Il est toujours étonnant de voir des centaines de milliers de personnes, de tous âges et de nombreuses conditions, converger vers ce qu’on peut considérer comme la dernière fête populaire d’envergure dans notre pays.

La Fête du journal l’Humanité, appelée familièrement « la fête de l’Huma », a encore rassemblée 430.000 visiteurs dans un endroit improbable, au fin fond de l’Essonne, sur une base aérienne dont la surface conséquente était un des rares endroits capables d’accueillir des centaines de stands, de buvettes, de scènes…

Une majorité des visiteurs étaient des jeunes gens sûrement plus intéressés (pour la plupart d’entre eux), par quelques chanteurs connus et renommés qui se succédaient sur les sept scènes dédiées aux « concerts » !

Sans compter les stands dans lesquels de nombreuses formations musicales régionales créaient une ambiance bon enfant… Vous pouviez faire un tour de France des Régions, mais également une balade internationale avec la présence de nombreuses délégations étrangères. Et partout, on discute, on échange, on débat…

Festive, comme doit l’être une fête bien évidemment, culturelle, fraternelle, cette fête reste avant tout celle du seul quotidien indépendant qui ne cache pas sa ligne éditoriale, et qui reste un des derniers vestiges du pluralisme de la presse française !

Jadis « organe du Parti Communiste Français », le journal est redevenu ce que son fondateur, Jean Jaurès, lui assignait comme rôle dans son premier éditorial, le 18 avril 1904 : « Le titre même de ce journal, en son ampleur, marque exactement ce que notre parti se propose. C’est, en effet, à la réalisation de l’humanité que travaillent tous les socialistes. L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine. À l’intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l’antagonisme des classes, par l’inévitable lutte de l’oligarchie capitaliste et du prolétariat. »

Et de conclure, après avoir dénoncé la presse contrôlée par le grand patronat, « Faire vivre un grand journal sans qu’il soit à la merci d’autre groupe d’affaires, est un problème difficile mais non pas insoluble. Tous ici nous donnerons un plein effort de conscience et de travail pour mériter ce succès : que la démocratie et le prolétariat nous y aident. » Ces questions restent bien évidemment d’actualité.

L’HUMA, JOURNAL DE TOUTE LA GAUCHE ?

En devenant un journal qui n’a plus d’attache organique avec le PCF, l’Humanité est devenue le journal de toute la gauche. Elle affirme clairement sa ligne éditoriale, son intention de contribuer à modifier la société, sa volonté de contester fermement le système économique capitaliste qui règne sans partage sur le monde.

Elle est aussi le journal des mouvement sociaux en donnant une large part aux luttes sociales, et le quotidien est très souvent le seul à accorder une place importante à la question sociale. Si vous voulez savoir ce qui se passe avec les grèves des ouvriers de l’automobile aux États-Unis, il n’y a que dans l’Humanité que vous pourrez avoir les informations exhaustives sur cette historique mobilisation américaine.

Et on sait peu que chaque année, à cette fête du journal, se tient une rencontre des « acteurs de la presse écrite », à laquelle participe presque systématiquement le ou la ministre de la Culture : moment privilégié où toute la presse unie, au-delà des différences éditoriales, fait état de sa situation et pose ses revendications auprès du gouvernement.

A cette occasion, le directeur de l’Humanité, Fabien Gay, a résumé le sentiment de l’ensemble de la presse écrite française : « Il faut entretenir et défendre le pluralisme de la presse dans un contexte de concentration des médias, et c’est à l’État qu’il revient d’en être le garant ».

Car il est évidemment plus difficile d’être un journal de gauche en France, d’une gauche qui défend réellement les valeurs de solidarité et de conquêtes sociales. Ces journaux, qui se comptent sur les doigts d’une main, ne bénéficient ni de la publicité, ni du soutien de grands groupes financiers. Et ne le veulent pas non plus pour ne pas perdre leur indépendance. C’est ainsi qu’il faut comprendre la demande de l’intervention de l’État : la presse et les médias en général, les règles de rentabilité du capitalisme ne sont pas compatibles avec l’existence d’une pluralité de journaux.

Ainsi, la rédaction de l’Humanité réalise chaque jours des prouesses pour boucler un journal papier (et Internet) de référence et de qualité dans des conditions économiques difficiles.

On peut dès lors se demander : en étant quasiment le seul quotidien de gauche dans le paysage médiatique français, pourquoi l’Huma ne parvient-il pas à élargir son audience et son nombre de lecteurs ? Son tirage actuel est de 40.000 exemplaires avec une édition papier en régression et une édition numérique en progression. En 1945, le tirage était de 400.000 exemplaires.

DE GAUCHE MAIS QUELLE GAUCHE ?

Les débats, des centaines de débats, sur de nombreux sujets, ont apporté une part des explications. La plupart de ces rencontres faisaient salle comble : une appétence certaine aux débats, à l’échange, se faisaient sentir auprès des visiteurs de la fête.

On pouvait bien entendre dans les questions des spectateurs de ces débats qu’ils étaient dans l’attente d’une proposition politique nouvelle, d’une construction nouvelle de la part d’une gauche si morcelée et si divisée depuis des mois. Il est inconcevable pour la plupart de ces personnes que, dans une France et une Europe où la régression sociale est imposée de plus en plus brutalement, où l’extrême-droite et la droite s’organisent pour prendre les pouvoirs partout, la gauche n’ait pas une offre de gouvernance progressiste et sociale.

Et pourtant, la fête de l’Huma a, une fois encore, démontré que la division est en marche. Avouons qu’il est plus difficile à faire l’union à gauche qu’à droite. En effet, la droite ne connaît pas de désaccord sur le fond : avec son extrême, elle défend becs et ongles le libéralisme le plus débridés et sa politique est clairement axée pour défendre les plus fortunés. Les quelques nuances entre Macron, Ciotti et Le Pen ne peuvent cacher qu’ils prônent, sur le fond, une politique économique et sociale avec les mêmes objectifs finaux.

Tel n’est pas le cas à gauche : la vraie fracture sociétale se situe au sein de la gauche : on y trouve les partis partageant les mêmes choix économiques que la droite, en différent pourtant sur la dimension sociale et sociétale. Et des partis qui défendent une rupture avec l’ordre capitalistique et pour une redistribution totalement nouvelle des richesses. C’est ce que Manuel Valls appelait « les gauches irréconciliables ». Qui ont pourtant gouverné à plusieurs reprises ensemble, entre autres lors du Front populaire et en 1981. Avec, à chaque fois, des avancées sociales importantes pour le monde du travail.

Mais pour que cette « unité », où plutôt cette « union » se réalise, il faut un mouvement populaire puissant obligeant les deux gauches à s’entendre pour répondre aux attentes sociales et démocratiques !

C’est parce que les récents gouvernements se réclamant de la gauche n’ont pas répondu à ces attentes populaires, qu’aujourd’hui elle a perdu une grande confiance dans son électorat traditionnel qui, comme le prouve le livre de Julia Cagé et Thomas Piketty*, n’a pas rejoint massivement le Rassemblement National, mais s’abstient de plus en plus.

L’(IN)OFFENSIF A GAUCHE

Les nombreux mouvement sociaux que nous avons connu, que nous connaissons encore et que nous connaîtrons de plus en plus, ont besoin d’un prolongement politique, car une mobilisation sans perspective ne reste qu’une révolte qui a vocation à s’éteindre progressivement ou de se faire mater violemment.

Or, cette fête de l’Huma a démontré que nous sommes loin de la construction d’une politique commune entre tous les partis se réclamant de la gauche.

On peut résumer cet amer constat par la joute verbale entre Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel.

Dans une intervention publique, le secrétaire du Parti Communiste, Fabien Roussel, a fermé toute porte à une unité politique : clairement, il croit vraiment ce que les sondages disent de lui : il serait le plus populaire à gauche ! Ce sont les 2,3% aux élections présidentielles de 2022 qui restent pourtant le vrai et seul marqueur !

Dans son allocution, il a quasiment fermé toute porte à une convergence avec la France Insoumise, pourtant la seule formation à partager avec le PCF, la volonté de changer le système économique ! Son auditoire a apprécié modérément cette position et ne semblait pas plus convaincue par l’idée lumineuse surgie de nulle part d’organiser des manifestations devant les préfectures, les stations-services, les grandes surfaces… Tout en refusant de participer à la « marche contre les répressions » du 23 septembre prochain contre les répressions, les violences policières, pour une justice sociale et climatique…

Pour quelqu’un qui n’a pas hésité à participer à une manifestation du syndicat policier de droite (voire d’extrême-droite) Alliance le 19 mai 2021 devant l’Assemblée générale, il y a de quoi s’interroger. Décidément, à vouloir jouer l’offensif de service, on devient rapidement l’inoffensif du sérail…

Alors que Jean-Luc Mélenchon tend une main pour essayer de construire une alternative de rupture à gauche, le refus de Fabien Roussel de la prendre risque fort de désespérer encore en peu plus les Français qui attendent une autre politique économique et sociale.

On peut reprocher à l’homme Mélenchon tout ce que l’on veut, là n’est pas la question : le PCF a bien fait une unité avec François Mitterrand, plutôt un homme de droite ! Alors, ce qui était possible en 1981 ne le serait pas en 2023 ! En tout cas, c’est l’impression qui s’est dégagé de cette formidable fête de l’Huma, lors de laquelle les participants fraternisaient, fêtaient ensemble, démontrant que le peuple de gauche n’a manifestement pas les partis qu’il mérite pour le représenter…

* Une histoire du conflit politique Élections, inégalités sociales en France, 1789-2022. Editions du Seuil, 27 euros