La presse a évi­dem­ment ren­du compte des céré­mo­nies qui se sont dérou­lés devant nos monu­ments aux morts à l’occasion de l’Armistice du 11 novembre, qui acta la fin ide la Pre­mière guerre mon­dial (1914–1918). Et, comme d’habitude la sin­gu­la­ri­té alsa­cienne de cette sin­gu­la­ri­té ne fut pas évo­quée. Gloire aux « poi­lus », nom don­né aux com­bat­tants fran­çais de cette bou­che­rie… mais ne pou­vant être appli­qué aux Alsa­ciens qui étaient enrô­lés dans l’armée du pays qui était le leur à ce moment de l’histoire.

Ber­nard Witt­mann, né en 1948, est ingé­nieur IPF, il est très tôt pas­sion­né par l’his­toire, la culture et la poli­tique alsa­ciennes. Ses pre­miers articles poli­ti­co-his­to­riques remontent à 1969, année de son adhé­sion au Cercle René Schi­ckele – Schi­ckele Kreis, fon­dé en avril 1968.

Voi­ci le texte qu’il avait écrit il y a quelques années pour pro­tes­ter contre les mani­pu­la­tions visant nos Feld­graue, géné­ra­le­ment absents des céré­mo­nies de com­mé­mo­ra­tion du 11/11, et l’emploi de l’ex­pres­sion « Mal­gré-nous » qu’on cherche à leur appliquer :

En Alsace, la mani­pu­la­tion de l’histoire fait par­tie d’une cer­taine « nor­ma­li­té ». Chez nous, plus qu’ailleurs, elle est un enjeu poli­tique majeur. Le bidouillage de notre pas­sé est même par­fois repris au plus haut niveau de l’État. C’est grave ! En effet, on se sou­vient qu’en 2009, dans son dis­cours du 11 novembre devant l’Arc de Triomphe, le pré­sident Sar­ko­zy, pour évo­quer le cas des Feld­graue alsa­ciens-lor­rains de la pre­mière guerre mon­diale, avait employé le terme de « Mal­gré-nous », une révi­sion de l’histoire qui confine au néga­tion­nisme ! Mais les DNA ne trou­vèrent pour­tant rien à redire à cette ins­tru­men­ta­li­sa­tion de l’histoire.
En effet, si le terme de Mal­gré-nous est tota­le­ment juste et légi­time appli­qué à nos sol­dats de la der­nière guerre enrô­lés de force dans la Wehr­macht, il ne l’est abso­lu­ment pas pour les 380 000 sol­dats alsa­ciens-lor­rains, dont 250 000 Alsa­ciens, de l’armée impé­riale de 1914–1918 qui ont effec­tué loya­le­ment leurs obli­ga­tions mili­taires dans l’armée du pays dont ils étaient les citoyens. En effet, en 1871, aux termes de l’article pre­mier du trai­té de paix de Frank­furt, la France cédait l’Alsace-Lorraine « à l’Empire alle­mand qui pos­sè­de­ra ces ter­ri­toires à per­pé­tui­té, en toute sou­ve­rai­ne­té et pro­prié­té » !
Cette situa­tion fut alors recon­nue et enté­ri­née par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale. De plus, en 1914, après près d’un demi-siècle d’appartenance à l’Empire, qui fut une période faste pour le pays, il est bon de le sou­li­gner, l’intégration des Alsa­ciens-Lor­rains était en voie de réa­li­sa­tion. Très peu d’entre eux son­geaient encore à un retour à la France qui n’était géné­ra­le­ment plus qu’un sou­ve­nir en Alsace : aux élec­tions de mai 1911 pour le Land­tag, la coa­li­tion de tous les par­tis fran­co­philes ne ras­sem­bla que 3,2% des voix, soit moins de 10 000 suf­frages !!! C’était alors le poids du « par­ti fran­çais » en Alsace !
D’ailleurs, les Alsa­ciens ne vou­laient pas de cette guerre. Ils étaient soli­daires de l’Empire, mais sans pour autant éprou­ver de l’animosité contre la France : « les 250 000 enrô­lés (alsa­ciens) dans l’armée alle­mande acceptent leur condi­tion par loya­lisme et par sen­ti­ment du devoir au dra­peau » écrit, fort jus­te­ment, Ber­nard Vogler. Pour preuve, à l’ordre de mobi­li­sa­tion, tous rejoi­gnirent leur caserne.
 Seuls quelques mil­liers (la pro­pa­gande fran­çaise avan­ce­ra le chiffre de 17 650) se por­te­ront enga­gés volon­taires en France, encore s’agissait-il pour la plu­part « d’engagés » dou­teux car recru­tés par­mi les otages alsa­ciens (dont l’armée fran­çaise s’était empa­rée en 1914 lors de ses pre­mières per­cées) et dans les 153 camps répar­tis en France où étaient inter­nés les civils alsa­ciens et les étran­gers indé­si­rables (Han­si et Wet­ter­lé fai­saient par­tie des « ser­gents-recru­teurs »).
Et durant la guerre, les Feld­graue alsa­ciens-lor­rains se bat­tront pareille­ment que les autres sol­dats Alle­mands ; ils comp­te­ront dans leurs rangs, pro­por­tion­nel­le­ment, autant de tués (50 000), de bles­sés ou de muti­lés (150 000) et de pri­son­niers que dans le res­tant de l’armée impé­riale. Quant à ceux qui furent enga­gés sur le front Ouest, et ils furent quelques dizaines de mil­liers contrai­re­ment à ce que pré­ten­dra la pro­pa­gande fran­çaise, à peine quelques cen­taines d’entre eux firent défec­tion en pas­sant du côté fran­çais. 
En 1918, les auto­ri­tés fran­çaises, conscientes de la ger­ma­no­phi­lie qui régnait alors par­mi nos Feld­graue et crai­gnant les inci­dents, leur inter­di­ront le retour en Alsace. Aus­si déci­dèrent-elles de les par­quer de l’autre côté de la fron­tière jusqu’à l’achèvement com­plet des céré­mo­nies de la « Libé­ra­tion », orches­trées dans les dif­fé­rentes villes alsa­ciennes sous l’autorité des gen­darmes et de l’armée fran­çaises. En Alsace, la « Révo­lu­tion de Novembre », dont les racines puisent dans le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire alle­mand, avait don­né nais­sance aux Conseils ouvriers et sol­dats (Sol­da­ten- und Arbei­terräte) qui avaient mon­tré leur orien­ta­tion clai­re­ment ger­ma­no­phile (notam­ment en inter­di­sant les dra­peaux tri­co­lores et en exi­geant un plé­bis­cite). Et même après 1919, nom­breux furent les anciens Feld­graue qui gar­de­ront la nos­tal­gie du Reichs­land et l’exprimeront (à peine libé­rés, on les obli­gea à suivre des stages de « réédu­ca­tion patrio­tiques » en France de l’intérieur, offi­ciel­le­ment pour qu’ils apprennent le fran­çais). A l’issue de leur démo­bi­li­sa­tion, ne vou­lant pas ren­trer dans une Alsace fran­çaise, 1500 d’entre eux choi­sirent l’exil volon­taire en Alle­magne. 
Après 1920, beau­coup iront ensuite gros­sir les rangs des mou­ve­ments com­mu­niste (qui deman­dait la sépa­ra­tion avec la France) et auto­no­miste nais­sants. Alors, et sans por­ter de juge­ment de valeur sur leur atti­tude, on com­prend bien que leur appli­quer le terme de « Mal­gré-nous », est une mani­pu­la­tion gros­sière de l’histoire, un détour­ne­ment de sens, un tra­ves­tis­se­ment fla­grant de la véri­té his­to­rique. 
Évi­dem­ment, nos Feld­graue, qui n’étaient autres que nos grands-pères, posaient un pro­blème à la France car leur his­toire n’était pas en confor­mi­té avec le grand « roman natio­nal » patrio­tique qu’on vou­lait for­ger. On use­ra alors d’un autre bidouillage pour contour­ner cette véri­té en disant que der­rière leur uni­forme Feld­grau « bat­tait un cœur fran­çais » !! (A‑t-on radio­gra­phié leur cœur pour pou­voir affir­mer cela ??).
Et pour confor­ter cet énorme bobard, à par­tir de 1920, des patriotes de la région de Metz et le clan des acti­vistes fran­co­philes conduits par Han­si, l’abbé Wet­ter­lé (« Sou­ve­nir fran­çais », asso­cia­tions d’anciens com­bat­tants fran­çais etc.), usèrent un court temps du terme « Mal­gré-nous » ; mais cet emploi fut tout à fait mar­gi­nal et fai­sait beau­coup sou­rire. Aus­si ne fut-il plus guère employé par la suite, même dans les milieux les plus fran­co­philes.
Plus récem­ment, pour pré­sen­ter le Mémo­rial de Schir­meck, nos his­to­riens « offi­ciels » déter­re­ront à nou­veau ce terme pour mettre en confor­mi­té nos Feld­graue avec la mytho­lo­gie de l’Alsace fran­çaise qu’on vou­lait y racon­ter afin de mieux l’insérer dans le récit patrio­tique de la France (pré­sen­tée comme une éter­nelle conti­nui­té toute d’unité). Cette his­toire-là s’affranchit évi­dem­ment de toute approche « véri­ta­tive » et s’inscrit dans une démarche pure­ment poli­tique pour ser­vir l’unité natio­nale (l’attachement indé­fec­tible de l’Alsace à la France) et mon­trer la gran­deur et la per­ma­nence de la nation ! Et pour ser­vir ce des­sein, on n’est pas à un bobard près ! Mais à défaut du res­pect de l’his­toire, qu’on res­pecte au moins nos morts !


Ber­nard Wittmann

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