’apport des partis politiques. Et on ne va pas les chercher. ». Un paradoxe pour l’ancienne syndicaliste.

Elle-même en est vice-présidente, responsable du pôle juridique et de la communication, aux côtés du président. Son mode opératoire est méthodique : pas de plainte sans éléments tangibles, pas d’action sans validation du conseil d’administration. « Je ne fais jamais rien si je n’ai pas les éléments et si je n’ai pas établi qu’ils méritent d’aller plus loin. »

Principales sources : les rapports des chambres régionales des comptes, les signalements de conseillers municipaux qui contactent l’association discrètement, et les lanceurs d’alerte, que la loi, selon elle, protège encore trop mal. « Demain, il parle, il est viré. La loi sur les lanceurs d’alerte ne défend pas le lanceur d’alerte. Alors si quelqu’un ne veut pas apparaître mais veut nous parler, il n’apparaîtra jamais. Moi, je prendrai les coups pour lui. »

Un exemple concret : la commune de Pelissanne, dans les Bouches-du-Rhône, où un lanceur d’alerte a révélé à l’association qu’une commune de 10 000 habitants disposait de 55 véhicules de fonction. « C’est sorti, et repris par la Cour régionale des comptes, parce qu’il est venu me voir. Et c’est comme ça que j’ai pu monter le dossier et le passer au tribunal. »

L’agrément : le nerf de la lutte

Éthicpol ne dispose pas encore de l’agrément anticorruption qui permettrait à ses membres d’agir comme partie civile dans des affaires judiciaires. Cet agrément, accordé par le Premier ministre pour une durée de trois ans, est le sésame indispensable pour peser dans les procédures pénales. Anticor l’a lui-même perdu en juin 2023 après une décision de justice, avant de le récupérer en septembre 2024, sous la signature de Gabriel Attal.

Éthicpol contourne provisoirement l’obstacle en cherchant à obtenir un agrément environnemental, dont les conditions d’attribution sont réputées plus accessibles. L’association dispose d’un dossier à dimension environnementale, qui lui permettrait, si l’agrément est accordé, de se constituer partie civile sur ce terrain-là. Le dossier est en cours de préparation pour dépôt auprès de la préfecture compétente.

Un combat de longue haleine

Ce qui frappe dans ce récit, c’est moins la stratégie juridique que la dimension humaine et militante de la démarche. Cette femme, fille d’immigrés qui a grandi en apprenant que lire et se battre pour ses droits était une victoire en soi, applique au combat contre la corruption la même ténacité qu’elle a mise dans sa carrière syndicale. « Pendant quarante ans, je me suis fait taper dessus par une direction, par d’autres syndicats. Mais quand j’avançais, ils avançaient aussi. »

Elle observe avec lucidité le paysage de la société civile anticorruption française -Anticor, Transparency International, Sherpa- et pointe un risque de confiscation par les « grosses structures » au détriment des associations locales qui « travaillent bien mais n’ont pas les moyens financiers ». « Ce n’est pas bien que les soutiens aillent uniquement à trois associations. Parce que ça empêche toutes les autres d’avancer. »

Éthicpol n’a pas vocation à concurrencer frontalement Anticor. Mais elle entend occuper un espace que sa cofondatrice juge vacant : celui d’une anticorruption de terrain, ancrée dans le local, sans allégeance politique et sans omerta interne.

À travers un courrier adressé au Premier président de la Cour de cassation en avril 2026, l’association Ethicpol affirme un positionnement clairement inscrit dans la défense des institutions judiciaires comme pilier de la lutte anticorruption.

En mettant en avant à la fois le sous-dimensionnement de la magistrature française, et les pressions croissantes exercées sur les juges, elle lie directement l’efficacité de la lutte contre la corruption à la protection concrète de ceux qui la mettent en œuvre.

Le choix de dédier son “Prix Éthique” à des magistrats menacés, Ethicpol se présente moins comme un contre-pouvoir que comme un acteur de soutien à l’État de droit, cherchant à légitimer et renforcer l’action judiciaire face aux critiques et aux tentatives de délégitimation qui se multiplient dans le débat public.


L’association invite toute personne disposant d’informations sur des faits de corruption locale à la contacter, avec garantie de confidentialité pour les sources. Mail : contact@ethicpol.com Téléphone : 06 50 99 46 18