Une mobilisation unitaire dans tout le Haut-Rhin
À quelques heures des défilés, les syndicats alsaciens entrent dans ce 1er mai 2026 plus remontés que jamais. À Mulhouse, le rassemblement intersyndical est convoqué à 10h place de la Bourse, sous le mot d’ordre « Du pain, la paix et la liberté » — un appel signé par la CGT, la CFDT, FO, la FSU, Solidaires et les organisations de jeunesse. Le même dispositif est attendu à Colmar et à Strasbourg, reproduisant la dynamique de 2025, qui avait rassemblé près de 6 000 personnes en Alsace.
Cette année, la mobilisation dépasse le simple rituel commémoratif. Elle porte une revendication d’actualité brûlante : la défense du 1er mai comme seul jour férié obligatoirement chômé et payé pour tous les salariés, un statut que le gouvernement Lecornu a failli faire sauter par voie parlementaire, avant de reculer sous la pression.
Dans le Haut-Rhin, la réaction la plus symbolique est venue de la CFTC départementale : lors de son congrès réuni le 18 avril au Parc-Expo de Mulhouse, 250 militants ont réaffirmé « haut et fort » leur opposition à toute libéralisation du travail ce jour-là. La CFTC est la deuxième confédération du département derrière la CFDT — sa prise de position pèse localement.
Le gouvernement recule… mais pas vraiment
La séquence politique de ces dernières semaines laisse les syndicats dans un état de vigilance mêlée d’incrédulité. Une proposition de loi, portée par des sénateurs centristes et soutenue par l’ensemble de la droite, devait autoriser boulangers et fleuristes à faire travailler leurs salariés le 1er mai.
Face à la menace d’une motion de censure de toute la gauche et à une lettre commune des huit confédérations syndicales au Premier ministre, Sébastien Lecornu a repoussé la commission mixte paritaire qui aurait assuré l’adoption du texte, après une rouerie parlementaire, dont la Vème République est riche, fomentée par Gabriel Attal, via la motion de rejet préalable.
Pour « calmer le jeu » — sans que cela soit garanti, comme le note avec ironie notre consœur Sandrine Foulon dans Alternatives Économiques — le Premier ministre a promis un projet de loi gouvernemental pour une application en mai 2027, avec salariés volontaires et rémunération doublée. Ce qui, soit dit en passant, est déjà obligatoire en droit actuel. La retraite est donc partielle, et conditionnée : le dossier reste ouvert.
L’aberration juridique : demander à l’inspection de fermer les yeux
Mais le vrai scandale de 2026 réside dans un communiqué de presse publié le 17 avril par Matignon. Le Premier ministre a en effet annoncé que les services de l’État recevraient des consignes pour que les boulangers-pâtissiers et fleuristes artisanaux ne souffrent d’aucune conséquence en cas d’ouverture. En clair : le gouvernement demande à l’inspection du travail de ne pas appliquer le Code du travail. Un communiqué de presse a été publié le 17 avril en ce sens par Matignon.
La portée juridique de cette injonction est nulle, et ses auteurs le savent pertinemment. L’inspection du travail est un corps de contrôle indépendant, qui n’est pas tenu de suivre les instructions de l’exécutif. Le Code du travail n’ayant pas été modifié, l’ouverture le 1er mai reste une tolérance sans base légale, « pouvant exposer à des sanctions relevant de l’appréciation de chaque agent de contrôle », comme l’ont clairement établi plusieurs cabinets juridiques.
La souffrance au travail des inspecteurs a été récemment abondée dans un rapport que le ministère n’a pas souhaité rendre public. On y évoque notamment la surcharge de travail, le manque d’effectifs, et « la perte de valeur des inspecteurs qui les exposent à un danger grave imminent, et les poussent à des tentatives de suicides voire des suicides ».
Mais le corps administratif étant déjà « à l’os », et ses agents privés de soutien gouvernemental, aussi bien que de sens dans leurs tâches, de sorte que la souffrance au travail des inspecteurs a été récemment abondée dans un rapport que le ministère n’a pas souhaité rendre public. On y évoque notamment la surcharge de travail, le manque d’effectifs, et « la perte de valeur des inspecteurs qui les exposent à un danger grave imminent, et les poussent à des tentatives de suicides voire des suicides« .
La Cour de cassation avait déjà tranché dans une affaire de vidéoclub ouvert le 1er mai en 2006 : l’interdiction est clairement signifiée.
Cette situation n’est pas entièrement nouvelle. Pendant des années, une note ministérielle de 1986 permettait officieusement aux boulangers disposant d’une autorisation d’ouverture dominicale de faire travailler leurs équipes le 1er mai. Mais en mars 2025, le ministère du Travail lui-même avait officiellement mis fin à cette tolérance, confirmant que le 1er mai devait être chômé pour les salariés, « point final ».
Les boulangers qui avaient ignoré cet avertissement et ouvert le 1er mai 2025 ont reçu des amendes de l’inspection du travail. Un an plus tard, l’exécutif fait volte-face et demande aux mêmes inspecteurs de renoncer à leurs prérogatives ! Selon Public Sénat, le Premier ministre a donc indiqué que : « aucun contrôle de l’inspection du travail n’est à prévoir cette année », et selon le site Vie-publique.fr : « une instruction va être donnée en ce sens aux services de l’État ».
Qui est « artisan » ? Personne ne le sait vraiment
L’autre béance de ce dispositif est sa définition floue du bénéficiaire. Le communiqué de Lecornu vise les « boulangeries-pâtisseries et fleuristes artisanaux » — mais le gouvernement n’a fourni aucun critère permettant de qualifier une entreprise d’artisanale. Une chaîne de boulangeries franchisées est-elle « artisanale » ? Une fleuriste employant dix salariés entre-t-elle dans le périmètre ? Qu’en est-il d’un commerce qui se revendique artisan sans être immatriculé à la chambre des métiers ?
Le décret qui devait être publié dans la foulée de la proposition de loi donnait, lui, un avant-goût de ce que « artisanal » aurait pu signifier en pratique : l’extension de l’autorisation aux pâtisseries, confiseries, chocolateries, glaciers, fromageries, poissonneries, primeurs, jardineries, cinémas et salles de spectacle. La question posée par notre confrère Alternatives Économiques s’impose alors : « Est-il impossible d’acheter des sorbets au citron ou un kilo de pommes la veille ou le lendemain ? ». Et si ces commerces ouvrent, au nom de quoi les supermarchés ne revendiqueraient-ils pas le même régime ?
Le « volontariat » est purement illusoire, car la nature même du contrat de travail rend impossible un principe d’égalité ou de consentement non vicié : l’employeur seul dispose, contrôle et sanctionne. L’employé exécute. Telle est la loi d’airain du rapport social au travail, matérialisé en particulier dans le principe de subordination, qui institue le rapport salarial lui-même.
Un engrenage, pas une exception
C’est le sens profond de l’opposition syndicale, relayée à Mulhouse comme partout en France. Mettre le doigt dans l’engrenage, c’est accepter collectivement que le travail soit banalisé ce jour-là, puis étendu progressivement à l’ensemble des secteurs ; que le « volontariat » des salariés soit illusoire ; et que les horaires atypiques — près de la moitié des salariés travaillent déjà occasionnellement le soir, les samedis et dimanches — s’installent durablement.
Le « volontariat » est illusoire, car la nature même du contrat de travail rend impossible un principe d’égalité ou de consentement non vicié : l’employeur seul dispose, contrôle et sanctionne. L’employé exécute. Telle est la loi d’airain du rapport social au travail, matérialisé en particulier dans le principe de subordination, qui institue le rapport salarial lui-même. Comme on le voit dans le schéma ci-dessous :

En Alsace, le droit local ajoute une dimension supplémentaire à ce débat : la région bénéficie d’un régime concordataire qui rend obligatoirement chômés et payés treize jours fériés — contre onze en droit commun — dont le Vendredi Saint et la Saint-Étienne. Cette exception locale, héritée du droit allemand et maintenue depuis 1919, est jalousement défendue. Elle illustre précisément ce que le mouvement syndical veut préserver à l’échelle nationale : des conquêtes sociales acquises de haute lutte, et inscrites dans le droit, pas dans les communiqués de presse !













