Crédit photo : Jackie Ramirez / Pixabay

Un flot massif de haine en ligne s’est déversé sur notre page Facebook, à l’occasion d’un article relatant le rassemblement mulhousien de soutien à l’endroit d’Anasse Kazib, et plus surement en défense de l’État de droit.

Cette avalanche de commentaires venimeux, ce dégorgement de bêtise et de haine, qui nous laisse pantois par sa nature décomplexée, dit surtout la pauvreté du débat public, et la médiocrité des esprits, dès lors que des principes fondamentaux qui régissent et définissent les droits et libertés (y compris celles de légions d’idiots en roue libre) sont gravement mises en cause.

L’enjeu et la procédure en cours

Pour résumer l’enjeu : la plainte initiale contre le militant date de janvier 2024, et provient de l’association « Jeunesse Française Juive ». Anasse Kazib est poursuivi pour « apologie du terrorisme » à la suite de plusieurs tweets publiés le 7 octobre 2023 (en compagnie d’un certain Félix C.), dans lesquels il exprimait son soutien à la « résistance palestinienne » et qualifiait Israël d’« État colonialiste ».

Une des formulations relevées dans le dossier passe également par une réponse à Ursula von der Leyen (présidente de la Commission européenne), avec l’expression « ils se tiennent au côté du boucher » [B. Netanyahou NDLR].

Tandis que son procès était fixé en date du 26 juin, au Tribunal judiciaire de Paris, on apprenait hier que les juges de la 10ᵉ chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris ont décidé de faire droit à une question prioritaire de constitutionnalité, déposée par la défense, laquelle dénonce une « instrumentalisation » de la justice par l’association Jeunesse française juive pour « faire taire les soutiens de la Palestine ».

Le procès pour apologie de terrorisme est donc renvoyé à une date inconnue dans l’attente que la Cour de cassation, et éventuellement le Conseil constitutionnel, se prononcent sur la QPC posée par la défense d’Anasse Kazib.

Les sous-doués branlent du ciboulot

En revanche, s’agissant de notre article, paru le 25 juin dans nos colonnes, entre moqueries sur le nombre de participants, insultes à répétition et sous-entendus identitaires, aucune amorce de critique politique dans le « corpus », mais un réflexe de meute renforcé par le sentiment d’impunité procuré par le réseautage en ligne.

Entre les péremptoires dénigrements, allant du classique « Ridicule », « Pathétique », « Bande d’imbéciles », ou plus hardiment « Saloperie », jusqu’à « Virer cette gangrène » : toute une efflorescence de qualificatifs ignominieux qui énoncent assez nettement le niveau d’échange et de discussion, et presque rien du problème de fond qu’illustre les accusations délirantes portées contre Anasse Kazib, à propos duquel, par ailleurs, on n’est pas du tout sommé d’être en accord sur le fond.

La première ligne d’attaque des vociférateurs consiste donc à minimiser l’événement. « Ils sont même pas 15 ! », « 9 gars », « Rassemblement de 10 pelé » : le nombre devient alors l’argument principal, comme si la légitimité d’une mobilisation se mesurait à l’œil nu, au comptage approximatif et au ricanement.

S’il y a peu de monde, cela veut dire que ça ne compte pour rien ; s’il y a des drapeaux, c’est communautariste (d’autant que « En France le seul drapeau qui doit flotter est le drapeau Bleu Blanc Rouge de la France », au demeurant pourquoi y trônerait-il en majesté, puisque c’est précisément la France qui est en cause ?).

S’il y a des syndicats, à commencer par la CGT, c’est que les chars de Moscou sont à nos portes, sans doute téléguidés par une armée de « feignants » qui ne veulent pas travailler !

On reconnaît de ce fait la grande école du commentaire désinhibé en ligne, qui confond bien souvent ses obsessions onanistes et racistes avec de la pignolade de salle de garde, quand la justice demande à l’un ou l’autre de ses disciples de venir s’en expliquer devant un tribunal !

Cette manière de réduire un rassemblement à sa seule taille (ou au type de participants : « y a que des vieux »), évite soigneusement la question politique posée par le soutien à un militant syndical et politique accusé de manière infamante.

Mais la dérive ne s’arrête pas à la laideur des moqueries. Plusieurs commentaires glissent vers l’attaque frontale, le mépris social et la disqualification globale : « cas sociaux profiteurs », « tous tjrs la même dégaine les kasos », « cour des miracles ».

D’autres franchissent un seuil supplémentaire en installant une hostilité plus explicitement identitaire, comme « Les dhimmis » ou « la France a malheureusement changé le drapeau n’a rien à faire ici ». Là, on ne critique plus un rassemblement ; on désigne des personnes, des symboles et, ce faisant, la légitimité à pouvoir revendiquer dans l’espace public.

La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force.

Le plus frappant reste toutefois la facilité avec laquelle certains commentaires naturalisent l’amalgame entre l’engagement politique (et/ou l’origine ethnique) et la menace pénale. « À condamner pour propos terroristes et soutien aux terroristes », écrit ainsi une internaute à propos de Anasse Kazib, pendant que d’autres donnent à voir une condamnation certaine sans le moindre dossier, sans nuance et sans démonstration.

On ne discute plus d’une incrimination contestée ; on la propage par réflexe, comme si le simple mot « terroriste » suffisait à emporter et clore le débat.

Pour autant, cette diarrhée lexicale est surtout révélateur d’un climat. Le désaccord n’y prend presque jamais la forme d’une argumentation, mais celle d’un mépris en série, d’un sarcasme pavlovien et d’une violence verbale assumée.

Les défenseurs de l’État de droit sont traités au mieux comme des naïfs, au pire comme des complices, simplement parce qu’ils refusent de laisser une accusation pénale disproportionnée, fondée manifestement sur un délit d’opinion, devenir un motif de disqualification politique.

À ce rythme-là, le débat public ne se dégrade pas : il fait « pschitt », comme disait un célèbre ancien Président de la République, délinquant notoire, et spécialiste ès « bruit et odeur ».

Au fond, ces commentaires attestent surtout d’une chose : l’incapacité de certains à répondre autrement qu’en rabaissant, en insultant ou en essentialisant.

Le soutien à Anasse Kazib et la dénonciation d’une caractérisation abusive de l’incrimination terroriste n’ont pas suscité de débat sur le principe d’un usage extensif, et abusif, de la notion de « terrorisme » produit par des choix politiques de gouvernements de droite comme de gauche, mais une réaction réflexe de rejet de nombreuses personnes, dont une fraction s’exprime ouvertement sur notre page Facebook, ou ailleurs.

C’est peut-être cela, la vraie faiblesse du camp de la clameur : quand il n’a plus d’arguments, il lui reste seulement le bruit, et l’odeur, de son humanité putréfiée.